10 épisodes

Rédigé par Etienne de la Boétie alors qu’il n’était qu’adolescent, vers 1548-1549, le Discours de la servitude volontaire n’est pas seulement un texte de jeunesse, mais un texte éternellement jeune. Pamphlet insolent et ironique contre les systèmes de gouvernements monarchiques ou autoritaires, s’appuyant sur les exemples de l’Antiquité grecque et latine, ce texte de la Renaissance nous parle d’aujourd’hui : avec le discours du “contr’un”, de la Boétie démonte les mécanismes de soumissions, et les tentations des peuples à la servitude – par habitude culturelle, non par naturel, selon l’auteur. C’est au-delà du réquisitoire contre la bêtise, un éloge de la liberté, et de l’égalité des êtres, qu’il faut savoir entendre, siècle après siècle, et auquel ce livre-audio tente à sa façon une nouvelle fois de nous convier.

Contr'un François Lozet

    • Culture et société
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Rédigé par Etienne de la Boétie alors qu’il n’était qu’adolescent, vers 1548-1549, le Discours de la servitude volontaire n’est pas seulement un texte de jeunesse, mais un texte éternellement jeune. Pamphlet insolent et ironique contre les systèmes de gouvernements monarchiques ou autoritaires, s’appuyant sur les exemples de l’Antiquité grecque et latine, ce texte de la Renaissance nous parle d’aujourd’hui : avec le discours du “contr’un”, de la Boétie démonte les mécanismes de soumissions, et les tentations des peuples à la servitude – par habitude culturelle, non par naturel, selon l’auteur. C’est au-delà du réquisitoire contre la bêtise, un éloge de la liberté, et de l’égalité des êtres, qu’il faut savoir entendre, siècle après siècle, et auquel ce livre-audio tente à sa façon une nouvelle fois de nous convier.

    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 15

    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 15

    C’est pour cela que le tyran n’est jamais aimé, ni n’aime jamais. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte. Elle n’existe qu’entre gens de bien, et ne naît que d’une mutuelle estime. Elle s’entretient moins par les bienfaits que par l’honnêteté. Ce qui rend un ami sûr de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité. Tout en répond, son bon naturel, sa fidélité, sa constance. Il ne peut y avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Quand les méchants s’assemblent, c’est un complot, et non une compagnie. Ils ne s’entr’aiment pas, mais ils s’entre-craignent. Ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.







    Et puis, quand bien même cela ne serait pas, il serait mal aisé de trouver chez un tyran l’assurance d’un amour, parce que, étant au-dessus de tous, et n’ayant aucun égal, il est déjà au-delà des bornes de l’amitié, qui ne fleurit vraiment que dans l’égalité : qui veut une marche égale ne peut pas clocher. Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs - à ce qu’on dit – une forme de bonne foi au partage du butin parce qu’alors ils y sont tous pairs et compagnons. S’ils ne s’aiment pas, au moins ils se craignent, et ne veulent pas en se désunissant amoindrir leur force. Mais les favoris du tyran ne peuvent en avoir jamais aucune assurance, parce qu’ils lui ont appris eux-mêmes qu’il peut tout, qu’aucun droit ni devoir ne l’oblige, qu’il n’a pour raison que sa volonté, qu’il n’a pas d’égal puisqu’il est le maître de tous.







    N’est-ce pas pitoyable alors, voyant tant d’exemples éclatants, sachant le danger si présent, que personne ne veuille tirer des leçons des misères d’autrui, et que tant de gens encore s’approchent encore si volontiers des tyrans ? Qu’il ne s’en trouve pas un pour être de bons conseils et avoir le courage de dire, comme le renard de la fable au lion qui faisait le malade : « J’irais volontiers te voir en ta tanière, mais je vois assez de traces de bêtes qui sont allées vers toi. Quant à celles qui en sortent, je n’en vois pas une. »Ces misérables voient briller les trésors du tyran, et regardent, tout ébahis, les éclats de son panache. Et alléchés par cette clarté, ils s’approchent sans voir qu’ils se jettent dans une flamme qui ne peut manquer de les consumer. Ainsi le satyre imprudent des fables anciennes, voyant flamboyer le feu volé par Prométhée, le trouva si beau qu’il alla le baiser et s’y brûla. Ainsi le papillon qui espérant jouir de quelque plaisir prend feu parce qu’il le voit briller, et éprouve son autre pouvoir, qui est celui de brûler, comme dit le poète toscan.







