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Chaque jour dans les Matins, la chronique de l'écrivain Aurélien Bellanger.

La Conclusion France Culture

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Chaque jour dans les Matins, la chronique de l'écrivain Aurélien Bellanger.

    La conclusion personnelle du mardi 02 juin 2020

    La conclusion personnelle du mardi 02 juin 2020

    durée : 00:03:49 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - Gaston Lagaffe est-il noir ?

    Gaston Lagaffe est-il noir ? *
    C'est une série de gags publiés en 1959 qui m'a amené à cette hypothèse saugrenue. 
    Dans le premier Gaston arrive au bureau en bonnet, et quand Fantasio lui demande de l'enlever, il pousse un cri devant les épis abominables de celui-ci, et apprend que c'est ainsi que sont toujours ses cheveux quand il vient de se les laver. Ce sont en quelques sortes ses cheveux à l'état naturel, à l'état sauvage, avant que Franquin ne perfectionne son trait et ne leur prête cette grande mèche noire brillante, si spécifique à son personnage mature. 
    Ce qui m'a surpris, en relisant ces vieux strips des origines, c'était à quel point le gag n'en était plus un : ces épis abominables, tel que je me les étais représentés, en accord avec le cri d'horreur de Fantasio, ne relevait plus distinctement du scandale. Les années 60-70, le coiffé décoiffé et la révolution du gel, étaient passées par là. 
    Mais surtout, la coupe afro était devenue quelque chose que les noirs américains avaient entre temps défendus et revendiqués. La coupe afro, le cheveu naturel en général était lentement devenu, alors, non pas la norme, pas plus qu'un acte de revendication stricte, mais une possibilité capillaire normale, une coiffure peut-être aussi anodine que le carré ou que la frange.
    Je me dois pour bien situer d'où on vient, d'où je viens, de raconter une blague raciste qui ne posait aucun problème dans la France où j'ai grandi : "pourquoi les avions africains n'ont pas de ceintures de sécurité ? Car les cheveux de leurs passagers font velcro." Dans le même ordre de choses, il y avait dans mon école primaire une famille, blanche, d'ailleurs, dont les cheveux des membres étaient crépus, et c'était un sujet intarissable de remarques ironiques. On avait le droit, le devoir de toucher ces cheveux, cette substance bizarre et inconnue. Et encore récemment, quand la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a dénoué ses cheveux, les commentaires ont été délirants : nous sommes très largement restés des Fantasio de 1959. 
    Car la coupe de Gaston, avec le recul du temps, n'était rien d'autre qu'une coupe afro. Et ceci étant dit, la réaction de Fantasio devient hallucinante : il n'aura de cesse, après son cri d'effroi initial, de la discipliner, obligeant Gaston à se couvrir la tête avant de l'envoyer chez un coiffeur qui lui rasera la tête, pour finalement continuer à harceler Gaston, en allant jusqu'à lui coller un plumeau sur le crâne. 
    Cela n'est rien, peut-être, car Gaston est blanc.
    Il est blanc mais la bande dessinée belge, on le sait depuis Tintin au Congo, est traversée par les fantômes du colonialisme.
    Gaston est blanc mais son apparition dans les pages du journal de Spirou est exactement contemporaine du processus qui mènera le Congo Belge à l'indépendance.
    Souvent Franquin s'est étonné que son anti-héros devienne si populaire, disant qu'il l'avait longtemps vu, avant sa mue progressive en baba-cool, comme un personnage égoïste, colérique et asocial. 
    Et il y a bien, en y repensant, quelque chose du 'minstrel show' chez Gaston, de la blackface intériorisée. Il est en effet semblable à la caricature de l'homme africain qui affleure encore largement dans la conscience coloniale de l'époque : un être paresseux, soupe au lait, un inadapté social condamné par son rousseauisme inguérissable à une contre productivité démoniaque - celle-là même qui obligea le bon roi Léopold à couper toutes ces mains.
    Gaston est noir et le gaffophone, cette caricature de harpe africaine en est encore un indice, comme l'est l'une de ses premières apparitions, en tant que maladroit, en tant que gaffeur, en tant que sauvage, dans les pages du Journal de Spirou : i

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    La conclusion personnelle du lundi 01 juin 2020

    La conclusion personnelle du lundi 01 juin 2020

    durée : 00:03:42 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - L'univers est sans doute déjà irréversiblement pollué par nos bactéries extrêmophiles.

