Menaces sur l’information

Chaque année, la liberté de la presse est soumise à une pression croissante à travers le monde. Selon le dernier rapport de l'ONG Reporter sans Frontière, publié en mai 2024, plus de la moitié de la population mondiale vit dans des environnements extrêmement hostiles à la liberté d'expression journalistique, où exercer ce métier représente un danger pour la vie et la liberté. Pour illustrer ce constat alarmant, la chronique « Menaces sur l'Information » vous invite à découvrir les défis auxquels sont confrontés les journalistes dans le monde, à travers des portraits de ceux qui ont affronté la répression de la liberté d'expression et qui y ont parfois laissé la vie. Chaque récit met en lumière les enjeux cruciaux de notre époque pour une presse libre et indépendante.  Diffusion : tous les samedis à 6h17, 7h53 et 18h17 TU. 

  1. -20 H

    En Zambie, avant la présidentielle, les nouvelles lois sur le numérique inquiètent les médias

    En Zambie, de nouvelles lois sur la cybersécurité et la cybercriminalité inquiètent journalistes et défenseurs des droits humains. Adoptés en avril 2026 par le Parlement puis promulgués dans la foulée par le président Hakainde Hichilema, ces textes sont officiellement destinés à lutter contre les abus en ligne et les fraudes numériques. Mais à moins de trois mois de la présidentielle du 13 août 2026, plusieurs médias indépendants dénoncent des lois aux contours flous, susceptibles selon eux de faire taire les voix critiques et d’encourager l’autocensure. En Zambie, un virage législatif surprend de nombreux journalistes, à l’image de Joseph Mwenda, rédacteur en chef du journal indépendant News Diggers. Le président Hakainde Hichilema avait pourtant supprimé le délit de diffamation du chef de l’État, une mesure longtemps utilisée pour museler les voix critiques. Mais selon Joseph Mwenda, ces restrictions refont surface aujourd’hui, sous une autre forme, à travers les nouvelles lois sur la cybercriminalité. « Qu’ont-ils fait ? Ils ont introduit la loi sur la cybersécurité, et cela crée à nouveau des problèmes. C’est une loi compliquée, qui rend notre travail très difficile, parce qu’elle donne à la police et aux forces de l’ordre le pouvoir d’effectuer des perquisitions à leur propre discrétion, y compris de venir chez vous pour fouiller, dès lors qu’ils estiment que vous pourriez détenir des informations liées à la sécurité nationale. Et parfois, même certaines critiques peuvent être interprétées comme des infractions en ligne », explique-t-il. Officiellement, le gouvernement zambien affirme vouloir lutter contre les fraudes en ligne, les faux comptes ou encore le harcèlement numérique. Mais pour plusieurs défenseurs des médias, certaines dispositions de ces lois restent trop vagues. C’est le cas d’Austin Kayanda, directeur du Media Institute of Southern Africa en Zambie. « Quand on regarde ces nouvelles lois sur la cybersécurité, il existe même une disposition qui prévoit jusqu’à 25 ans de prison pour quelqu’un qui détient "trop d’informations". Mais que signifie exactement détenir "trop d’informations" ? Ce n’est pas défini. Au fond, n’importe qui peut devenir une cible », souligne-t-il. Ces formulations floues poussent déjà certains journalistes à éviter les sujets sensibles. Charles Mafa, fondateur de Makanday, un centre de journalisme d’investigation indépendant en Zambie, en fait le constat. « Il y a désormais beaucoup de prudence lorsqu’il s’agit de choisir les sujets sur lesquels les journalistes peuvent travailler. Nous voyons des journalistes éviter les sujets politiques, éviter de parler des élections. Et cela a un impact, parce qu’ils ne se sentent plus libres de traiter certains sujets d’intérêt public », affirme-t-il. Cette peur ne se limite plus aux seules rédactions. « Même des citoyens ordinaires hésitent désormais à commenter des sujets politiques en ligne. On voit des messages du type : "Je n’ai pas d’avocat." ou encore "Mon avocat est occupé, je vais finir derrière les barreaux" », ajoute Charles Mafa. Le gouvernement zambien, quant à lui, assure que ces lois sont nécessaires pour sécuriser l’espace numérique. Mais dans un pays où une grande partie du journalisme indépendant se fait désormais en ligne, plusieurs rédactions redoutent d’être directement visées par ces nouvelles dispositions. À lire aussiBénin: le licenciement de 169 personnes dans l'audiovisuel public crée la polémique

