Guillaume Soto-Mayor est chercheur spécialiste des violences et fondateur d’Égrégore. Il publie La violence en héritage, un livre-manifeste qui démonte l’idée selon laquelle la violence serait inscrite dans la nature humaine. Guillaume et moi vivons tous les deux à Lisbonne, et c’est à Paris, dans un très beau costume (le sien, pas le mien), qu’on a fini par se retrouver pour enregistrer. J’avais lu son livre avant sa sortie et je voulais relever un défi un peu fou : parler de violence et de joie rebelle dans la même conversation. Pour moi, ça tient debout. La joie rebelle n’a rien d’un déni de l’effondrement, c’est une manière d’y résister. Dans cet épisode, nous parlons de ce que notre société fait à ses enfants : la pauvreté, l’inceste, les écoles amiantées, les 23 000 infirmières scolaires qui manquent, les enseignants à bout, la liberté d’un enfant de dix ans réduite à quelques centaines de mètres. Et de cette violence symbolique qui consiste à présenter des mineurs en colère comme des casseurs pour ne pas avoir à les écouter. J’ai questionné Guillaume sur la grande idée reçue de notre époque, « l’homme est un loup pour l’homme », et il m’a répondu avec ce que disent les sciences de l’évolution et de la psychologie : face aux catastrophes, notre premier réflexe est la solidarité. On a ensuite remonté le fil d’une architecture très concrète, celle des réseaux Atlas et Périclès, de Hayek, de Milton Friedman, de The Sovereign Individual et de cette élite qui pense mériter de diriger les autres. On a parlé de la rupture éthique des années 70-80, du jour où le camp progressiste s’est dit que le job était fait, de CNews, de l’autobiographie de Jordan Bardella et de cette vérité qui dérange : en face, on vend aussi du désir et de la reconnaissance, et les humanistes ont oublié de le faire. On a fini sur ce qui donne de l’élan : la corruption comme combat oublié qui soulève les foules de l’Inde à l’Albanie, la force de la lucidité, le collectif qui permet d’assumer nos faiblesses, le rire, l’inutile, et cette idée qu’une vie trop contrôlée ressemble à un tuyau dans lequel on glisse jusqu’à la mort. Citations marquantes- « On ne parle même pas de les écouter, on ne parle même pas de les intégrer dans des décisions. »- « L’intégralité de la science nous montre l’inverse : le réflexe humain, il est dans le lien, il est dans la solidarité. »- « Les médias, c’est la pièce centrale, parce que c’est celle qui permet à la fois d’imposer un régime de vérité et de projeter du désir. »- « Au moins chez eux, on n’est pas méprisé, on existe. »- « On assume les dépendances. C’est comme ça qu’une architecture fonctionne. » Idées centrales discutées La violence faite aux enfants est systémique (00:09 à 00:21)Guillaume aligne les traumas que l’on refuse de relier entre eux : faim, mal-logement, violences sexuelles, écoles délabrées, manque de soignants et d’enseignants, angoisse écologique, arrivée de l’IA. S’y ajoutent la disparition du jeu libre dehors et l’absence de modèles positifs.Pourquoi ça compte : on ne peut pas exiger le calme d’une génération à qui l’on retire tout, puis répondre à sa colère uniquement par la répression. L’homme n’est pas un loup pour l’homme (00:24 à 00:29)Les travaux sur l’entraide, dont ceux de Pablo Servigne, montrent que même dans les catastrophes humanitaires ou post-conflit, le premier réflexe humain est le lien. Les lieux où l’on vit le plus longtemps sont ceux où l’on mange ensemble.Pourquoi ça compte : croire à une violence naturelle rend la violence acceptable, et le repli sur soi désirable. Le conflit n’est pas le problème, ce sont les institutions qui l’absorbent (00:29 à 00:36)Guillaume ne veut pas abolir toute violence : les grandes avancées sociales sont nées dans le conflit. L’enjeu est de construire des espaces qui le transforment : démocratie, syndicats, tribunaux, droit de manifester, arts.Pourquoi ça compte : c’est cette mécanique