    C'est une définition de la vie si merveilleuse que je refuse d'y voir une simple tautologie, une définition de la vie empruntée, j'imagine, à un biologiste, mais que j'ai découverte dans le fascinant Mission to Mars de Brian de Palma - bien meilleur film que Gravity, d'ailleurs, dans son exploration implacable, comme argument de mise en scène, des lois de Newton dans lequel arrive un moment, tout au bout du câble et le réservoir du jet-pack épuisé, ou plus rien ne pourra faire que deux mains séparées de quelques centimètres se rejoignent jamais. La scène vaut largement la création d'Adam de la chapelle Sixtine. Et ces doigts qui se cherchent pourraient être l'allégorie parfaite de la grande formule du film, de sa définition géniale de la vie : la vie recherche la vie.  *
    C'est la lumineuse intrigue du film : la vie recherche la vie comme les doigts d'un astronaute s'emparent, sur la double hélice que sculpte l'une de ses collègues dans l'apesanteur de la fusée, d'un des M&M's qui la composent, comme le but de l'expédition consiste à aller inspecter l'appât, en forme de visage humain, qu'une espèce inconnue a sculpté sur la planète rouge. 
    La vie recherche la vie : c'est sans doute le but de tout cela, de cet élan vers la constitution de molécules de plus en plus complexes, puis vers la fabrication de machines capables de les produire à volonté, et enfin d'instruments capables de projeter ces dernières, dans le vide interstellaire. 
    Le film, qui date de 2000, est contemporain des débuts de l'internet grand public, et l'intuition qu'il déploie emprunte quelque chose au paradigme alors dominant du réseau : l'univers est vu lui-même comme un réseau, des îlots de vie séparés, les ordinateurs primitifs, entrent en interconnections et finissent par occuper la totalité du cosmos, sans laisser derrière eux aucune zone blanche. 
    La vie y est vue non comme un miracle, une chance unique, une bulle de savon terrestre mais aussi comme un état avancé du cosmos, une évolution cohérente de la matière - l'univers évolue comme le poussin finit par occuper la totalité de l'ouf.
    C'est une vision de la vie que ne renierait pas Teilhard de Chardin qui, parti des fossiles qu'il remontait des couches limoneuses des déserts de la Chine, en arriva logiquement à considérer la Terre, à son tour, comme le fossile déposé là, sur une orbite solaire, par le souffle cosmique de la vie - la vie comme un âge normal du cosmos, aussi explosif que le big-bang.
    Mission to Mars est en cela, pour nous, presque anachronique, à l'heure des passions collapsologiques et des appels de comédiens à sauver la Terre : la vie est, dans l'univers du film, bien moins en danger qu'elle n'est le danger lui-même - l'irrépressible danger de la colonisation du cosmos.
    Et si, au premier âge de la conquête spatiale, les astronautes revenus sur la terre étaient prudemment gardés en quarantaine, on fait aujourd'hui subir ce traitement à nos satellites et à nos sondes - et non pas à leur retour mais avant leur départ, pour ne pas risquer de provoquer une contamination bactérienne sur Mars ou sur Pluton.
    Il est peut-être à cet égard déjà trop tard, et l'univers est sans doute irréversiblement pollué par nos bactéries extrêmophiles. 
    Ce qu'on appelle la conquête spatiale ressemble au fond, avec plus de précision dans les termes, à une perte d'étanchéité du vaisseau Terre.
    Mission to Mars n'a pas ce genre d'inquiétudes : la vie y est considérée comme bonne en soi. Bonne en soi comme a pu l'être au début l'invasion de l'Australie par les lapins ou l'introduction du chat génocidaire en Amérique.
    Un peu au même moment, dans son best-se

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    La conclusion personnelle du vendredi 29 mai 2020

    La conclusion personnelle du vendredi 29 mai 2020

    durée : 00:03:37 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger

    • 3 min
    La conclusion personnelle du jeudi 28 mai 2020

    La conclusion personnelle du jeudi 28 mai 2020

    durée : 00:03:38 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - Ce qui me fascine le plus sur les cartes routières de l'Allemagne ce n'est pas que les autoroutes soient sans limitation de vitesse, c'est que les villes y soient si nombreuses.