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  2. 16 MAI

    L'intelligence artificielle, nouvelle menace pour l'économie des médias

    Licenciements de secrétaires de rédaction remplacés par des agents IA en France, hécatombe de journaux régionaux aux États-Unis, recettes publicitaires à la peine pour la plupart des publications, les temps économiques sont durs pour les médias. En cause, une évolution des habitudes et des attentes des consommateurs, des modèles obsolètes mais surtout une nouvelle révolution numérique, l'intelligence artificielle.   L'Intelligence artificielle est en train de modifier en profondeur à la fois la manière de faire les produits journalistiques mais aussi de les commercialiser. Dans le modèle économique actuel, une partie grandissante des revenus des médias se fait via ses audiences numériques, à travers les moteurs de recherche des grandes plateformes. Beaucoup de journaux notamment ont eu des difficultés pour se faire payer au juste prix les contenus dont profitent Google et autre Facebook pour générer du trafic et donc des recettes publicitaires. Or le paradigme est déjà en train de changer : là où les médias s’adressaient auparavant à des moteurs de recherche, ils doivent désormais faire face à des moteurs de réponses, les fameux chat IA, et cela change tout, explique dans un article de The Conversation, Henri Isaac, maître de conférences en sciences de gestion à l'université Paris-Dauphine et membre du think tank « Renaissance Numérique ». Selon lui, les médias doivent « repenser entièrement leur modèle d'affaires sous peine de disparition » car les outils conversationnels générés par IA aspirent les contenus créés par les médias et les résument, limitant d'autant la génération de trafic sur les sites d'entreprises de presse notamment. Une logique du « zéro clic » qui inquiète beaucoup les médias. Des solutions existent, mais restent hypothétiques Face à ce danger déjà menaçant, plusieurs options s'offrent aujourd'hui : négocier le paiement de droits en s'appuyant sur de nouvelles législations. En France, par exemple, une proposition de loi instaurant une présomption d'utilisation des contenus est dans les tuyaux. Objectif à terme : forcer les géants de l'IA à payer des droits d'auteur en amont pour utiliser les contenus d'artistes ou de médias. Mais ces accords de licence risquent de ne pas compenser les baisses de revenus publicitaires. La tentation de certains médias d'utiliser l'intelligence artificielle pour réduire leurs coûts est également risquée selon Henri Isaac, car cela réduit la plus-value de l'offre. L'exemple du New York Times Le chercheur propose plutôt de s'inspirer de ce que fait le New York Times, qui commercialise des offres couplées : journal, guide de cuisine, d’achat, jeux, podcasts, le tout personnalisé au maximum. Et cela fonctionne, la société a dépassé les 13 millions d’abonnés et son bénéfice par action s’est envolé de 30 % au 1er trimestre 2026. Sauf que tout le monde ne dispose pas de la même image de marque. Pour les médias moins identifiés, notamment la presse quotidienne régionale, jouer davantage collectif serait sans doute payant en s'appuyant par exemple sur leurs fonds d'archives, inaccessibles à l'IA. Car l’isolement relatif des médias les place depuis des années en position de faiblesse quand il s’agit de négocier avec les Gafam et les évolutions législatives arrivent parfois trop tard pour sauver les entreprises les plus fragiles. À lire aussiDéveloppement de l'IA dans les entreprises: une menace pour l'emploi des femmes?

