130 épisodes

Un site avec des mots, des images et des sons

Aldor (le podcast‪)‬ Aldor

    • Culture et société
    • 5,0 • 4 notes

Un site avec des mots, des images et des sons

    La montagne magique (de Thomas Mann)

    La montagne magique (de Thomas Mann)

    Hans Castorp, un jeune Hambourgeois qui se destine à une carrière d’ingénieur naval, rend visite à son cousin, Joachim, soigné dans un sanatorium de Davos, en Suisse. Venu pour un séjour de trois semaines, il demeurera sept ans dans la montagne. Et c’est là, en haut, loin de la société et des préoccupations ordinaires, qu’il grandira, se découvrira, s’épanouira à la vie et au monde.







    La montagne magique est le récit de cette initiation.







    Un récit long, où le temps coule parfois lentement, au rythme de ces journées à la Shining, dans lesquelles tout est fait pour remplir de bruit et d’action le silence et la blancheur d’un monde neigeux et immobile ; et où parfois il s’accélère parce que quelque chose, soudain, se passe, avant d’être oublié, ou relégué dans la malle aux souvenirs, comme le sont, dans le vaste hôtel, les souvenirs des morts, leur chambre une fois désinfectée et laissée aux nouveaux arrivants.







    Il y a, au long de ces deux mille cinq cents journées passées à passer de goûter en souper, de séances de repos obligatoire en temps de pause avant dîner, des petites éducations, des petites leçons à la Bouvard et Pécuchet ; ces passions qui, pendant quelques jours ou quelques semaines, entraînent Hans ou l’ensemble des résidents dans leur ronde, focalisant leur attention sur un hobby, une science, un sport particulier, puis retombant pour renaître sous un autre avatar. Hans, dans ces moments, est particulièrement touchant, mettant toute son énergie à apprendre et à approfondir.







    Et puis il y a les cours magistraux. Moins les vrais cours sur l’amour du Docteur Krokowski que les cours sur le tas, les cours par frottement des esprits, des humeurs, des mots et des regards que donnent à Hans le franc-maçon Settembrini, le jésuite Naphta, la très belle et très orientale Clavdia Chauchat et l’étrange et fascinant Peeperkorn. L’une des grandes magies de la montagne est l’enseignement magistral recu de ce cotoiement, de cette ronde d’êtres si dissemblables dans laquelle Hans puise la déraison, cette admirable compréhension des choses qui lui permet de se hisser au dessus de ses maîtres.







    Ronde des jours, ronde des amitiés, ronde des thèses et des antithèses débattues par Settembrini et Naphta, ronde de la vie et de la mort, ronde de cet amour libérateur et mystérieux que dansent ensemble Clavdia et Hans. Ronde et spirale ; spirale plus que ronde, d’ailleurs, car tout cela s’élève, et le retour, jamais, n’est similaire à l’arrivée première. Même dans ce monde minéral, le temps coule et ne peut être retenu.







    Et maintenant, le beau portrait que dresse de lui-même Hans Castorp, ce “naïf et frêle enfant de la vie”, comme le surnomme Settembrini (traduction de Claire de Oliveira) :







    “Je suis depuis assez longtemps ici, en haut, je ne sais pas trop depuis combien de temps mais ce sont des années de ma vie. Voilà pourquoi j’ai employé le mot « vie » – quant à mon sort, j’y reviendrai, le moment venu. Moi qui croyais rendre une petite visite à mon cousin, ce brave militaire franc du collier, ça n’a servi à rien, je l’ai perdu, et je suis toujours ici. Je n’étais pas militaire, j’avais un métier de civil, vous l’avez peut-être entendu, un métier sérieux et raisonnable qui peut même, paraît-il, œuvrer au rapprochement des peuples ; mais cette profession, je n’y tenais pas particulièrement, je l’avoue, pour des raisons dont je dirai seulement qu’elles sont obscures… Tout comme les prémices des sentiments que m’inspire votre compagne de voyage – si je l’appelle ainsi,

    • 5 min
    L’équilibre (ou la quatrième vision d’Hildegarde)

    L’équilibre (ou la quatrième vision d’Hildegarde)

    Il devait en avoir, de la patience et de l’amour, Volmar, pour tenter de suivre, de décrire et de mettre en bon latin les visions d’Hildegarde, pour tenter d’ordonner, de canaliser comme dit l’autre, ce qui devait ressembler à un débordement sauvage et irrépressible.







