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Chaque jour dans les Matins, la chronique de l'écrivain Aurélien Bellanger.

La Conclusion France Culture

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Chaque jour dans les Matins, la chronique de l'écrivain Aurélien Bellanger.

    La conclusion personnelle du vendredi 29 mai 2020

    La conclusion personnelle du vendredi 29 mai 2020

    durée : 00:03:37 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger

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    La conclusion personnelle du jeudi 28 mai 2020

    La conclusion personnelle du jeudi 28 mai 2020

    durée : 00:03:38 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - Ce qui me fascine le plus sur les cartes routières de l'Allemagne ce n'est pas que les autoroutes soient sans limitation de vitesse, c'est que les villes y soient si nombreuses.

    Ce qui me fascine le plus sur les cartes routières de l'Allemagne ce n'est pas que les autoroutes soient sans limitation de vitesse, c'est que les villes y soient si nombreuses. Ce que l'Allemagne a de vraiment inextricable, c'est sa forêt hercynienne, le tombeau des aigles de Varus, ses sortilèges wagnériens qui se confondent pour moi avec son réseau urbain. *
    Je suis allé, à peine mon premier roman terminé, voir une expo sur Claude Shannon, le véritable père de la théorie de l'information, au musée des télécommunications de Francfort. Je me souviens qu'à la frontière, au-dessus de Forbach, on voyait tourner une roue dans le chevalet d'une mine : l'Allemagne emprunterait quelque chose à cet effet de théâtre. Le décor s'était soudain rétréci, il n'y aurait bientôt plus, au milieu des collines verdoyantes de la Sarre, qu'à peine assez de place pour laisser passer notre train, le paysage aurait soudain quelque chose d'aussi symbolique, d'aussi anormalement complet que celui d'une modèle réduit ferroviaire. La vallée enfin nous avait déversé dans la conurbation rhénane et ce ne serait plus, jusqu'à Francfort, qu'une seule ville immense, ferroviaire et industrielle, de Manheim à Darmstadt. 
    La première image que je garderais de Francfort, ce serait l'immensité, plus grande et plus variée qu'un pupitre d'orgue ou que la télécommande d'une machine de Shannon, du stand de saucisses de la gare, aux variétés illimitées et câblées comme un synthétiseur primitif par les boucles de toutes sortes de bretzels. Je me souviens aussi de la maison natale de Goethe, du gros symbole bleu de l'euro à l'aplomb de la tour de la BCE (Banque Centrale Européenne) et de la largeur infinie des boulevards piétons recouverts de pavés autobloquants. 
    Des rues piétonnes et un insigne gigantesque, celui de Mercedes, cette fois : ce serait encore l'image que j'aurais de Stuttgart. 
    Car, malgré ce symbole tournant de dévotion automobile, c'était le caractère piétonnier des centres villes allemands qui m'avait marqués. Plus encore, j'avais été surpris par la variété des activités qui se déployaient là - comme si un peu du monde médiéval des foires avaient survécu à leur destruction par le feu et à leur froide renaissance, dans les années d'expiation du Wirshaftwunder. 
    Je suis monté au sommet des Fernsehturm, d'où furent diffusés tous les épisodes de Derrick - les Fernesthurm comme autant de derricks destinés à expurger l'âme allemande de ses crimes. 
    J'ai vu aussi passer, dans les rues, des rosalies à pédales qui baladaient, autour d'un fût, quelques buveurs de bière à la jovialité restreinte par les mouvements de balancier de leurs jambes. 
    J'ai assisté, dans les rues d'une petite ville du nord, à l'étrange bacchanale des adolescents qui dansaient en tenant par la main une longue guirlande composée de milliers de mignonnettes de liqueurs. 
    J'ai observé à Francfort le filet de bave sortir d'un didjeridoo qui s'épanchait vers le sol, j'ai écouté cet autre adolescent blond qui jouait du Bach sur son hang cuivré en forme de wok ou de barbecue. 
    J'ai vu enfin, devant la cathédrale de Fribourg, seule survivante du bombardement de la ville, un vendeur de rue qui vendait, comme la réduction, ou l'exacerbation, plutôt, des qualités gothiques de l'édifice, une fleur de lotus en fil de fer articulé. 
    Les villes d'Allemagne sont ainsi pleines, dans mon imaginaire, de miniatures cocasses. Cela tranchait, de façon spectaculaire, avec ce que connaissait de leurs banlieues, où je résidais en général, dans le cadre ennuyeux d

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    La conclusion personnelle du mercredi 27 mai 2020

    La conclusion personnelle du mercredi 27 mai 2020

    durée : 00:03:44 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - La série est l'art forain par excellence.