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  3. 9 MAI

    «Objection», un tribunal IA des médias et un danger pour le journalisme d'investigation

    Aux États-Unis, il existe désormais une start-up qui propose aux citoyens de contester des articles de presse qu'ils estiment faux, ou diffamatoires. Pas de tribunal ni d'avocat : le seul juge est l'Intelligence artificielle, qui statue à partir de ses recherches sur le web sur la fiabilité d’une information journalistique. Derrière des airs de « fact-checking », elle est une arme dangereuse contre le journalisme d'investigation.   « Des journalistes qui ruinent votre réputation...? Pour riposter... voici Objection ». Cette vidéo a des airs de bande annonce de blockbuster américain, mais elle présente la nouvelle start-up américaine de Aron D'Souza : Objection. Une plateforme en ligne qui permet aux individus de contester des affirmations dans les médias via un « tribunal IA ». En clair, des enquêteurs vont faire des recherches puis les fournir à une intelligence artificielle qui devra déterminer qui, du journaliste ou de la personne qui l'attaque, dit vrai. Une IA donc, présentée comme capable d’évaluer la fiabilité d’une information. Pour Lucas Segal, avocat en droit du numérique, ce système n'a aucune valeur juridique ou officielle :  « Cet outil n'a aucune autorité judiciaire, c'est un outil lancé par un organisme privé. C'est la Constitution des États-Unis qui organise le pouvoir judiciaire et c'est elle qui désigne quelles sont les autorités qui peuvent dire le droit. C'est susceptible d'être dangereux à partir du moment où ça va prendre de la légitimité. Si demain, les citoyens commencent à avoir plus de (foi) dans cet outil-là et dans son score d'honorabilité... que dans une éventuelle décision de justice, ... ça peut devenir dangereux, parce que ça va pouvoir décrédibiliser les médias... »  Son fondateur veut remplacer la justice et les avocats, bien plus chers que les services d'Objection, qui demandent 2 000 dollars, soit environ 1700 euros, pour évaluer la fiabilité d’une information... Pas besoin d'être l'individu concerné dans l'article pour saisir cette justice alternative. Les médias dans le collimateur Son fondateur, un entrepreneur et juriste américain, est proche des cercles de la tech conservatrice américaine et il profite du financement du millardaire américain Peter Thiel, connu pour son hostilité à l'égard des médias traditionnels. Les médias sont d'ailleurs la principale cible de la start up, surtout lorsqu'ils critiquent les grands groupes de la Sillicon Valley, et les puissants. Nicholas Dawes, chroniqueur et consultant en médias aux États-Unis, s'inquiète de cette menace pour le journalisme d'investigation. « Nous sommes dans une situation où il est très facile de s'en prendre à un journaliste ou à un média si l'on n'apprécie pas ce qu'ils ont écrit à propos de soi ou de son entreprise. Et je pense que ce qu''Objection IA' tente de faire, c'est de mettre en place une structure officielle pour permettre cela. S'ils y parviennent – et c'est là toute la question –, cela pourrait encourager davantage les attaques de mauvaise foi contre le journalisme de qualité. En tant que journalistes, nous devons refuser de coopérer, et ne leur accorder absolument aucune crédibilité. » La start-up se dit tribunal, elle en utilise les méthodes et le vocabulaire : numéros de dossiers, preuves et jugement. Sauf que ce « tribunal de la vérité » se moque de la loi, de la déontologie. Et considère qu'un article sans source clairement indentifiable est un article qui ment... C'est pourtant grâce à des sources anonymes et protégées que certains des plus gros scandales ont vu le jour.