    Ce qui me fascine le plus sur les cartes routières de l'Allemagne ce n'est pas que les autoroutes soient sans limitation de vitesse, c'est que les villes y soient si nombreuses. Ce que l'Allemagne a de vraiment inextricable, c'est sa forêt hercynienne, le tombeau des aigles de Varus, ses sortilèges wagnériens qui se confondent pour moi avec son réseau urbain. *
    Je suis allé, à peine mon premier roman terminé, voir une expo sur Claude Shannon, le véritable père de la théorie de l'information, au musée des télécommunications de Francfort. Je me souviens qu'à la frontière, au-dessus de Forbach, on voyait tourner une roue dans le chevalet d'une mine : l'Allemagne emprunterait quelque chose à cet effet de théâtre. Le décor s'était soudain rétréci, il n'y aurait bientôt plus, au milieu des collines verdoyantes de la Sarre, qu'à peine assez de place pour laisser passer notre train, le paysage aurait soudain quelque chose d'aussi symbolique, d'aussi anormalement complet que celui d'une modèle réduit ferroviaire. La vallée enfin nous avait déversé dans la conurbation rhénane et ce ne serait plus, jusqu'à Francfort, qu'une seule ville immense, ferroviaire et industrielle, de Manheim à Darmstadt. 
    La première image que je garderais de Francfort, ce serait l'immensité, plus grande et plus variée qu'un pupitre d'orgue ou que la télécommande d'une machine de Shannon, du stand de saucisses de la gare, aux variétés illimitées et câblées comme un synthétiseur primitif par les boucles de toutes sortes de bretzels. Je me souviens aussi de la maison natale de Goethe, du gros symbole bleu de l'euro à l'aplomb de la tour de la BCE (Banque Centrale Européenne) et de la largeur infinie des boulevards piétons recouverts de pavés autobloquants. 
    Des rues piétonnes et un insigne gigantesque, celui de Mercedes, cette fois : ce serait encore l'image que j'aurais de Stuttgart. 
    Car, malgré ce symbole tournant de dévotion automobile, c'était le caractère piétonnier des centres villes allemands qui m'avait marqués. Plus encore, j'avais été surpris par la variété des activités qui se déployaient là - comme si un peu du monde médiéval des foires avaient survécu à leur destruction par le feu et à leur froide renaissance, dans les années d'expiation du Wirshaftwunder. 
    Je suis monté au sommet des Fernsehturm, d'où furent diffusés tous les épisodes de Derrick - les Fernesthurm comme autant de derricks destinés à expurger l'âme allemande de ses crimes. 
    J'ai vu aussi passer, dans les rues, des rosalies à pédales qui baladaient, autour d'un fût, quelques buveurs de bière à la jovialité restreinte par les mouvements de balancier de leurs jambes. 
    J'ai assisté, dans les rues d'une petite ville du nord, à l'étrange bacchanale des adolescents qui dansaient en tenant par la main une longue guirlande composée de milliers de mignonnettes de liqueurs. 
    J'ai observé à Francfort le filet de bave sortir d'un didjeridoo qui s'épanchait vers le sol, j'ai écouté cet autre adolescent blond qui jouait du Bach sur son hang cuivré en forme de wok ou de barbecue. 
    J'ai vu enfin, devant la cathédrale de Fribourg, seule survivante du bombardement de la ville, un vendeur de rue qui vendait, comme la réduction, ou l'exacerbation, plutôt, des qualités gothiques de l'édifice, une fleur de lotus en fil de fer articulé. 
    Les villes d'Allemagne sont ainsi pleines, dans mon imaginaire, de miniatures cocasses. Cela tranchait, de façon spectaculaire, avec ce que connaissait de leurs banlieues, où je résidais en général, dans le cadre ennuyeux d

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    La conclusion personnelle du mercredi 27 mai 2020

    La conclusion personnelle du mercredi 27 mai 2020

    durée : 00:03:44 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - La série est l'art forain par excellence.