    Un peu de la Trilogie du Samedi sur M6, un peu de X-Files, un peu de Profiler, un peu de Buffy contre les vampires, la soirée du dimanche devant Urgences sur France 2, et enfin des Beverly Hills et des Sex and the City, mon entrée dans le monde des séries a été exclusivement hertzienne. Ce n'était pas la folie, c'était seulement un peu mieux que le reste, moins pire que les jeux mais en deçà des films. Il y avait bien sûr déjà eu des séries importantes, L'agence tous risques, K 2000 ou MacGyver, mais la nouveauté tenait à un réalisme inattendu, même dans le genre fantastique, un réalisme de l'âme, une minutie dans l'étude des mours : soudain les héros étaient dotés d'un arc narratif, d'une épaisseur, d'une élongation dans le temps qui les autorisait à ne plus réagir tout le temps de façon identique - non plus comme des héros en mode automatique, mais comme des humains véritables.  *
    Dans les faits, on n'était pas tout à fait chez Dostoïevski encore, leurs singularités et leurs failles ont été très vite automatisées par des scénaristes paresseux qui avaient rapidement découvert des techniques simples et éprouvées pour simuler adroitement les gouffres de l'âme. Les personnages principaux des séries se sont ainsi vu attribuer un inguérissable alcoolisme, sorte de version simplifiée du péché originel, ou bien des cancers à divers stades, des pères tyranniques, des enfants autistes.
    Il y eut bientôt, même dans les séries policières, plus de scène d'hôpital que dans Urgence, plus de cancers généralisés que dans Chernobyl. On entrait là comme dans un confessionnal, pour mourir ou pour revivre, pour abjurer ses fautes ou pardonner ses proches.
    Bientôt les épisodes, interchangeables, ne ressembleraient plus qu'à des catalogues de tropes, et il ne resterait définitivement rien de la dynamique dostoïevskienne initiale.
    Ou bien on la verrait péniblement décomposée par ces enfants sages, ces bons élèves que sont les scénaristes de séries : Jack, dans Lost, qui souffre d'alcoolisme, comme son père, et que torture une rivalité sans fin avec celui-ci, neurochirurgien comme lui, jusqu'à ce qu'il ait à ramener son cercueil d'Australie par le vol Oceanic 815 ; Tyrion Lannister, dans Game of Thrones, le fils mal aimé qui finit par assassiner son père, Jack Bauer, de la série 24, lui aussi en conflit avec la figure paternelle, comme Frank Underwood, de House of Cards, qui viendra uriner sur sa tombe.
    Les frères Karamazov, parricides et désespérés, sont bien au complet dans la famille recomposée des séries.
    Tout a été déjà vu, revu, emprunté mille fois : jamais mention n'a été plus mensongère que celle indiquant : "série originale".
    C'est cela, que sont largement les séries : du divertissement générique.
    Passé l'épisode deux, le pilote distinctif, ambitieux ou malin, tout cela ne sera plus que redite et mauvaise littérature. Passé la saison deux, tout cela ne sera plus qu'horribles invraisemblances et maladies diverses.
    J'ai fini, logiquement, par arrêter de regarder des séries, en considérant la proposition artistique trop faible et les intrigues trop convenues.
    Mais je crois que je me trompais, sur l'objet série : enfant du prétendu âge d'or, des hors-séries Télérama et des masters class planétaires de David Simon, j'avais trop sacralisé l'objet, et ne pouvait ainsi qu'être déçu par lui.
    Tout cela relève d'un bruit de fond esthétique, plutôt que de la quête artistique, c'est un art de la fresque, du badigeon, du flux, plutôt que du laboratoire, de la toile de chevet ou du portrait métaphysique.
    Tout ce que j'estimais mauvais, plat et raté dans les séries, les monologues convenus, les cabotinages et l'énième c

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    La conclusion personnelle du mardi 26 mai 2020

    La conclusion personnelle du mardi 26 mai 2020

    durée : 00:03:35 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - L'histoire littéraire non pas comme marche continue vers l'amélioration des livres, mais comme fabrication progressive d'un lecteur.