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  4. 2 MAI

    Sierra Leone: le combat d’une journaliste contre le harcèlement

    Licenciée, menacée, contrainte à l’exil. En Sierra Leone, le combat d’Umu Thoronka connaît aujourd’hui un nouveau tournant. Cette journaliste, spécialisée dans les questions de santé et de genre, avait été renvoyée en juillet 2024 de la télévision publique, la Sierra Leone Broadcasting Corporation, ou SLBC, après avoir diffusé une vidéo jugée critique du pouvoir. En mars dernier, la Commission indépendante des médias a reconnu le caractère abusif de son licenciement. Elle espère désormais que la Cour de justice de la Cédéao fera de même.  Avec un enjeu : briser l’impunité et protéger les femmes journalistes. C’est par téléphone, sans la moindre notification écrite, qu’Umu Thoronka apprend son licenciement. Un comble pour la pigiste, qui dénonce des années de harcèlement au sein de la SLBC. « Le directeur général de l’époque, qui était aussi notre représentant légal, m’avait assuré qu’il plaiderait en ma faveur pour que j’obtienne un contrat permanent. J’y ai cru de bonne foi. Il m’a même invitée à Freetown pour rencontrer le directeur des ressources humaines, mais après m’avoir fait attendre toute la journée, il m’a proposé d’aller à l’hôtel et de revenir le lendemain. Il a commencé à me faire des avances sexuelles. J’ai refusé et, à cause de cela, j’ai été privée de nombreuses opportunités ». Pendant dix ans, Umu Thoronka reste pigiste, sans contrat permanent. Ses avocats pointent un système qui l’a laissée sans protection. Parmi eux, Ikechukwu Uzoma, de l’organisation Robert and Ethel Kennedy Human Rights Center. « Elle a été licenciée par un simple appel téléphonique, parce qu’elle ne bénéficiait pas des protections d’un salarié à temps plein. Or, après plus de dix ans dans l’institution, elle était toujours maintenue dans un statut précaire de pigiste. C’est cette précarité qui a permis ces abus : pendant des années, elle a été écartée des promotions et d’un contrat permanent. Il existe un lien direct entre cet environnement de harcèlement et d’intimidation, et son licenciement abusif ». Mettre fin à l'impunité Le licenciement intervient après la publication d’une vidéo sur les réseaux sociaux. Umu Thoronka y montre une femme publiquement humiliée lors d’un meeting présidentiel, après une question sur le coût de la vie. Dès le lendemain, elle reçoit des menaces pour retirer la vidéo. Des pressions qui illustrent un système de harcèlement plus large, explique Eastina Taylor, de l'ONG Women in the Media Sierra Leone. « Le harcèlement sexuel commence dès l’université et se poursuit dans les rédactions, mais aussi lors des interviews. Il arrive que quelqu’un vous regarde et vous dise : "J’aime votre robe, j’aime votre poitrine". Moi-même, en tant que journaliste, j’y ai été confrontée : certains refusent qu’un homme les interviewe et demandent spécifiquement que ce soit une femme ».   Face à ces pratiques, Umu Thoronka veut aller au-delà de son cas personnel : mettre fin à l’impunité. « Si j’ai saisi la Cour de la Cédéao, ce n’est pas seulement pour obtenir réparation, mais pour mettre fin à l’impunité. Je veux que d’autres femmes puissent parler et faire valoir leurs droits ». La procédure est désormais entre les mains de la Cour de justice de la Cédéao, saisie en septembre 2025. Mais le gouvernement sierra-léonais n’a toujours pas répondu. Ses avocats viennent de déposer une requête pour contraindre l’État à réagir. Une affaire qui pourrait faire jurisprudence pour la protection des femmes journalistes dans la région.

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  5. 25 AVR.