    La quatrième vision du Livre des oeuvres divines, d’Hildegarde de Bingen, commence, comme les autres, par la description d’une image perçue par l’abbesse : “Je vis le firmament et toutes ses dépendances”. Mais très vite, l’image s’anime, se déploie, et la description, comme dans un rêve, se focalise sur un détail, puis un autre, puis délaisse l’image pour devenir récit : “nombreux étaient ceux qui encouraient bien des maladies, et légion ceux que la mort frappait.” Et dès la deuxième page, à la description initiale, se substitue la retranscription d’un discours, celui que livre une “voix du ciel” qui explique à Hildegarde la signification de ce qu’elle voit.







    L’essentiel de la vision consiste en cela : en ce commentaire d’une image complexe que Dieu dicte à Hildegarde, que Hildegarde retranscrit à Volmar, et que celui met par écrit et en bon latin.







    La quatrième vision (Manuscrit de Lucques) – (c) Utpictura18





    Le commentaire, comme l’image, est une profusion d’idées qui s’enchaînent et rebondissent les unes contre les autres, dessinant un patchwork qu’il est impossible de résumer. Ce n’est pas une thèse, ce n’est pas un plaidoyer, ce ne sont pas des confessions, c’est comme une explication, une description du monde, une cosmogonie où l’univers, le monde, les planètes, les vents, les animaux sont autant de symboles, de moyens, de la pensée divine : voici ce que j’ai voulu faire, voici pourquoi j’ai fait cela. Dieu raconte sa création.







    Au cœur de la Création, la résumant tout entière, il y a l’homme ; l’homme qui ne fut pas toujours cela mais qui, après sa chute, a succédé à Lucifer comme héros de la Création.







    C’est de cette succession, et de l’opposition entre les humains et l’archange porteur de lumière que traite notamment la Quatrième vision : l’homme, ce microcosme en qui la Création converge et qui en constitue l’achèvement, a pour vertu fondamentale le discernement, cette qualité de tempérance, d’équilibre qui s’oppose à l’excès, à l’orgueil, de Lucifer :







    “L’âme aime en tout le discernement. Chaque fois que le corps de l’homme agit d’une quelconque manière sans discernement, en mangeant, en buvant, les énergies de l’âme s’en trouvent brisées. Toutes les actions doivent respecter ce discernement : l’homme ne peut toujours s’occuper du ciel. Une canicule exagérée brise la terre, des pluies excessives empêchent le lever de la semence, la terre ne produit des germes utiles que dans une juste conjonction de la chaleur et de l’humidité : de même c’est une juste tempérance qui garantit l’ordonnance et l’exécution, dans un bon discernement, de toutes les œuvres, célestes aussi bien que terrestres. C’est ce discernement que le diable a refusé et qu’il refuse encore, lui qui n’aspire qu’à des hauteurs ou à des profondeurs excessives : aussi ne se releva-t-il point de sa chute.”







    Par orgueil, Lucifer a voulu égaler ou dépasser Dieu dans le bien ; et c’est...

    • 5 min
    Le deuxième sexe (de Simone de Beauvoir)

    Le deuxième sexe (de Simone de Beauvoir)

    Je ne sais qui, parmi toutes celles et ceux qui en parlent, a lu vraiment, intégralement, Le deuxième sexe, de Simone de Beauvoir, ces presque mille pages réparties en deux tomes distincts.







    Pour l’avoir fait, je puis dire que c’est un livre extraordinaire : on est – je suis – stupéfait par la culture, l’intelligence, la sensibilité, la finesse que déploie l’autrice ; par l’audace et la fermeté de son propos ; par la façon dont, chapitre après chapitre, comme le temps dépose ses sédiments, elle construit ce palimpseste riche, profond, épais, bourré de vie et de contradictions, le portrait fantastique de cette situation qu’est la femme.







    Au cœur de l’humanité, il y a la relation à la nature et la relation homme-femme : le travail, la sexualité, la reproduction, et toutes les harmoniques, les échos, les reflets que l’esprit, la psychologie et l’imagination peuvent échafauder et tresser à partir de ces éléments de base. Parce qu’elle porte en elle l’ovule et l’enfant alors que l’homme éjecte hors de lui le spermatozoïde, la femme est assignée à son corps, “subordonnée à l’espèce“, aliénée à la nature, comme l’homme, fonctionnellement, prend son essor et l’affronte. Cette asymétrie biologique peut évidemment être niée ou, mieux : dépassée ; elle fonde en tout état de cause une différenciation fondamentale entre les deux sexes.