    Un peu de la Trilogie du Samedi sur M6, un peu de X-Files, un peu de Profiler, un peu de Buffy contre les vampires, la soirée du dimanche devant Urgences sur France 2, et enfin des Beverly Hills et des Sex and the City, mon entrée dans le monde des séries a été exclusivement hertzienne. Ce n'était pas la folie, c'était seulement un peu mieux que le reste, moins pire que les jeux mais en deçà des films. Il y avait bien sûr déjà eu des séries importantes, L'agence tous risques, K 2000 ou MacGyver, mais la nouveauté tenait à un réalisme inattendu, même dans le genre fantastique, un réalisme de l'âme, une minutie dans l'étude des mours : soudain les héros étaient dotés d'un arc narratif, d'une épaisseur, d'une élongation dans le temps qui les autorisait à ne plus réagir tout le temps de façon identique - non plus comme des héros en mode automatique, mais comme des humains véritables.  *
    Dans les faits, on n'était pas tout à fait chez Dostoïevski encore, leurs singularités et leurs failles ont été très vite automatisées par des scénaristes paresseux qui avaient rapidement découvert des techniques simples et éprouvées pour simuler adroitement les gouffres de l'âme. Les personnages principaux des séries se sont ainsi vu attribuer un inguérissable alcoolisme, sorte de version simplifiée du péché originel, ou bien des cancers à divers stades, des pères tyranniques, des enfants autistes.
    Il y eut bientôt, même dans les séries policières, plus de scène d'hôpital que dans Urgence, plus de cancers généralisés que dans Chernobyl. On entrait là comme dans un confessionnal, pour mourir ou pour revivre, pour abjurer ses fautes ou pardonner ses proches.
    Bientôt les épisodes, interchangeables, ne ressembleraient plus qu'à des catalogues de tropes, et il ne resterait définitivement rien de la dynamique dostoïevskienne initiale.
    Ou bien on la verrait péniblement décomposée par ces enfants sages, ces bons élèves que sont les scénaristes de séries : Jack, dans Lost, qui souffre d'alcoolisme, comme son père, et que torture une rivalité sans fin avec celui-ci, neurochirurgien comme lui, jusqu'à ce qu'il ait à ramener son cercueil d'Australie par le vol Oceanic 815 ; Tyrion Lannister, dans Game of Thrones, le fils mal aimé qui finit par assassiner son père, Jack Bauer, de la série 24, lui aussi en conflit avec la figure paternelle, comme Frank Underwood, de House of Cards, qui viendra uriner sur sa tombe.
    Les frères Karamazov, parricides et désespérés, sont bien au complet dans la famille recomposée des séries.
    Tout a été déjà vu, revu, emprunté mille fois : jamais mention n'a été plus mensongère que celle indiquant : "série originale".
    C'est cela, que sont largement les séries : du divertissement générique.
    Passé l'épisode deux, le pilote distinctif, ambitieux ou malin, tout cela ne sera plus que redite et mauvaise littérature. Passé la saison deux, tout cela ne sera plus qu'horribles invraisemblances et maladies diverses.
    J'ai fini, logiquement, par arrêter de regarder des séries, en considérant la proposition artistique trop faible et les intrigues trop convenues.
    Mais je crois que je me trompais, sur l'objet série : enfant du prétendu âge d'or, des hors-séries Télérama et des masters class planétaires de David Simon, j'avais trop sacralisé l'objet, et ne pouvait ainsi qu'être déçu par lui.
    Tout cela relève d'un bruit de fond esthétique, plutôt que de la quête artistique, c'est un art de la fresque, du badigeon, du flux, plutôt que du laboratoire, de la toile de chevet ou du portrait métaphysique.
    Tout ce que j'estimais mauvais, plat et raté dans les séries, les monologues convenus, les cabotinages et l'énième c

    • 3 min
    La conclusion personnelle du mardi 26 mai 2020

    La conclusion personnelle du mardi 26 mai 2020

    durée : 00:03:35 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - L'histoire littéraire non pas comme marche continue vers l'amélioration des livres, mais comme fabrication progressive d'un lecteur.