    France: inquiétudes sur l’avenir de la presse scientifique

    Aujourd’hui, la presse scientifique en France traverse une période assez fragile. Entre le plan social annoncé chez Prisma Media et le rachat de titres comme Science et Avenir ou La Recherche par le groupe LVMH, il y a des inquiétudes sur l’avenir de ces rédactions, et notamment sur leur indépendance. Dans le même temps, on voit circuler de plus en plus de discours, politiques notamment, qui remettent en cause certains consensus scientifiques ; par exemple sur la question du climat. Pourtant, avoir accès à une information scientifique fiable et de qualité reste essentiel pour que le débat démocratique fonctionne correctement.  « Aujourd'hui, ce qui se passe pour la presse scientifique, c'est un séisme. En fait, c'est du jamais-vu. Et nous, ça nous inquiète très fortement, effectivement », dit Charles Behr, le président de l'AJSPI, l'association des journalistes scientifiques de la presse d'information.  « En fait, il y a trois situations qui nous inquiètent. Il y a celle à Prisma Media, donc avec un plan social, avec 40 % des effectifs menacés. Il y a la situation à 60 millions de consommateurs où là, très probablement, il va y avoir une disparition de ce magazine. Et puis il y a ce rachat de Sciences et Avenir et La Recherche, qui sont deux magazines de sciences emblématiques et qui ont donc été rachetés par le groupe LVMH. Et on ne sait pas trop ce qui va devenir de ces magazines ». Sciences et Avenir, La Recherche, des titres fondés il y a 79 et 56 ans, des magazines de référence, rachetés en décembre dernier avec le titre d'information économique Challenges par LVMH, le groupe de luxe du milliardaire Bernard Arnault. Les rédactions des trois magazines ont demandé, sans succès, la signature d'une charte d'indépendance par leur nouveau propriétaire. Et en l'absence de garanties pour l'emploi, les salariés ont voté une motion de défiance contre LVMH en février. Chez Prisma Media, le numéro un de la presse magazine française, le couperet est déjà tombé : ce sont 40 % des effectifs, soit 279 postes, qui sont supprimés pour le groupe repris en main par des proches du milliardaire catholique et ultraconservateur Vincent Bolloré. Et de vraies craintes pour des magazines comme Géo ou encore Ça m'intéresse. Enfin, 60 millions de consommateurs, mis en vente par l'État, pourtant référence pour la défense des consommateurs, à l'origine de nombreuses enquêtes comme celle qui avait traité des poupées sexuelles à caractère pédopornographique en vente sur la plateforme Shein, ou de la présence de pesticides dans les protections hygiéniques. « L'information santé sauve des vies » « Ce sont les magazines qu'on retrouve dans la salle d'attente, chez notre dentiste, chez notre médecin. Et mine de rien, on absorbe de l'information santé, des conseils utiles pour notre quotidien. Et c'est ça qui est important, c'est de défendre les sciences spécialisées, mais aussi dans les magazines généralistes », explique Charles Behr. Pour défendre les sciences et l'actualité scientifique, cela nécessite des journalistes de dossier, des journalistes formés, car les enjeux sont loin d'être anodins. « Une bonne information agit directement sur la vie. L'information santé sauve des vies. Quand il s'agit d'environnement, cela a un vrai impact sur les gestes que la population peut faire au quotidien, mais aussi sur son choix dans les urnes pour changer les politiques environnementales. Donc on se rend bien compte que l'information scientifique, qui paraît complexe, en fait, elle est hyper ancrée dans le quotidien des gens. » Et donc source également de nombreuses opérations de désinformation. Si l'État français a lancé récemment une stratégie nationale de lutte contre les fausses informations scientifiques, notamment en matière de santé, avoir accès à une presse spécialisée ou grand public de qualité est d'autant plus primordial.

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  6. 18 AVR.

