120 épisodes

Un site avec des mots, des images et des sons

Aldor (le podcast‪)‬ Aldor

    • Culture et société
    • 5.0 • 4 notes

Un site avec des mots, des images et des sons

    La pureté, inversion maligne de l’innocence

    La pureté, inversion maligne de l’innocence

    Le Roi des Aulnes, de Michel Tournier (qui tire son nom du poème éponyme de Goethe) raconte, à travers la figure d’Abel Tiffauges, la prise de conscience et l’acceptation de l’inversion, cette propension de certaines choses à vibrer, à vaciller, à se retourner, révélant ainsi qu’en leur sein se niche leur contraire, qualité oxymorique qui attire les hommes comme la lumière du jour les papillons de nuit.Abel Tiffauges, ce géant inquiétant, aime comme un ogre la chair fraîche des enfants. Il se repait de leur présence, de leur vue, de leur odeur, de la douceur de leur peau. Amour charnel, Ô combien ! mais qui pourtant, s’il la frôle, ne paraît pas relever de la pédophilie:« Il ne me sied pas de nouer des relations individuelles avec tel ou tel enfant. Ces relations, quelles seraient-elles au demeurant ? Je pense qu’elles emprunteraient fatalement les voies faciles et toutes tracées soit de la paternité soit du sexe. Ma vocation est plus haute et plus générale. »Ce qui fait l’ogreur d’Abel, c’est, outre sa taille et son appétit de viande rouge, son avidité donjuanesque qui le pousse à vouloir tout attraper, de ses mains ou de son appareil photographique, à vouloir tout assimiler, à vouloir tout absorber, de peur que quelque substance ne lui échappe : “Tu n’es pas un amant, tu es un ogre“; aime à lui dire Rachel, sa bonne amie qui le quitte peu de temps avant que le récit ne commence.Mais qu’est-ce qu’un ogre, vraiment, dans cette période de l’histoire européenne ? Il y a Abel Tiffauges ; il y a Eugène Weidmann, l’assassin aux yeux de velours, dernier guillotiné public à l’exécution duquel une voisine traîne Abel ; il y a cette foule hystérique qui réclame le sang dans l’aube versaillaise ; il y a Göring, l’ogre de Rominten, qui pille et tue et tue et pille ; et puis, dans la napola de Kaltenborn, il y a, derrière l’ogre Tiffauges monté sur Barbe-Bleue, le vrai ogre qui, tel le Minotaure, attend jour après jour son tribut de chair à canon.Dans le monde sens dessus dessous qu’est la guerre, l’inadaptation d’Abel devient une force qui permet que se révèle et s’accomplisse, au coeur de l’ogre, son destin de Christophe, le porteur de Christ, qui sauve le monde en permettant que survive l’enfant-roi, cet Ephraïm, rescapé d’Auschwitz.C’est la dernière inversion, inversion bénigne, de ce livre qui en est comme le catalogue. Le passage lu en donne une définition et plusieurs illustrations : le culte des grands capitaines, la haine de l’amour incarné,  l’adoration de la pureté, cette “horreur de la vie, haine de l’homme, passion morbide du néant […] dont l’instrument privilégié est le feu, symbole de pureté et symbole de l’enfer.“.Et le Roi des Aulnes, celui de Goethe, là-dedans ? Je ne sais pas. Son image plane sur le livre et lui insuffle une partie de son mystère et de son caractère maléfique : il y a, dans l’esprit des hommes comme dans les sombres forêts, des créatures étranges qui nous remplissent d’angoisse.Et maintenant, le passage lu, qui reprend les mots du Journal d’Abel Tiffauges, à la date du 13 mai 1938 :“13 mai 1938. l’inversion bénigne. Elle consiste à rétablir le sens des valeurs que l’inversion maligne a précédemment retourné. Satan, maître du monde, aidé par ses cohortes de gouvernants, magistrats, prélats, généraux et policiers présente un miroir à la face de Dieu. Et par son opération, la droite devient gauche, la gauche devient droite,

    • 4 min
    Ayn Rand : La grève (Atlas shrugged)

    Ayn Rand : La grève (Atlas shrugged)