    De ce sol biologique, de ce Destin, pour reprendre le titre de la première partie du premier tome (lui-même intitulé Les faits et les mythes) naissent des rôles et des attributions fondamentales : à la femme revient le lien avec la nature, les cycles, l’humide, le familier ; à l’homme, celui avec le travail, l’aventure, la rupture, la domination de la nature. Mais de ces attributions ne découle pas une traduction historique claire. L’histoire des femmes, objet de la deuxième partie (Histoire), est une suite chaotique de bouleversements où alternent et coexistent des états et conditions tout à fait différentes : les femmes furent souvent reléguées, écrasées par le pouvoir mâle, mais s’il y eut incontestablement des servantes, des esclaves et des ouvrières, il y eut aussi, et à tous les moments, des grandes prêtresses, des reines, des impératrices, des abbesses, des artistes. Aucun mouvement de fond ne semble se dégager de cette longue histoire – hormis le fait, que relève justement Beauvoir, du célibat de la majorité de ces femmes d’exception. Et se dégage un constat : “ce n’est pas l’infériorité des femmes qui a déterminé leur insignifiance historique ; c’est leur insignifiance historique qui les a vouées à l’infériorité.”.







    La troisième partie, Mythes, est une mise à nu, ou plutôt un descriptif, du mythe féminin, de cette construction rayonnante, pleine de magie et de mystère, qui enserre les femmes dans un rôle et une fonction, une nature, une attente, mais celles-ci si diverses, polysémiques, contradictoires qu’elles dessinent plus un idéal, évidemment inaccessible, une étoile mystique, qu’une réelle espérance :







    “Dalila et Judith, Aspasie et Lucrèce, Pandore et Athéné, la femme est à la fois Ève et la vierge Marie. Elle est une idole, une servante, la source de la vie, une puissance des ténèbres ; elle est le silence élémentaire de la vérité, elle est artifice, bavardage et mensonge ; elle est la guérisseuse et la sorcière ; elle est la proie de l’homme, elle est sa perte, elle est tout ce qu’il n’est pas et qu’il veut avoir, sa négation et sa raison d’être.”.







    Beauvoir se moque des hommes qui ont la faiblesse de se laisser aller à ces c...

    • 20 min
    La pêche du jour (d’Eric Fottorino)

    La pêche du jour (d’Eric Fottorino)

    “Le Yéménite est plus fin que la bonite” : c’est de cette rime, qui pourrait être tirée d’une comptine pour petits ogres, qu’Eric Fottorino est parti, en juin dernier, pour écrire La pêche du jour, petit texte cinglant à la lecture théâtrale duquel j’ai assisté, hier soir, à Normale Sup.







    Jacques Weber et Lola Blanchard étaient les lecteurs-interprètes et, à l’issue de la lecture, fut organisé, sous la direction de Leila Vignal, directrice du département de géographie, un échange entre l’auteur et deux élèves membres de l’association MigrENS, qui aide des réfugiés en leur donnant des cours de Français et en les accompagnant dans leurs démarches administratives. François Thomas, président de SOS Méditerranée France, à qui toutes les recettes du spectacle sont reversées, prit également la parole.







    Le texte d’Eric Fottorino est une fable, ou une farce, cruelle. Mais le plus cruel réside dans le fait que la réalité qu’il dénonce est déjà intrinsèquement si terrible que l’amplification passe presque inaperçue : l’horreur vraie est déjà telle que l’exagération qui y est ajoutée ne change pas significativement la donne : oui, dans la réalité, on ne pêche ni ne mange les migrants ; on ne compare pas la chair du Yéménite à celle de la bonite. Mais le plus important, dans l’affaire, est-il ce qu’on fait des morts ou ce qu’on fait pour que les vivants ne meurent pas ?







    Un pêcheur donc, installé à Mytilène, dans l’île de Lesbos où il était professeur d’humanisme avant que l’université ne ferme. Mais il faut bien vivre ; il s’est reconverti dans la pêche : la pêche classique, d’abord, à la palangrotte ; puis la pêche aux migrants quand est venu le temps des grandes migrations, de ces grands bancs qui s’échouent là, venus de la Turquie voisine.







