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Le Nova Book Box de Pierre Senges Nova Book Box

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Le film, en noir et blanc, muet, dure une douzaine de minutes. Tourné en 1927 sous la direction de Clyde Bruckman, La Bataille du siècle, classique miniature du cinéma burlesque porté par la bonhommie gaffeuse de Laurel et Hardy, démarre par une scène de boxe où l’un des deux combattants (joué par Stan Laurel, surnommé « chiffe molle » en raison de son physique de crevette anémique), remporte le match par inadvertance.
Le lendemain, son entraîneur (Oliver Hardy) lui souscrit une assurance et place une peau de banane sur sa route pour simuler un accident dans l’espoir de toucher un petit pactole. Or, c’est un malheureux livreur de tartes à la crème qui glisse sur le fruit. S’en suit une enfilade de crème pâtissière écrasée sur le nez, les fesses, les chaussures vernies ou la redingote des passants qui passent et des figurants qui se nettoient la figure dans cette rue devenue théâtre d’un raz-de-marée à haute teneur calorifique.
La séquence, historique, aurait nécessité « quatre mille tartes ». Peu de temps après, Stan Laurel déclara en interview : « On a voulu faire en sorte que chaque tarte ait un sens. »
Cent quatre-vingt treize ans plus tard, un curieux personnage fait son apparition : c’est l’écrivain français Pierre Senges, qui signe une drôle d’enquête moelleuse, Projectiles au sens propre, à propos des quatre mille sens possibles de cette avalanche de crème fouettée sur biscuit discobole, proprement publiée en janvier dernier aux éditions Verticales. « Une tarte équilibre de la terreur, une tarte de longue frustration emmagasinée, une tarte de fierté mal placée, une tarte de surenchère, une tarte de sport et de fair-play, une tarte de manœuvre érotique, une tarte d’amitié bourrue, une tarte de conflit de voisinage, une tarte de maintien de l’ordre, une tarte de promotion des opprimés, une tarte d’argument définitif, une tarte faux pas au dîner qui déclenche des guerres, une tarte d’art pour l’art, une tarte de geste gratuit à la limite de l’insignifiance… », le tout, par exemple, « au cours d’une série infinie de vengeances et de contre-vengeances (elle aurait pu être une malédiction, elle est aussi une partie de plaisir, ça nous donne une idée de la complexité du genre humain – comme si on en avait besoin.) »
De quoi permettre à l’auteur érudit d’Achab (séquelles), roman pour lequel il fut honoré sur Nova en 2015 du prestigieux Prix de la Page 111, de faire mousser sa passion très sérieuse pour les listes, l’humour « rentré » et le comique de répétition, sans indigestion. Au soleil de midi, et si on commençait par le dessert ?
 
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Le film, en noir et blanc, muet, dure une douzaine de minutes. Tourné en 1927 sous la direction de Clyde Bruckman, La Bataille du siècle, classique miniature du cinéma burlesque porté par la bonhommie gaffeuse de Laurel et Hardy, démarre par une scène de boxe où l’un des deux combattants (joué par Stan Laurel, surnommé « chiffe molle » en raison de son physique de crevette anémique), remporte le match par inadvertance.
Le lendemain, son entraîneur (Oliver Hardy) lui souscrit une assurance et place une peau de banane sur sa route pour simuler un accident dans l’espoir de toucher un petit pactole. Or, c’est un malheureux livreur de tartes à la crème qui glisse sur le fruit. S’en suit une enfilade de crème pâtissière écrasée sur le nez, les fesses, les chaussures vernies ou la redingote des passants qui passent et des figurants qui se nettoient la figure dans cette rue devenue théâtre d’un raz-de-marée à haute teneur calorifique.
La séquence, historique, aurait nécessité « quatre mille tartes ». Peu de temps après, Stan Laurel déclara en interview : « On a voulu faire en sorte que chaque tarte ait un sens. »
Cent quatre-vingt treize ans plus tard, un curieux personnage fait son apparition : c’est l’écrivain français Pierre Senges, qui signe une drôle d’enquête moelleuse, Projectiles au sens propre, à propos des quatre mille sens possibles de cette avalanche de crème fouettée sur biscuit discobole, proprement publiée en janvier dernier aux éditions Verticales. « Une tarte équilibre de la terreur, une tarte de longue frustration emmagasinée, une tarte de fierté mal placée, une tarte de surenchère, une tarte de sport et de fair-play, une tarte de manœuvre érotique, une tarte d’amitié bourrue, une tarte de conflit de voisinage, une tarte de maintien de l’ordre, une tarte de promotion des opprimés, une tarte d’argument définitif, une tarte faux pas au dîner qui déclenche des guerres, une tarte d’art pour l’art, une tarte de geste gratuit à la limite de l’insignifiance… », le tout, par exemple, « au cours d’une série infinie de vengeances et de contre-vengeances (elle aurait pu être une malédiction, elle est aussi une partie de plaisir, ça nous donne une idée de la complexité du genre humain – comme si on en avait besoin.) »
De quoi permettre à l’auteur érudit d’Achab (séquelles), roman pour lequel il fut honoré sur Nova en 2015 du prestigieux Prix de la Page 111, de faire mousser sa passion très sérieuse pour les listes, l’humour « rentré » et le comique de répétition, sans indigestion. Au soleil de midi, et si on commençait par le dessert ?
 
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