    Tout ce que je sais du monde et de la littérature je l'ai appris dans les préfaces des livres de poche.  *
    Les livres qui les suivent m'ont même souvent déçus, je les trouvais plats, plats comme des marches et monotones, des marches de bois pleines de cernes arrangées selon les lois les plus délicates mais sans décrochements ni surprises.
    C'est là, au milieu d'elles, les mains posées sur le bois caressant que j'ai appris à lire, dans l'escalier d'une maison à la porte en granite, près d'une longue allée couverte de menhirs eux aussi gravés de cernes inintelligibles. Et j'avais plaisir, incontestablement, à me perdre dans ce labyrinthe, tournant soigneusement la page tranchante de mes BD pour avancer dans l'histoire incompréhensible du Lotus bleu ou dans celle du Châtiment de Basenhau. Je devais avoir rejoint, par contorsion successive et au gré des rebondissements de l'intrigue, la plus grande marche de l'escalier, au milieu du virage, celle qui avait à peu près la forme d'un cercueil - et j'aurais pu mourir ici, sans déplaisir, si j'avais pu amener mes BD avec moi dans la vie éternelle. Des BD dont on s'extasiait à chaque déménagement de la colonne toujours plus haute qu'elles formaient, et qui mises à plat auraient couvert plusieurs terrains de foot, voire la planète entière. Mais tout cela relevait encore du même niveau, de la même marche qui, même étirée vers des infinis paradisiaques, finirait par se répéter : un jour j'aurais lu tous les Tintin, tous les Johan et Pirlouit et tous les Jules Verne.  Je devrais recommencer toujours, perspective qui, si elle ne me déplaisait pas, m'aurait fait manquer la grande injonction morale de ces récits, qui prônait une vie d'aventures.
    Ce n'est pas la marche, c'est la contremarche qui fait la grandeur de l'escalier. 
    Et la contremarche, ce n'est pas les livres qui la définissent, mais l'apparat technique, le paratexte, les préfaces et les notes qu'on a disposé autour. La contremarche, c'est l'histoire littéraire telle qu'elle se donne, purifiée, dans les préfaces des romans classiques, qui sont à chaque fois comme le résumé d'une vie de lettré, comme la synthèse de plus d'un siècle d'articles passionnés dans les revues d'histoire littéraire - l'histoire littéraire non pas comme marche continue vers l'amélioration des livres, mais comme fabrication progressive d'un lecteur.
    C'est par les préfaces qu'on s'arrache à sa condition d'autodidacte, qu'on atteint, auteurs après auteurs et sans préjugés de leur valeur propre, des paliers dans sa compréhension du monde.
    J'ai mis longtemps à lire les préfaces : j'étais trop paresseux sans doute pour m'arracher à mon état de lecteur naïf, trop orgueilleux pour ne pas croire que j'avais un accès direct aux textes parcourus.
    Je me souviens d'une préface du Procès de Kafka et de l'heureuse trahison de Max Brod, qui n'avait détruit les manuscrits de son ami qu'à sa mort. Je me souviens que les préfaces des Rougons-Macquart portaient alors le même nom que le président de la France, et que cela contribuait à donner à l'ensemble son exhaustivité patriotique. Je me souviens d'avoir lu Sanctuaire, de Faulkner, uniquement à cause de la préface de Malraux.
    J'ai lu passionnément, plus tard, les recueils de préfaces de Borges et de Nabokov, et je les tiens encore, peut-être, pour leurs meilleurs livres.
    J'ai découvert récemment un modèle du genre, peut-être son chef d'ouvre, dans la préface de Starobinski au folio des Lettres Persanes, profonde comme du Leo Strauss.
    J'ai lu, enfin, les livres tardifs de Gracq comme des recueils de préfaces imaginaires, comme les fragment

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    La conclusion personnelle du lundi 25 mai 2020

    La conclusion personnelle du lundi 25 mai 2020

    durée : 00:03:47 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - J'ai toujours pensé que j'étais fait pour triompher à Questions pour un Champion.