    Un brave homme, une sorte de Créon. Il sait ce que son activité a de détestable et ne se fait pas d’illusion mais aussi qu’il rend service à tout le monde et qu’on lui est reconnaissant de faire le sale boulot. Et d’ailleurs, ce qu’il fait est-il si détestable ? Quel destin pour les réfugiés échappés aux périls du voyage, à la traversée, aux trafiquants, aux camps de transit, aux jungles ? Rejetés, soupçonnés, déplacés, parqués, expulsés, leur sort n’est guère enviable et ceux qui les aident tombent sous le coup d’un délit de solidarité créé pour l’occasion.







    De tout cela, le monde et l’opinion déjà se sont émus. Puis le temps a passé. Puis on a oublié. Le corps du petit Aylan Kurdi retrouvé sur une plage turque, c’était en 2015. De l’eau a coulé sous les ponts, d’autres drames sont venus, d’autres catastrophes se sont ajoutées à la pile.







    Il faut, pour retenir à nouveau notre attention, renouveler le genre, surprendre. La création littéraire permet ça, observa Eric Fottorino. Mais c’est aussi qu’on monte en gamme dans l’horreur : un peu de cannibalisme ajoute du piquant à ces histoires ressassées et un peu ennuyeuses.







    Et tout ça pour quoi ? Reflétant les propos désabusés du pêcheur, le témoignage des deux militants de MigrENS disait bien la difficulté du parcours d’après : difficulté à aider, difficulté à apprendre quand on est occupé à survivre, qu’on est chassé d’un lieu à un autre,

    • 7 min
    Laureline, Mara et autres héroïnes

    Laureline, Mara et autres héroïnes

    On a beaucoup parlé, à l’occasion de la mort de Jean-Claude Mézières, du personnage de Laureline, la compagne de Valérian, qu’il avait créé et qu’on décrit comme une des premières héroïnes authentiquement féministes de la bande dessinée, ce qui est certainement vrai. J’aime bien Laureline. Elle est pétillante, dynamique, réfléchie, intelligente, sage, jolie, curieuse, tendre, moqueuse, fragile et terriblement forte, incarnant à elle seule la diversité, la variété, l’inatteignable polysémie que les hommes, parfois, certains d’entre eux du moins, attendent des femmes qu’ils aiment, si ce n’est de toutes celles qu’ils croisent. C’est dire à la fois leur folie et leur détresse.







    Laureline







    Mais mon héroïne préférée, quand j’étais adolescent (et peut-être même encore maintenant, du moins les soirs de nostalgie), mon héroïne la plus fantasmatique, la plus sagement fantasmée au long de mes rêveries diurnes, c’était le triplet que constituent ensemble Mara, Quinine et Valérie, les trois amoureuses de Christopher dans Les naufragés du temps, de Jean-Claude Forest et Paul Gillon, ma préférence première allant à Mara, la belle et sensible Mara, si belle, si sensible et si brune.







    De Jean-Claude Forest, je connaissais déjà le personnage de Barbarella, rendu célèbre par l’interprétation qu’en avait donnée Jane Fonda dans le film éponyme de Roger Vadim. Mais même avant de connaître le film (que je n’ai d’ailleurs vu que très récemment) j’étais gêné par la sexualité débridée et exubérante de Barbarella, par la joie et la légèreté avec lesquelles elle agissait dans ce domaine, façon de faire qui choquait ma pruderie et me semblait très masculine, non pas dans le sens où Barbarella aurait agi comme un homme, mais dans le sens où elle agissait comme les hommes auraient voulu qu’elle agisse, ce qui me semblait faux et déplacé (Les choses, aujourd’hui, sont moins claires dans mon esprit. Peut-être est-ce moi qui, en raisonnant ainsi, pensait phallocratiquement en n’imaginant pas qu’elle puisse délibérément se comporter ainsi ; ou peut-être avais-je raison. On est ici dans le monde des idées-gants qui, à peine énoncées, peuvent se retourner indéfiniment, ou clignoter, comme un chat de Schrödinger.).