    Si l’on met à part les 70 pages, statiques et un peu indigestes, du manifeste radiophonique de John Galt, La grève (Atlas shrugged) d’Ayn Rand, est un roman passionnant, l’extraordinaire portrait d’une Amérique dystopique et bien-pensante qui, a force de pseudo altruisme et de vraie hypocrisie, serait, dans les années cinquante, entrée en décadence. Et l’on suit, sur plus de 1300 pages, les efforts de Dagny Taggart, femme d’affaires courageuse et héroïque, pour insuffler dynamisme et renouveau à cette société qui, rejetant l’argent, le profit, la compétition et l’innovation au profit d’une mauvaise conscience prétendument emplie de bienveillance, devient un marshmallow informe que les entrepreneurs, privés du fruit de leur travail et interdits d’entreprendre, décident de boycotter pour ne plus prêter main-forte au saccage.

    C’est une caricature, outrée et abusivement simplificatrice dans la description des problématiques, des choix et des solutions possibles, mais on ne peut qu’être fasciné par cette description rageuse, vitriolée, d’un pays qui, ayant renoncé par paresse et couardise à ses valeurs originelles de progrès et de conquête, s’engoncerait progressivement dans une sorte de socialo-molassonnerie et perdrait ainsi sa science, sa technologie, son industrie.

    C’est un livre puissant, intelligent et bien mené, qui développe une critique complète et cohérente de l’antilibéralisme, dépeint comme une idéologie destructrice, hypocrite, mortifère, malfaisante et peut-être même maléfique. Et cette description est, en dépit de ses faiblesses et outrances, d’autant plus fascinante et dérangeante qu’on peut, à chaque page, trouver trace, écho ou racine de comportements qui, 70 ans plus tard (le livre date de 1957) sont tellement passés dans les mœurs et les pratiques communes qu’on ne les remarque plus. Et au fond de tout cela, une ode joyeuse à la vie, à l’amour, à l’audace, à la femme, à l’homme, à la création et au génie humains, et une critique tout aussi radicale du bouddhisme, du christianisme, de la notion de pêché originel, de tous les mysticismes et de toutes les constructions mentales et idéologiques qui, sous couvert d’altruisme et de défense des faibles, s’attaquent finalement à l’humanité de l’homme.

    Le monde et l’idéologie d’Ayn Rand, son humanisme et son athéisme radicaux, sont exactement contraires à ceux de Franck Capra et il y a d’ailleurs, dans La grève, un chapitre qui a probablement été conçu par la scénariste qu’était Ayn Rand comme l’exact symétrique du Shangri-La de Horizons perdus, tout comme la superbe héroïne du livre, Dagny Taggart, est, dans son énergie et son tempérament, l’exact contraire de la modération et de l’altruisme chers aux personnages de films de Franck Capra.

    Ce que dénonce Ayn Rand, c’est la perversité d’une idéologie qui, en prétendant faire de l’altruisme la valeur suprême, en prétendant donner à chacun selon ses besoins et non selon ses mérites, casse les ressorts intimes de l’action, ce qui non seulement rend impossible l’atteinte des objectifs mais génère une pensée malfaisante parce imbibée de mauvaise foi et générant de la mauvaise conscience.

    Alors, bien sûr, le discours d’Ayn Rand est-il un hymne débridé à l’argent, au dollar et à la recherche égoïste du profit ; bien sûr sa philosophie est-elle scandaleusement industrialiste, productiviste et totalement déconnectée de nos préoccupations écologiques et planétaires ; bien sûr, est elle l’auteure favorite de Donald Trump,