    Mais supposons encore que ces mignons échappent aux mains de celui qu’ils servent, ils ne se sauvent jamais du roi qui vient après. S’il est bon, il leur faut alors rendre des comptes, et se rendre à la raison ; s’il est mauvais et pareil à leur ancien maître, il ne peut manquer d’avoir aussi ses favoris qui, généralement, non-contents de prendre leur place, leur prennent le plus souvent leurs biens et leur vie. Se peut-il donc qu’il se trouve quelqu’un qui, pour un si grand péril et avec si peu d’assurances, veuille prendre cette fonction malheureuse de servir avec si grande peine un si dangereux maître ? Quelle peine, quel martyr, grand dieu ! Être occupé nuitet jour à plaire à quelqu’un, et néanmoins se méfier de lui plus que de tout autre homme au monde. Avoir toujours l’oeil aux aguets, l’oreille à l’écoute, pour épier d’où viendra le coup, pour débusquer les pièges, pour deviner la mine de ses concurrents, pour remarquer qui le trahit. Rire avec chacun et se méfier de tous, n’avoir aucun ennemi ouvert ni ami certain, montrer toujours un visage riant quand le coeur est transi : ne pas pouvoir être joyeux, et ne pas oser être tri

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    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 14

    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 14

    Même les gens de bien, puisqu’il arrive parfois que le tyran les aime, si avancés qu’ils soient dans ses bonnes grâces, si brillantes que soient en eux la vertu et l’intégrité qui même aux plus méchants inspirent le respect quand ils les voient de près, même les gens de bien dis-je ne sauraient durer auprès d’un tyran. Il faut qu’ils se ressentent eux aussi du mal commun, et qu’ils éprouvent la tyrannie à leurs dépens.







    Un Sénèque, un Burrus, un Thraseas, cette trinité de gens de bien dont les deux premiers eurent la malchance de s’approcher d’un tyran qui leur confia la gestion de ses affaires, tous les deux estimés de lui, l’un deux ayant même pour gage de son amitié l’éducation qu’il avait donnée à son enfance, ces trois-là sont des témoins suffisants par leur mort cruelle du peu de confiance qu’on doit avoir dans la faveur d’un mauvais maître. Et à la vérité, quelle amitié peut-on espérer de celui qui a le coeur assez dur pour haïr tout un royaume qui ne fait que lui obéir, un être qui, ne sachant pas encore aimer, s’appauvrit lui-même et détruit son Empire ?







    Or, si on veut dire que ceux-là sont tombés parce qu’ils étaient des gens bien, qu’on regarde attentivement autour de Néron lui-même, et on verra que ceux qui furent en grâce auprès de lui, et qui s’y sont maintenus par tous les moyens n’eurent pas de fin meilleure. Qui a entendu parler d’un amour aussi passionné, d’une affection aussi opiniâtre, qui a jamais vu d’homme aussi obstinément attaché à une femme que Néron le fut à Poppée ? Il l’empoisonna lui-même. Agrippine, sa mère, avait tué son mari, Claude, pour le placer sur le trône. Elle avait tout fait, tout souffert pour le favoriser. Et ce fut donc son fils même, son nourrisson, celui qu’elle avait fait empereur de sa main qui à la fin lui ôta la vie, après l’avoir souvent maltraitée. Personne, alors, ne nia qu’elle n’eût bien mérité cette punition, si seulement elle lui avait été donné par n’importe qui d’autre.







    Qui ne fut jamais plus facile à manipuler, plus simple, et pour dire mieux, plus niais que l’empereur Claude ? Qui fut plus entiché d’une femme que lui de Messaline ? Il la remit à la fin entre les mains du bourreau. La niaiserie s’attache toujours aux tyrans, quand ils sont niais, au point de ne jamais savoir faire le bien. Mais je ne sais pas comment, à la fin, pour user de cruauté, même envers leurs proches, le peu d’esprit qu’ils ont en eux s’éveille. Le mot de cet autre-là est assez connu : voyant la gorge de sa femme découverte, de celle sans laquelle il semblait qu’il ne pût pas vivre, il la caressa de cette douce parole : « Ce beau cou sera bientôt coupé, si je l’ordonne.»