    Afghanistan: menaces sur les ondes, l'enquête de Forbidden Stories

    Depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021, au moins 75 journalistes ont été arrêtés, des milliers ont dû quitter la profession, notamment des femmes, et certains forcés de fuir pour leur vie. C'est le cas de Sultan Ali Jawadi, rédacteur en chef de Radio Nasim, un média local qui enquêtait sur le gouverneur de la province du Daykundi et la corruption endémique. L'ONG Forbidden Stories a poursuivi son travail et dresse cette semaine un portrait effrayant du désormais gouverneur de Kaboul, un homme aux deux visages. L’architecte de la répression d’une rédaction. « Si on est expulsé vers l’Afghanistan, on sera emprisonné ou tué par les Talibans », confie la peur au ventre Sultan Ali Jawadi. Il nous appelle depuis sa cachette pakistanaise. Impossible de sortir, le jeune trentenaire craint chaque jour les raids de la police qui ont renvoyé près d’un million d’Afghans l’année dernière. Pour le rédacteur en chef de Radio Nasim, le retour signifie la peine de mort. À la tête de ce média local, sa liberté de ton, sa couverture de l’actualité locale et ses enquêtes sur le gouverneur de la province ont déplu aux talibans. L’ONG Forbidden Stories a repris son travail, révélant l’ampleur de la répression des journalistes et l’étendue du détournement de l’aide humanitaire, le tout sous la férule d’un homme : Aminullah Obaid, gouverneur de la province du Daykundi. « Double visage » « La situation sécuritaire au Daykundi était très mauvaise après la prise de pouvoir des talibans, se rappelle Sultan Ali Jawadi. Il était nécessaire de faire une interview avec le gouverneur et que nous l'interrogions sur la situation ». En décembre 2021, à peine trois mois après la chute de Kaboul, Radio Nasim interview l’homme qui signera l’arrêt de mort du média. « Il est très affable, il a l'air bonhomme, il a toujours un sourire », décrit Eloise Layan, journaliste derrière l’enquête de Forbidden Stories. Mais c’est un homme au double visage ». « En apparence il traite les gens tout à fait correctement, mais il frappe par derrière », explique Sultan, dont le calvaire commence peu de temps après l’interview. Alors que le gouverneur veut se donner initialement une image d’homme modéré, ses actes sont rapidement plus éloquents que sa communication. Après une première arrestation, en octobre 2023, la radio est perquisitionnée, plusieurs journalistes arrêtés. Dont Sultan Ali Jawadi qui raconte avoir subi « des tortures physiques et psychologiques aux mains des talibans ».  Deux mois plus tard, il est condamné à un an de prison après une longue procédure judiciaire. « C’est l’un des rares journalistes à avoir eu un procès, ou en tout cas des documents administratifs de la Cour suprême de l’État islamique qui décrivent les chefs d’accusation », explique Eloise Layan. Propagande, espionnage au service de l’Occident, collaboration avec des organisations étrangères, incitation de « la population à se soulever contre l’Émirat islamique » autant d’éléments qui révèlent les méthodes de répression des talibans, et du premier d’entre eux dans la province. « Sultan Ali Jawadi est accusé d’avoir dit que les gens dans la région vivaient dans la pauvreté, que des écoles pour filles avaient fermé, poursuit la journaliste de Forbidden Stories. On voit bien que le régime ne supporte aucune critique. » Détournement d’aide humanitaire Un harcèlement des autorités lié notamment à l’intérêt de la rédaction pour un sujet : le détournement de l’aide humanitaire.  « Il a parfois maltraité des ONG et les a rackettés », explique le rédacteur en chef. « C’est comme si une ligne rouge avait été franchie, analyse Eloise Layan. C'est à partir du moment où des reportages paraissent en mettant en cause directement Aminullah Obaid dans le détournement de l’aide humanitaire que ses problèmes débutent ».  Malgré cette condamnation et le harcèlement constant des autorités, Sultan Ali Jawadi poursuit son travail. Jusqu’à ce mois d’août 2025. Sa douzième arrestation est celle de trop. « Les talibans nous ont dit : Si vous continuez votre travail, vous serez tués ». Radio Nasim cesse d’émettre, ses journalistes prennent la fuite. Mais Forbidden Stories n’a pas laissé l’ex-gouverneur de la province s’en sortir sans encombre. L’enquête remarquable détaille le parcours et la corruption de celui qui était un véritable inconnu en 2021, et qui désormais a « pris une autre dimension » en devenant gouverneur de Kaboul. C’est un proche d’un co-fondateur du mouvement taliban, mollah Abdul Ghani Baradar », pointe Eloise Layan. Clairement, notre enquête fait ressortir le fait qu’Aminullah Obaid était extrêmement impliqué dans le détournement de l’aide à tel point que plusieurs ONG ont décidé d’arrêter de travailler dans la province du Daykundi ». Une affirmation étayée par des témoignages inédits et des documents exclusifs publiés dans l’enquête. Ceux du SIGAR, le bureau de l’inspecteur général spécial pour la reconstruction de l’Afghanistan, chargé d’inspecter les dépenses de la communauté internationale. Le constat est éloquent : « le détournement de l’aide humanitaire a existé durant la République et perdure avec les talibans au pouvoir ». Pour autant les éléments à charge n’ont pas entravé la carrière d’Aminullah Obaid, qui fréquente des ministres et publie quotidiennement ses activités de gouverneur de Kaboul sur X. Les journalistes ayant permis de révéler ses agissements sont eux au Pakistan, et prient pour obtenir un visa ou un statut de réfugié dans un autre pays avant de se faire expulser. « J’espère partir à l’étranger pour continuer d’exercer mon métier, souffle Sultan Ali Jawadi. J’ai tout donné pour ma carrière. Ce métier, c’est ma vie. »

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  7. 11 AVR.