    • 12 min
    Le Paradou

    Le Paradou

    Ce sont les Talas, les animateurs de l’aumônerie catholique de Normale Sup, qui ont vendu la mèche :  la vraie faute de l’abbé Mouret, ça n’est pas d’avoir aimé Albine, c’est de l’avoir abandonnée dans son désespoir.Mais dans cet autre récit de la Chute qu’est La faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola, tout est cependant plus compliqué. Pas plus que le roman ne s’épuise dans le récit de la faute de Serge, le monde ne se résume à l’opposition entre la blancheur d’Albine et la noirceur de Frère Archangias.  Chacun des personnages du roman, y compris les personnages secondaires : la Teuse, le docteur Pascal, Désirée, Jeanbernat, luit de couleurs variées, et il en va de même des lieux : l’église,  la basse-cour,  le Paradou : où est l’enfer ? Où est le paradis ?Archangias, le frère Archangias, sorte de Raspoutine crasseux, a vraiment tout de Lucifer, l’archange déchu : rongé par la jalousie et la concupiscence, il les exhale en obsession du péché, en haine de la femme, qu’il projette sur le monde. Il se nourrit et crée en partie le mal qu’il prétend combattre. Mais il n’est pas que cela : aux rêveries mièvres et éthérées de l’abbé, il oppose sa solidité, son sens des réalités et, d’une certaine façon, son humanité. Il a les pieds sur terre, lui.Désirée, la sœur de Serge, est charmante dans sa simplicité et son innocence, son intimité avec les animaux de basse-cour. Mais quelle froideur dans sa façon de les tuer comme s’ils n’étaient rien !La Teuse est bien désagréable, avec ses airs bougons et ses cris continuels. Elle est pourtant le personnage le plus humain, le plus compréhensif.Albine est une sorte de fée. Elle est la joie, la nature, la vie faites femme. Mais elle est également sorcière en ceci qu’elle est celle qui retient Serge en son jardin, loin des hommes et de l’humanité, de son église.Serge, l’abbé Mouret, est un enfant, infantilisé, démasculinisé, déshumanisé par le Séminaire, incapable de se diriger seul. Il grandit mais reste enfant et sans ancrage : Albine mourra de ce que, incertain de tout, il aura préféré suivre la règle plutôt que sa conscience et son devoir.Le Paradou, c’est le regard qu’on y jette. Dans les yeux amoureux, c’est le jardin d’Eden, une source inépuisable de vie et de beauté ; dans ceux chargés de remord et de mauvaise conscience, c’est une jungle qui étouffe, le lieu de la perdition.La Chute advient quand Albine et Serge réalisent que le mur du Paradou est brisé, ce qui permet à la fois qu’Archangias y pénètre et les découvre, et que Serge aperçoive, dans la brèche, le monde dont il avait oublié jusqu’à l’existence. La Chute, ce n’est pas de cueillir le fruit défendu ; c’est la mauvaise conscience qu’on en a.“Faut-il que nous soyons corrompus de façon répugnante, pour avoir cru, pendant des millénaires, que chutent les Anges par amour des filles belles”, remarquait justement Michel Serres. Le passage lu, extrait du chapitre IX de la troisième partie, raconte les affres dans lesquelles se débat Serge, alors revenu du Paradou, dans les heures qui suivent la visite d’Albine, qu’il n’a pas suivie.— Je l’aime, je l’aime!

    • 13 min
    La servitude volontaire (ou l’optimisme de La Boétie)

    La servitude volontaire (ou l’optimisme de La Boétie)