    Voilà pourquoi la plupart des anciens tyrans étaient communément tués par leurs favoris, qui, ayant connu la nature de la tyrannie, n’étaient guère rassurés sur la volonté du tyran et se défiaient de sa puissance. Ainsi Domitien fut tué par Stephanus, Commode par une de ses maîtresses, Tibère par Macron, et de même presque tous les autres.

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    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 13

    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 13

    Ainsi font les grands voleurs et les fameux corsaires : les uns parcourent le pays, les autres pourchassent les voyageurs, les uns sont en embuscade, les autres font le guet, les autres massacrent, les autres dépouillent. Et bien qu’entre eux il y ait des prééminences, et que les uns ne soient que des valets et les autres chefs d’assemblée, il n’y en a à la fin pas un qui ne profite, sinon du butin principal, au moins de sa recherche. On dit bien que les pirates siciliens se rassemblèrent en si grand nombre qu’il fallut envoyer contre eux le grand Pompée, et qu’ils attirèrent encore à leur alliance plusieurs belles et grandes villes dans les havres desquelles ils se mettaient en sûreté en revenant de leurs courses, leur donnant en échange une part des pillages qu’elles avaient recelés.







    Ainsi le tyran asservit ses sujets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux dont il devrait se garder si ceux-ci valaient quelque chose. Comme on l’a fort bien dit : pour fendre du bois, il faut des coings de même bois. Voilà ses archers, voilà ses gardes, voilà ses hallebardiers : non qu’eux-mêmes ne souffrent quelques fois de lui ; mais ces perdus et abandonnés de Dieu et des hommes sont content d’endurer le mal pour en faire non à celui qui leur en fait, mais à ceux qui endurent comme eux, et qui n’y peuvent rien. Voyant ces gens-là qui flattent le tyran pour tirer leurs besognes de sa tyrannie et de la servitude du peuple, je suis souvent ébahi de leur méchanceté, comme j’ai quelques fois pitié de leur sottise. Car, à vrai dire, s’approcher du tyran est-ce autre chose que s’éloigner de sa liberté, et pour ainsi dire serrer à deux mains et embrasser sa servitude ? Qu’ils mettent un instant de côté leur ambition, qu’ils se délestent un peu de leur avidité, et puis qu’ils se regardent eux-mêmes, et qu’ils se reconnaissent : ils verront clairement que les villageois, les paysans, qu’ils foulent aux pieds autant qu’ils peuvent, et qu’ils traitent comme des forçats et des esclaves, ils verront, dis-je, que ceux-là, si malmenés, sont toutefois auprès d’eux plus chanceux s'ils ne sont plus libres.







    Le laboureur et l’artisan, aussi asservis qu’ils soient, en sont quittes en faisant ce qu’on leur dit. Mais le tyran voit ceux qui sont près de lui s’acoquinant et mendiant ses faveurs. Il ne faut pas seulement qu’ils fassent ce qu’il ordonne, mais qu’ils pensent ce qu’il veut et souvent même, pour le satisfaire, qu’ils préviennent encore ses désirs. Ce n’est pas le tout de lui obéir, il faut encore lui complaire, il faut qu’ils se rompent, qu’ils se tourmentent, qu’ils se tuent à traiter ses affaires ; et puis qu’ils se plaisent à son plaisir, qu’ils délaissent leur goût pour le sien, qu’ils forcent leur tempérament, se dépouillent de leur naturel, il faut qu’ils prennent garde à ses paroles, à sa voix, à ses signes, et à ses yeux ; qu’ils n’aient oeil, ni pied, ni main qui ne soit occupé à épier ses volontés et à deviner ses pensées. Est-ce là vivre heureux ? Est-ce là même vivre ? Est-il rien au monde de plus insupportable que cela, je ne dis pas pour un homme de coeur, je ne dis pas pour un être noble, mais même pour un homme qui n’a que le simple bon sens, ou même la simple figure d’homme ?