    Tout ce que je sais du monde et de la littérature je l'ai appris dans les préfaces des livres de poche.  *
    Les livres qui les suivent m'ont même souvent déçus, je les trouvais plats, plats comme des marches et monotones, des marches de bois pleines de cernes arrangées selon les lois les plus délicates mais sans décrochements ni surprises.
    C'est là, au milieu d'elles, les mains posées sur le bois caressant que j'ai appris à lire, dans l'escalier d'une maison à la porte en granite, près d'une longue allée couverte de menhirs eux aussi gravés de cernes inintelligibles. Et j'avais plaisir, incontestablement, à me perdre dans ce labyrinthe, tournant soigneusement la page tranchante de mes BD pour avancer dans l'histoire incompréhensible du Lotus bleu ou dans celle du Châtiment de Basenhau. Je devais avoir rejoint, par contorsion successive et au gré des rebondissements de l'intrigue, la plus grande marche de l'escalier, au milieu du virage, celle qui avait à peu près la forme d'un cercueil - et j'aurais pu mourir ici, sans déplaisir, si j'avais pu amener mes BD avec moi dans la vie éternelle. Des BD dont on s'extasiait à chaque déménagement de la colonne toujours plus haute qu'elles formaient, et qui mises à plat auraient couvert plusieurs terrains de foot, voire la planète entière. Mais tout cela relevait encore du même niveau, de la même marche qui, même étirée vers des infinis paradisiaques, finirait par se répéter : un jour j'aurais lu tous les Tintin, tous les Johan et Pirlouit et tous les Jules Verne.  Je devrais recommencer toujours, perspective qui, si elle ne me déplaisait pas, m'aurait fait manquer la grande injonction morale de ces récits, qui prônait une vie d'aventures.
    Ce n'est pas la marche, c'est la contremarche qui fait la grandeur de l'escalier. 
    Et la contremarche, ce n'est pas les livres qui la définissent, mais l'apparat technique, le paratexte, les préfaces et les notes qu'on a disposé autour. La contremarche, c'est l'histoire littéraire telle qu'elle se donne, purifiée, dans les préfaces des romans classiques, qui sont à chaque fois comme le résumé d'une vie de lettré, comme la synthèse de plus d'un siècle d'articles passionnés dans les revues d'histoire littéraire - l'histoire littéraire non pas comme marche continue vers l'amélioration des livres, mais comme fabrication progressive d'un lecteur.
    C'est par les préfaces qu'on s'arrache à sa condition d'autodidacte, qu'on atteint, auteurs après auteurs et sans préjugés de leur valeur propre, des paliers dans sa compréhension du monde.
    J'ai mis longtemps à lire les préfaces : j'étais trop paresseux sans doute pour m'arracher à mon état de lecteur naïf, trop orgueilleux pour ne pas croire que j'avais un accès direct aux textes parcourus.
    Je me souviens d'une préface du Procès de Kafka et de l'heureuse trahison de Max Brod, qui n'avait détruit les manuscrits de son ami qu'à sa mort. Je me souviens que les préfaces des Rougons-Macquart portaient alors le même nom que le président de la France, et que cela contribuait à donner à l'ensemble son exhaustivité patriotique. Je me souviens d'avoir lu Sanctuaire, de Faulkner, uniquement à cause de la préface de Malraux.
    J'ai lu passionnément, plus tard, les recueils de préfaces de Borges et de Nabokov, et je les tiens encore, peut-être, pour leurs meilleurs livres.
    J'ai découvert récemment un modèle du genre, peut-être son chef d'ouvre, dans la préface de Starobinski au folio des Lettres Persanes, profonde comme du Leo Strauss.
    J'ai lu, enfin, les livres tardifs de Gracq comme des recueils de préfaces imaginaires, comme les fragment

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