    Ouganda: l'affaire du journaliste Arnold Mukose, symptôme d'une presse sous pression

    En Ouganda, l’enlèvement puis l’inculpation du journaliste Arnold Mukose provoque une onde de choc dans la profession. Ce défenseur de la liberté d’expression, engagé contre une loi controversée sur les usages d’internet, dénonce aujourd’hui des accusations infondées. Au-delà de son cas, ses confrères décrivent un climat de peur et un risque croissant d’autocensure.  Pour son père, Arnold Mukose est avant tout un homme engagé. « Il pense qu’il doit dire aux gens ce qui se passe dans le monde… et c’est sans doute ce qui lui attire aujourd’hui des ennuis », nous explique Moses Mukose.  À 41 ans, ce journaliste ougandais s’est fait connaître pour ses prises de position contre la Computer Misuse Act, une loi dénoncée comme un outil de répression des voix critiques. Le 17 mars dernier, la Cour constitutionnelle a annulé plusieurs de ses dispositions, après une mobilisation à laquelle Arnold Mukose a activement participé.  À lire aussiEn Ouganda, l’enlèvement d’un journaliste après des critiques envers une loi sur les usages d’Internet Depuis, il multiplie les interventions dans les médias pour en expliquer les enjeux, et ce jusqu’au dimanche 29 mars.  Après une émission de radio, des hommes en civil l’attendent à la sortie. Il est emmené de force, sans explication. Pendant plusieurs heures, ses proches restent sans nouvelles. À son domicile, du matériel est saisi : téléphones, ordinateur, tablettes. Il sera finalement retrouvé dans un commissariat de Kampala, puis inculpé pour diffusion de fausses informations. « Selon les autorités, son organisation aurait relayé un message de l’écrivain Kakwenza évoquant l’état de santé de la Première dame. Le gouvernement affirme qu’Arnold aurait annoncé sa mort. Une information qu’il conteste fermement, assurant ne rien avoir publié de tel », reprend son père, Moses Mukose. Une arrestation que ses confrères relient directement à ses prises de position. « Oui, je pense que c’est lié, explique le journaliste Kenneth Lukwago. Il faisait partie de ceux qui s’exprimaient sur l’annulation de la loi. Et quand ce genre de choses arrive, on commence à se demander quels invités on peut recevoir, quels sujets on peut aborder… On entre dans une forme d’autocensure. Et cela crée un climat de peur. » Une inquiétude d’autant plus forte que, malgré l’annulation de la loi, les poursuites continuent, explique Ronald Kabuye de l'Association des journalistes ougandais. « Un opposant est toujours en procès pour avoir critiqué un haut responsable judiciaire. Ce dernier s’en est offusqué et a lancé des poursuites contre lui. Avec cette loi, critiquer un dirigeant peut facilement conduire à des poursuites ». Arnold Mukose, lui, est toujours détenu. Père de cinq enfants, ce défenseur des droits des journalistes se retrouve aujourd’hui de l’autre côté. « La cellule est souterraine, il fait froid, il n’y avait ni matelas ni couverture… il était simplement en chemise », raconte son père. Des conditions de détention difficiles, selon ses proches. Pour son père, il reste avant tout un homme engagé, déterminé à informer : « C’est quelqu’un de très intelligent, humble, engagé pour les droits humains… il se soucie des autres, et je pense que c’est pour cela qu’il est visé ». Et pour beaucoup, son cas dépasse désormais sa seule personne. Un signal inquiétant pour toute une profession. ► Arnold Mukose a été placé en détention provisoire jusqu’au 14 avril prochain.

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Chaque année, la liberté de la presse est soumise à une pression croissante à travers le monde. Selon le dernier rapport de l'ONG Reporter sans Frontière, publié en mai 2024, plus de la moitié de la population mondiale vit dans des environnements extrêmement hostiles à la liberté d'expression journalistique, où exercer ce métier représente un danger pour la vie et la liberté. Pour illustrer ce constat alarmant, la chronique « Menaces sur l'Information » vous invite à découvrir les défis auxquels sont confrontés les journalistes dans le monde, à travers des portraits de ceux qui ont affronté la répression de la liberté d'expression et qui y ont parfois laissé la vie. Chaque récit met en lumière les enjeux cruciaux de notre époque pour une presse libre et indépendante.  Diffusion : tous les samedis à 6h17, 7h53 et 18h17 TU. 

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