    Quelle condition est plus misérable que de vivre ainsi, n’ayant rien à soi, et tenant d’un autre son confort, et sa liberté, son corps et sa vie ? Mais ils veulent servir pour amasser des biens : comme s’ils pouvaient rien gagner qui fut à eux, puisqu’ils ne peuvent même pas dire qu’ils sont à eux-mêmes. Et comme si quelqu’un pouvait avoir quelque chose à soi sous un tyran, ils veulent avoir des biens, oubliant que ce sont eux qui lui donnent la force de tout ôter à tous et de ne rien laisser qu’on puisse dire être à quelqu’un. Ils voient que ce so

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    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 12

    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 12

    J’en arrive maintenant à un point qui est à mon avis le ressort secret de la domination, le soutien et le fondement de toute tyrannie. Qui pense que les hallebardes, les gardes et les tours de guet protègent les tyrans se trompe fort selon moi. Ils s’en servent je crois plus pour la forme et l’épouvantail que pour la confiance qu’ils en tirent. Leurs archers empêchent d’entrer au palais aux moins habiles qui n’ont aucun moyen de nuire, non pas aux mieux armés qui peuvent quelque chose. Parmi les empereurs romains, il est facile de voir que moins nombreux furent ceux qui ont échappé au danger par le secours de leurs gardes qu’il n’y eut de tués par leurs archers mêmes. Ce ne sont pas les bandes de gens à cheval, ce ne sont pas les compagnies de fantassins, ce ne sont pas les armes qui défendent les tyrans.







    On ne le croira pas au premier abord, mais c’est la vérité : ce sont toujours quatre ou cinq hommes qui soutiennent le tyran ; quatre ou cinq qui lui soumettent tout le pays ; il en a toujours été ainsi : cinq ou six personnes ont eu l’oreille du tyran, ou s’en sont approché d’elles-mêmes, ou ont été appelées par lui pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés, et les communs bénéficiaires de ses pillages. Ces six dressent si bien leur chef qu’il faut qu’il soit méchant envers la société non seulement de sa propre méchanceté, mais encore des leurs. Ces six en font profiter sous eux six cents, qu’ils rendent responsables autant qu’ils ont rendu responsable le tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille dont ils élèvent la condition, auxquels ils donnent le gouvernement des provinces, ou le maniement des budgets afin de les tenir à leur main, par leur avidité ou leur cruauté, et qu’ils obéissent à point nommé et fassent autant de mal d’ailleurs qu’ils ne puissent se maintenir que sous leur ombre, et qu’ils ne puissent s’exempter des lois et des peines sans leur protection.







    Grande est la série qui vient après cela, et qui voudra s’amuser à dévider ce fil ne verra pas six mille, mais cent mille, mais des millions tenir au tyran qui s’en aide, par cette chaîne ininterrompue qui les attache à lui, comme chez Homère Jupiter se vante, en tirant une telle chaîne, d’amener à lui tous les dieux. De là venait l’accroissement des pouvoirs du Sénat sous Jules César, l’établissement de nouvelles fonctions, l’institution de nouveaux offices : non certes, si on comprend bien, pour réformer la justice, mais pour donner de nouveaux soutiens à la tyrannie. En somme, si l’on en vient par-là, par ce jeu de faveurs, de sous-faveurs, et de gains qui sont reçus des tyrans il se trouve en fin de compte quasi autant de gens à qui la tyrannie semble profitable, que ceux à qui la liberté plairait.







    Et comme les médecins disent qu’en notre corps, bien que rien ne paraisse changé, si une tumeur apparaît en un endroit dès lors tout vient tendre vers cette partie véreuse, pareillement dès lors qu’un roi s’est déclaré tyran, tout le mauvais, toute la lie du royaume, je ne dis pas un tas de petits voleurs et de balafrés qui ne peuvent guère faire ni mal ni bien à une république, mais ceux qui sont possédés par une ardente ambition et une avidité notable, se groupent autour de lui et le soutiennent pour avoir part au butin et être, sous le grand tyran, de petits tyranneaux eux-mêmes.