    A la fin de son Discours sur la servitude volontaire, Etienne de La Boétie a l’intuition de ce que la servitude est non pas seulement acceptée, ni même désirée, du fait d’une ruse ou d’une subtilité machiavélique des puissants qui instilleraient ce faux désir en nous, mais qu’elle est consciemment voulue et construite par nous, pour servir nos propres intérêts. Nous n’aimons pas la servitude parce qu’on nous aurait fait croire que nous l’aimions, parce que des méchants nous auraient jeté un sort, mais plus simplement, beaucoup plus trivialement, parce que nous espérons bien tirer notre épingle du jeu et en avoir profit.Et encore pêche-t-il sans doute par optimisme, ne voyant pas que le tyran si facilement montré du doigt n’est le plus souvent au fond qu’une projection de nos propres désirs, une créature que, comme celles du Solaris, de Stanislas Lem, nous avons nous-mêmes fait surgir du néant, bâtie de nos propres fantasmes.Il existe des tyrans, il existe des chaînes, il existe de la cruauté. Mais le plus souvent, ce que nous désignons ainsi n’est que l’émanation de nous-même, une chose que nous nourrissons en nous et que nous désignons comme autre par abus de langage : cette société de consommation et de pillage, de dévastation et de salissure, elle ne descend pas du ciel ; nous la fomentons, nous la pérennisons par chacun de nos achats, par chacune de nos actions, par notre comportement quotidien. Ce  pouvoir de l’argent, que serait-il si nous n’aspirions nous-mêmes à en avoir plus et à l’utiliser ? Qui est Satan, sinon l’incarnation de notre propre avidité, de notre propre jalousie, de notre propre méchanceté ?  Dans Matrix, des machines dominent le monde et jettent sur les hommes un voile d’illusion grâce auquel elles les manipulent. Mais la réalité est tout le contraire : les dieux, les maîtres, les démons, ne sont pas les marionnettistes ; ils sont nos créatures, sorties tout entières de notre esprit et placées par nos soins sur le trône.C’est en cela que les choses sont difficiles. Il ne suffit pas, comme dans la vision matrixielle et complotiste du monde, de se débarrasser des méchants pour que le bien advienne. Les méchants ne sont qu’une projection ; c’est en nous que le mal vit et prospère.Réalisant cela, Etty Hillesum écrit le 23 septembre 1942 que rien ne pourra  être fait si l’on ne commence par soi-même, si l’on ne se corrige d’abord soi-même : Je ne vois pas d’autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu’il n’est déjà.Mais le peut-on vraiment ? Peut-on vraiment extirper de nous toutes ces émotions, toutes ces colères, tous ces sentiments ancrés au fond de notre humanité ? Peut-on vraiment ne plus être ces êtres déchirés, ces enfants nés de la Chute ?Je crois plutôt qu’il faut apprendre à faire avec. Et c’est un chemin difficile, car c’est un chemin sans chemin, seulement une attention qui ne demande rien aux...

    • 5 min
    Jeanne

    Jeanne

    Il y a, dans toutes ou presque les églises de France, des statues de plâtre de Jeanne d’Arc. Des reproductions par centaines des quelques dizaines de modèles créés au début du XXème siècle, entre la béatification de 1909 et la canonisation de 1920.

    Créées de part et d’autre de la Grande guerre, ce sont des Jeanne martiales et souvent belliqueuses. Et si, église oblige, elles ne versent pas dans l’érotisme qui accompagne souvent la figure de Jeanne, elles jouent assez largement de l’attrait trouble que suscite ce personnage de femme-soldat, femme-enfant, fille-garçon, féminité incarnée dans un corps androgyne qu’entourent mille symboles phalliques, à commencer par sa si longue épée et le nom équivoque de son accusateur, le bien nommé évêque Cauchon.

    Dans ce paysage, la Jeanne de Charles Péguy, la première Jeanne, celle de 1897, tranche par ses doutes, ses hésitations, son souhait de mettre fin à la guerre, et son désespoir de n’y arriver pas.

    Cette Jeanne-là – que représente bien la statue qu’on trouve dans la cathédrale de Strasbourg – n’a rien de martial, rien d’assuré, rien de puissant, si ce n’est en tant qu’instrument divin. Elle est une révolte éperdue contre l’injustice du monde, sa violence, sa souffrance, son irrédemption qui demeure quinze siècles après la Crucifixion. Face à l’acceptation disciplinée et ecclésiale du Mal que représente Madame Gervaise, face à la sagesse, à la générosité, à la simplicité humaines que symbolise le personnage de Hauviette, Jeanne est une Antigone qui ne se plie à aucune règle, qui n’accepte aucune attente, l’incarnation d’une autre sagesse, d’une autre générosité, d’une autre simplicité, héritées de l’appel divin.

    Jeanne n’accepte pas. Elle n’accepte pas que le salut soit incomplet, que la prière soit vaine, que le mal règne et prospère :

    Vous avez pour le mieux fait la souffrance infâme,

    Éternelle à manger les douloureux damnés,

    Et fait la vie humaine et la vie éternelle,

    Et fait la mort humaine et la mort éternelle,

    Et vous avez raison dans la vie et la mort,

    Sur la terre à jamais et dans l’éternité.