    C'est comme une vocation : j'ai toujours pensé que j'étais fait pour triompher à Questions pour un Champion, l'éternel quiz de culture générale de la troisième chaîne, l'encyclopédie parlante posée comme un énorme glaçon sur le frigo de mes grands-parents. *
    Quand l'indice s'affichait, je le cachais avec la télécommande sans que cela ne nuise jamais à la précision de ma réponse. 
    Pour m'exercer à buzzer le plus vite je m'étais aussi fait offrir le jeu Quizzard, une sorte de Trivial Pursuit électronique et arachnéen. 
    J'étais fait pour gagner à Questions pour un champion mais ce que je convoitais vraiment c'était les lots de consolation des perdants : toutes ces encyclopédies Larousse du cinéma, des champignons, ou du vin.
    J'en étais cependant arrivé, devant une telle débauche bibliophilique, à me demander s'il n'y avait une contradiction godelienne dans Questions pour un Champion : le seul moyen de posséder ces outils pour gagner ne consistait-il pas à perdre ? 
    La télé de mes grands-parents, devenue un écran plat, a fini par fondre, et je ne me suis jamais inscrit à Questions pour Champion.
    Cela fait plus de 25 ans que je n'ai d'ailleurs pas joué au Trivial Pursuit et que mon Quizzard est cassé : j'ai assisté, de mon vivant, au déclin et à la mort de la culture générale et à son remplacement par des smartphones - la seconde grande extinction, après celle dû à l'invention de l'écriture, de nos capacités cérébrales.
    Alors je continue, pour moi seul ou par empathie pour l'espèce savante que nous avons été, à faire défiler pour m'endormir des pages de Wikipédia. 
    J'ai même connu, à un moment, comme j'ai su le code qui permettait de faire apparaître un hélico dans GTA, la combinaison de touche qui permettait d'accéder à une page au hasard, et de devenir, l'espace d'un instant, un robot indexeur.
    Cela me rappelle la guerre secrète qui a opposé, il y a quelques années, le botaniste Linné à Adolf Hitler, quand des robots indexeurs, lâchés à travers les pages de Wikipédia, ont voulu savoir laquelle des deux personnalités avait le plus d'influence sur Wikipédia : cela s'était joué entre ces deux-là, entre l'ami des plantes, celui qui leur avait données leur noms moderne, et l'ennemi du genre humain - compétition qui devait ravir ces robots post-humains.
    "Je cherche un homme" : j'y avais mis moins de cynisme en faisant défiler, comme sur Grindr, des visages impassibles de joueurs de hockey canadiens, ou des villages de l'arrière-pays croate : la règle étant de faire défiler ainsi les pages jusqu'à tomber sur un article qui m'intéresse enfin - et idéalement apprendre son contenu, ou assez d'éléments pour faire croire qu'on en sait beaucoup plus.
    Réciter Wikipédia, devenir l'aède de l'encyclopédie en ligne : c'est rester, un peu en deçà d'un genre littéraire véritable, ma grande passion sur cette Terre.
    Alors je me lance, de mémoire. 
    Le dernier article qui m'a véritablement fasciné portait sur un événement dont j'ignorais tout, du nom des acteurs qu'il a mobilisés à son existence même. Mais son nom était trop tentant pour que je n'y aille pas : La crise moderniste. 
    J'ai ainsi appris qu'un certain Alfred Loisy, en 1902, avait publié un livre appelé Les évangiles et l'histoire, qui se voulait une sorte de réponse, argumentée et pieuse, aux deux stress majeurs qui venaient d'affecter le catholicisme : l'exégèse allemande et l'évolutionnisme anglais.
    Très vite, dès 1907, le livre avait cependant été condamné par une encyclique. Je ne me souviens plus des détails, mais je suis certain d'avoir vu passer l'excommunication de Bergson et l'existence d'un service

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    La conclusion personnelle du vendredi 22 mai 2020