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    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 11

    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 11

    Les tyrans eux-mêmes trouvaient bien étrange que les hommes pussent endurer qu’un homme les maltraitât. C’est pourquoi ils voulaient fort mettre la religion en avant, afin qu’elle leur servît de garde du corps, et s’il était possible, ils empruntaient quelques échantillons à la divinité pour cautionner leur méchante vie. C’est ainsi que Salmonée, pour s’être moqué des gens en voulant faire son Jupiter, en rend maintenant compte au fin fond de l’Enfer, si l’on en croit la sibylle de Virgile :... cruellement puniPour avoir imité la flamme de Jupiter et le fracas de l’Olympe.Traîné par quatre chevaux et secouant une torche, il était alléEn triomphateur parmi les peuples grecs, et dans sa ville,En pleine Élide, il réclamait pour lui les honneurs divins :Cet insensé croyait contrefaire l’orage et la foudre inimitableEn faisant résonner sur du bronze les sabots de ses chevaux.Mais, à travers d’épais nuages, le Père tout-puissant brandit son trait– non, lui ne lançait pas de torches ni de flambeaux à la lueur fumeuse –Et, en un gigantesque tourbillon de flammes, il le poussa tête en avantdans le vide...







    Si celui qui ne faisait simplement que l’idiot se trouve là-bas si bien traité, je crois que ceux qui ont abusé de la religion pour faire le mal s’y trouveront encore à meilleure enseigne.







    Les nôtres semèrent aussi en France un je-ne-sais-quoi du genre, des crapauds, des fleurs de lys, la sainte ampoule et l’oriflamme. Ce que, pour ma part, quoi qu’il en soit, je ne veux pas ne pas croire puisque nos ancêtres y croyaient, et que nous n’avons eu jusqu’ici aucune occasion de ne pas y croire, ayant toujours eu des rois si bons dans la paix, et si vaillants à la guerre que, bien qu’ils soient nés rois, il semble qu’ils n’aient pas été conformés comme les autres par la nature, et choisis par le Dieu tout-puissant avant de naître pour se voir confier le gouvernement et la garde de ce royaume. Et même si cela n’était pas, je ne voudrais pas pour cela entrer en lice pour débattre la vérité de nos histoires, ni les mettre à nu pour ne pas enlever ce joli jeu où pourra s’escrimer notre poésie française maintenant qu’elle a non plus seulement de nouveaux habillages, mais qu’elle semble être entièrement remise à neuf par notre Ronsard, notre Baïf et notre du Bellay : ils font si bien progresser notre langue que bientôt, j’ose espérer, ni les Grecs ni les Latins n’auront ce regard devant nous, sinon à faire valoir leur droit d’aînesse. Et certes, je ferais un grand tort à notre rime (j’use volontiers de ce mot qui me plaît, et il ne me déplaît pas, bien que plusieurs l’aient rendu mécanique, parce que j’en vois assez d’autres qui sont à même de l’anoblir à nouveau et de lui rendre sa première valeur) je lui ferais un grand tort dis-je en lui ôtant maintenant ces jolis contes du Roi Clovis, dans lesquels s’égaiera si plaisamment la verve de notre Ronsard dans sa Franciade. J’en comprends la portée, je connais son esprit fin et la grâce de l’homme. Il fera son affaire de l’oriflamme, aussi bien que les Romains de leurs ancilles,Et des boucliers tombés du cieldont parle Virgile. Il parlera de notre Sainte Ampoule aussi bien que les Athéniens de leur corbeille d’Erysichton. Il fera parler nos armoiries aussi bien qu’eux leur olivier qu’ils prétendent être toujours dans la tour de Minerve. Et certes, ce serait de ma part outrageant de vouloir démentir nos livres, et de courir sur les terres de nos poètes.