    Pourtant, mon Dieu, quand je pense qu’il y a des âmes qui se damnent ; quand je pense qu’il y avait des âmes qui n’étaient pas encore damnées au moment où j’ai commencé à vous dire cette prière et qui sont damnées à présent pour la mort éternelle ; quand je pense qu’à présent que je vous parle toutes mes paroles vous trouvent occupé à damner des âmes, pardonnez-moi, mon Dieu, si je dis un blasphème ; quand je pense à cela, je ne peux plus prier. Les paroles de ma prière me paraissent ensanglantées du sang maudit, et mon âme s’affole à penser aux damnés ; à penser aux damnés mon âme se révolte.

    Forte de cette seule colère, de cette seule passion, de cette seule foi, Jeanne va réaliser l’impossible et l’impensable : celle qui gardait les moutons va rejoindre le dauphin, devenir capitaine, faire sacrer le roi de France, reprendre le combat, insuffler l’espoir, tirant sa force immense de son immense faiblesse.

    Mais arrivée au bout du chemin et à l’heure de mourir, elle est saisie d’un vertige et d’un doute : elle qui voulait tuer la guerre l&...

    • 8 min
    “Ce que le courage du pêcheur doit au rocher battu par la mer”

    “Ce que le courage du pêcheur doit au rocher battu par la mer”

    Dans La nature, qu’il publie en 1836, Ralph Waldo Emerson proclame la sympathie, les résonnances, les correspondances – le lien profond unissant l’homme à la nature, qui fait qu’il se retrouve en elle et qu’il se perçoit, en son plus intime, comme une partie d’elle.

    Le texte commence comme un poème, comme une ode à la jouissance d’être en communion avec la Création :

    “Dans les bois, nous revenons à la raison et à la foi. Là, je sens que rien ne peut m’arriver dans la vie, ni disgrâce, ni calamité (mes yeux m’étant laissés) que la nature ne puisse réparer. Debout sur le sol nu, la tête baignée par l’air joyeux et soulevée dans l’espace infini, tous nos petits égoïsmes s’évanouissent. Je deviens une pupille transparente ; je ne suis rien, je vois tout ; les courants de l’Être universel circulent à travers moi ; je suis une partie ou une parcelle de Dieu.“

    À chaque instant, comme dans les Correspondances, de Charles Baudelaire, le monde nous fait signe, nous entoure et nous rassure de sa familiarité; nous sommes avec lui à tu et à toi :

    “Le plus grand plaisir que procurent les champs et les bois est la secrète relation qu’ils suggèrent entre l’homme et les végétaux. Je ne suis pas seul et inconnu. Ils me font signe, et moi de même. Le balancement des branches dans la tempête est nouveau pour moi et ancien. Cela me prend par surprise et pourtant ne m’est pas inconnu.”

    Cette perception de l’unité du monde, ce sentiment océanique dont parlaient Romain Rolland et Sigmund Freud, se traduit par l’amour de la beauté, d’une beauté qui ne peut être captée que par accident, dans un esprit d’insouciance, d’innocence :

    “Les prestiges du jour, la rosée du matin, l’arc-en-ciel, les montagnes, les vergers en fleurs, les étoiles, les clairs de lune, les reflets sur une eau calme et toutes choses semblables, si elles sont trop ardemment pourchassées, deviennent de simples spectacles et se jouent de nous par leur irréalité. Quittez votre maison pour aller voir la lune et ce n’est que clinquant ; elle n’aura pas l’agrément qu’elle offre lorsque sa lumière brille sur un voyage commandé par la nécessité.”

    Et d’un autre côté pourtant, c’est mêlée à l’humain que la beauté trouve son expression la plus haute, parce que – on croirait lire François Cheng – “la présence d’un élément plus spirituel est, à proprement parler, essentielle à la perfection de la beauté“, ou encore : “La beauté est la marque que Dieu appose sur la vertu.”

    La beauté du monde, qui est une expression de l’univers, qui est “le héraut de la bonté intérieur et éternel”, est aussi un guide, une école : “Toutes les choses auxquelles nous avons affaire nous prêchent.”

    “On ne peut douter que ce sentiment moral qui parfume ainsi les airs, qui croît avec la plante et qui imprègne l’ensemble des eaux du monde, ne soit saisi par l’homme et ne s’absorbe profondément en son âme.

    • 7 min

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