    Barbarella





    Quoi qu’il en soit, je n’éprouvais pas cette gêne barbarellesque et pudibonde avec la triade des Naufragés du temps. Mes trois héroïnes étaient elles aussi sublimes, leur corps était largement révélé, elles faisaient très souvent l’amour ; mais justement : c’était l’amour, imprégné de sentiment, même chez Quinine, la prostituée du trio, sauf à sa première rencontre avec Christopher – et encore y en avait-il déjà, comme elle le lui laissait entendre au matin de cette première nuit.







    Ce qui me plaisait dans ces trois jeunes femmes, outre leur évidente beauté, était ce qu’elles partageaient et que cette beauté révélait : leur courage, leur abnégation, leur dévouement pour Christopher dont elles étaient toutes trois éprises.







    Mais j’aimais aussi leurs différences et le fait que, chacune à sa manière, elles incarnent une qualité, une vertu, un tempérament qui, sans pouvoir être qualifié de féminin,

    • 9 min
    Un dépôt d’or pur (Simone Weil)

    Un dépôt d’or pur (Simone Weil)

    Dans une lettre à ses parents datée du 18 juillet 1943 (lettre qu’on trouvera plus bas dans son intégralité), Simone Weil parle de la certitude intérieure croissante qu’elle éprouve qu’il se trouve en elle un “dépôt d’or pur qui est à transmettre” ; que c’est un bloc massif, qui croît avec le temps et l’expérience, qui ne peut être distribué par petits morceaux ; que certains, autour d’elle, le sentent confusément, soulignent son intelligence mais se refusent cependant à l’effort d’attention qui permettrait de recevoir le bloc tout entier ; alors ils disent : “C’est très intéressant” et puis passent à autre chose.







    Ce passage (lu dans l’enregistrement joint) est étonnant et énigmatique ; de quoi parle-t-elle ?













    Les esprits mystiques, au premier rang desquels Marie-Madeleine Davy*, voient dans ce passage une sorte de Coming out, de confession spirituelle dans laquelle Simone Weil tenterait d’expliquer à sa mère (car c’est à elle que ce propos précisément s’adresse) la conviction d’avoir trouvé au fond d’elle-même, de son intériorité, le trésor de lumière, la transparence, la flamme, Dieu. Compte tenu de la personnalité de Simone Weil, de ses convictions, un tel aveu aurait du sens. Mais il serait bien impudique venant de la si pudique Simone Weil, qui n’a pas l’habitude des grandes démonstrations, surtout dans ces matières. Et pourquoi est-ce à sa mère que cet aveu serait destiné ?







    Deux semaines plus tard, le 4 août 1943, Simone Weil revient sur ce même sujet dans une autre lettre à ses parents mais elle le fait dans un passage un peu décousu, relatif aux fous, qui n’éclaire pas beaucoup notre lanterne même si peut-être y transparaît, plus sans doute que la première fois, un certain désespoir :







    “Quand j’ai vu Lear ici, je me suis demandé comment le caractère intolérablement tragique de ces fous n’avait pas sauté aux yeux des gens (y compris les miens) depuis longtemps. Leur tragique ne consiste pas dans les choses sentimentales qu’on dit parfois à leur sujet ; mais en ceci :En ce monde, seuls des êtres tombés au dernier degré de l’humiliation, loin au-dessous de la mendicité, non seulement sans considération sociale, mais regardés par tous comme dépourvus de la première dignité humaine, la raison – seuls ceux-là ont en f ait la possibilité de dire la vérité. Tous les autres mentent.Dans Lear, c’est frappant. Même Kent et Cordelia atténuent, mitigent, adoucissent, voilent la vérité, louvoient avec elle, tant qu’ils ne sont pas forcés ou de la dire ou de mentir carrément.Je ne sais pas ce qu’il en est des autres pièces, que je n’ai ni vues ni relues ici (sauf 12th Night). Darling M., si tu relisais un peu Sh. avec cette pensée, tu y verrais peut-être des aspects nouveaux.L’extrême du tragique est que, les fous n’ayant ni titre de professeur ni mitre d’évêque, personne n’étant prévenu qu’il faille accorder quelque attention au sens de leurs paroles – chacun étant d’avance sûr du contraire, puisque ce sont des fous – leur expression de la vérité n’est même pas entendue. Personne, y compris les lecteurs et spectateurs de Sh. depuis quatre siècles, ne sait qu’ils disent la vérité. Non des vérités satiriques ou humoristiques, mais la vérité tout court. Des vérités pures, sans mélange, lumineuses, profondes, essentielles.

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