    Mais pour retourner au fil de mon propos, dont je me suis éloigné je ne sais trop comment, les tyrans, pour s’affermir, se sont toujours efforcés d’habituer le peuple, non seulement à l’obéissance et à la servitude, mais aussi à la dévotion. Tout ce que j’ai dit jusqu’ici des moyens qui apprennent aux gens à servir plus volontairement n’est utilisé

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    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 10

    La Boétie, le Discours de la servitude volontaire, 10

    Je ne vois personne aujourd’hui qui, entendant parler de Néron ne tremble pas au seul nom de ce vilain monstre, de cette horreur et sale peste du monde. Toutefois après la mort aussi vile que sa vie, de cet incendiaire, de ce bourreau, de cette bête sauvage, le noble peuple romain en eut un tel déplaisir, se rappelant de ses jeux et de ses festins, qu’il fut sur le point d’en porter le deuil. C’est du moins ce qu’en a écrit Tacite, excellent auteur, et des plus fiables. Et on ne trouvera pas ça étrange, vu ce que ce même peuple avait fait à la mort de Jules César, lui qui avait donné congé aux lois et à la liberté, et personnage en qui je ne vois rien qui vaille : son humanité même qu’on loue tant fut plus dommageable à son pays que la cruauté du plus grand tyran qui eût jamais vécu – parce qu’à la vérité ce fut sa douceur venimeuse envers le peuple romain qui parut rendre sucrée la servitude. Après sa mort ce peuple-là, qui avait encore à la bouche le goût de ses banquets, et à l’esprit le souvenir de ses prodigalités, amoncela tous les bancs de la place publique pour son bûcher funéraire et lui rendre honneur, et lui éleva une colonne comme au Père du peuple (le chapiteau portait cette inscription). Tout mort qu’il était ils lui firent plus d’honneur qu’ils n’auraient dû en faire à un homme du monde, et d’abord à ceux qui l’avaient tué.







    Les empereurs romains n’oublièrent pas de prendre communément le titre de Tribun du peuple, tant parce que cet office était tenu pour saint et sacré et qu’il était établi aussi pour la défense et la protection du peuple : et, sous couvert de cet état, ils s’assuraient par ce moyen que le peuple se fierait mieux à eux, comme s’il lui suffisait d’entendre ce nom sans avoir besoin d’en ressentir les effets. Les gens d’aujourd’hui ne font pas beaucoup mieux, eux qui avant de commettre des crimes conséquents les font toujours précéder de quelques jolis propos sur le bien public et le soulagement des malheureux. Toi, tu connais bien les formules dont ils pourraient user assez finement : mais la plupart du temps peut-on parler de la finesse là où il y a tant d’impudence ?







    Les Rois d’Assyrie, et après eux les Rois mèdes paraissaient en public le plus tard qu'ils pouvaient, pour faire supposer à la populace qu’ils étaient en quelque sorte plus qu’hommes, et laisser cette rêverie aux gens qui ont facilement l’imagination des choses qu’ils ne peuvent juger de vue. Ainsi tant de nations qui furent longtemps dans cet empire assyrien par ce mystère s’habituèrent à servir, et servirent d’autant plus volontiers qu’ils ne savaient pas qui était leur maître, ou à grand peine qu’ils en avaient un, de telle sorte qu’ils craignaient tous un être que personne n’avait jamais vu.Les premiers rois d’Égypte ne se montraient guère sans porter tantôt un chat, tantôt une branche, tantôt du feu sur la tête. Ils se masquaient ainsi et jouaient aux bateleurs, inspirant par l’étrangeté de la chose respect et admiration à leurs sujets et aux gens qui, s’ils n’avaient pas été aussi sots ou aussi soumis, auraient dû je crois s’en moquer, et en rire.







    Il est vraiment lamentable de découvrir combien de choses les tyrans du temps passé tiraient profit pour fonder leur tyrannie, de combien de petits moyens ils se servaient, trouvant toujours un petit peuple si bien disposé à leur égard qu’ils n’avaient qu’à tendre un filet pour le prendre. Ils l'ont toujours trompé à si bon marché qu’ils ne l’ont jamais mieux asservi que lorsqu’ils s’en moquaient le plus.







    Que dirais-je d’une autre sornette que les peuples anciens prirent pour argent comptant ? Ils crurent fermement que le gros orteil de Pyrrhus, roi d’Epire, faisait des miracles et guérissait les maladies de la rate. Ils enjolivèrent encore mieux le conte en disant q

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