    La conclusion personnelle du vendredi 22 mai 2020

    durée : 00:03:46 - La Conclusion - par : Aurélien Bellanger - J'ai fait l'autre jour un rêve effrayant et significatif. *

    J'ai écrit à sept ans ma première lettre à Lord Chandos, en répétant en boucle le mot robinet jusqu'à ce qu'il perde tous ses joints, que l'objet disparaisse et qu'il ne reste plus, détachées et éparses, que les lettres tombées de ce mot : robinet, robinet jusqu'à l'insignifiance. *
    Mais j'ai vécu, à la même époque, l'aventure inverse avec un autre mot, avec le mot "âme" dont j'ai découvert un jour, à ce point incapable de le définir que j'étais certain que même le dictionnaire y échouait, que je n'avais pas besoin de cette définition, et que l"âme", comme le temps pour Augustin, je savais profondément, intuitivement ce que c'était, tant qu'on ne me demandait pas de la définir.
    C'était comme un fruit comestible, désaltérant, exquis dont j'aurais été incapable de préciser la couleur, la forme ou la saveur.
    J'avais une âme, je n'en doutais jamais, et ce bien avant de devenir moniste, spinoziste et réductionniste.
    J'avais une âme et j'en étais aussi certain que de pouvoir lire dans ma tête.
    J'avais une âme comme j'avais une voix intérieure qui suivait à peu près mes pensées, comme mon doigt avançait sous les lignes de mes livres.
    J'avais une âme mais qui ne se réduisait pas à cela, et j'étais fasciné par ce mystère, par le fait qu'il pouvait avoir quelque chose d'aussi évident qu'indéfinissable.
    Il était plus simple de considérer la chose comme une illusion, comme l'accent circonflexe qui résonnait sur son "a" y incitait d'ailleurs. 
    Je crois que c'est par Nietzsche, un soir, en promenant mon chien dans un quartier résidentiel, que j'en eu la bouddhiste révélation, en tombant comme Zarathoustra en extase devant une sorte de cyprès dont se détachait une branche indocile.
    J'ai passé les jours suivant à griffonner dans mon carnet à spirales un croquis du cyprès et les premiers éléments d'une théorie nouvelle appelée le "surdéterminisme" qui prétendait, de façon finalement assez cybernétique, expliquer que l'âme pouvait jaillir d'un environnement physicaliste contraint, en se contraignant à son tour elle-même : la branche que j'avais vu n'était rien d'autre qu'une boucle de rétroaction.
    Je crois assez à la théorie de l'intuitionniste Brouwer, cet autre obsédé de l'âme : " le don philosophique est perdu à 18 ans, l'astuce de l'appliquer mis à part." J'avais 18 ans, alors, et probablement épuisé déjà, dans cette aventure nietzschéenne et canine, tout ce que mon esprit avait de vraiment philosophique.
    La suite serait assez convenue : j'emprunterais à Daniel Dennett, à Jaegwon Kim et à David Chalmers leurs réfutations matérialistes sophistiquées du concept d'âme, et le mystère de mes années d'enfance finiraient par s'évaporer dans l'alambic de leurs livres aux arguments raffinés.
    Etait-ce ma découverte, récente et hivernale, de ceux de Chesterton qui m'avaient fait douter ? J'ai fait l'autre jour un rêve effrayant et significatif.
    J'étais en famille, et je voulais prouver, soudain, que l'âme existait bien.
    Je suis pour cela entrer, avec la noble témérité d'un savant fou sur le point de tester sur lui sa dernière et dangereuse machine, dans une petite pièce octogonale aux parois vitrées.
    Il y avait là des vêtements suspendus et la chose aurait pu être une sorte de dressing, s'il n'y avait aussi, sur une étagère, des sortes de coupes, comme celles qu'on gagne dans les compétitions sportives. 
    Mais il s'agissait, chose effrayante, d'urnes funéraires, et la pièce vitrée était un four crématoire.
    Soucieux de la cohérence de mon rêve, je me revois formuler l'hypothèse que les vêtements suspendus devaient être en matériaux réfractaires.
    Pour moi, il était trop tard, on avait déjà d

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