d’élévation collective qui s’est enrayée. La rupture éthique des années 70-80 (00:35 à 00:50)Les progressistes ont cru les combats gagnés et ont laissé le marché s’occuper du reste. Pendant ce temps, l’école de Chicago, le réseau Atlas et les « revendeurs d’idées de seconde main » de Hayek ont imposé le néolibéralisme comme une évidence.Pourquoi ça compte : la paix libérale et le new public management ont démonté les infrastructures qui tenaient la société. Une architecture des acteurs de violence (00:36 à 00:56)Atlas, Périclès, The Sovereign Individual, Palantir, médias de milliardaires : une vision commune d’une humanité à deux vitesses, avec une élite qui mérite et une masse à exploiter et à contrôler. Sur le terrain, une maïeutique sociale échange des services contre une adhésion aux idées et fabrique des carrières, du think tank au parti.Pourquoi ça compte : nommer cette adversité permet de sortir à la fois du flou et du complotisme. Le désir, angle mort des humanistes (00:56 à 01:00)« Make America Great Again », « Take back control », l’autobiographie de Bardella devant l’Acropole : ces récits promettent la reconnaissance. Les progressistes ne voient que les peurs qu’ils attisent.Pourquoi ça compte : sans projection désirable, aucun contre-récit ne prend. La corruption, combat oublié et source de joie (01:00 à 01:06)Dans les cahiers de doléances, la probité arrive en tête des priorités. De l’Inde à l’Albanie, de la Serbie à la Hongrie, des mouvements anti-corruption renversent des pouvoirs installés.Pourquoi ça compte : tout n’a pas été essayé, et c’est une très bonne nouvelle. Questions posées dans l’interview- Qu’est-ce qui, aujourd’hui, te coupe ton élan ?- Que dit notre façon de traiter les jeunes en colère de notre société tout entière ?- Qu’attend-on vraiment d’enfants à qui l’on retire la sécurité, l’école, la rue et les modèles ?- L’homme est-il, par nature, un loup pour l’homme ?- Une société sans violence a-t-elle déjà existé, et faut-il la souhaiter ?- Les explosions de violence viennent-elles du fait qu’on ne la canalise plus, comme Rome le faisait avec le cirque ?- Qu’est-ce que les réseaux Atlas et Périclès, et comment agissent-ils sur notre quotidien ?- Pourquoi des élites défendent-elles un modèle qui, à terme, ne fonctionne même pas pour elles ?- Pourquoi les récits de l’extrême droite séduisent-ils davantage que ceux des humanistes ?- Quand tu perds espoir, qu’est-ce qui te permet de tenir ? Références citées dans l’épisodeLivresLa violence en héritage, Guillaume Soto-Mayor : le livre au cœur de l’épisode, présenté comme un manifeste humaniste (00:00, 00:10, 01:15)The Sovereign Individual, James Dale Davidson et William Rees-Mogg : la bible d’une élite qui se pense souveraine et au-dessus du contrat social (00:41)Les livres d’Antoine Foucher, sur le travail qui ne paie plus et sur les enfants : cités pour le sous-financement de l’Éducation nationale (00:07)L’autobiographie de Jordan Bardella : exemple d’un récit de réussite qui fait rêver les jeunes (00:57)The Art of the Deal, Donald Trump : la logique de l’imposition par la force (00:46)Mon livre (à paraître) : cité sur le développement personnel, la performance et le rire désappris (00:15, 00:27, 01:10)Les travaux de Pablo Servigne sur l’entraide : la solidarité comme réflexe face aux catastrophes (00:25) Penseurs et courantsMichel Foucault et les régimes de vérité (00:05)Friedrich Hayek et les « revendeurs d’idées de seconde main » (00:40, 00:49)Milton Friedman, l’école de Chicago et le modèle de Hong Kong et Shenzhen (00:40)Renaud Camus et la théorie du grand remplacement (00:38)La main invisible du marché, la paix libérale, le new public management (00:48) Organisations et réseauxÉgrégore, fonds de dotation et association fondés par Guillaume (00:04, 01:09, 01:12)Réseau Atlas et Antony Fisher (00:36, 00:49)Réseau Périclès (00:36)Société du Mont-Pèlerin et Cato Institute (00:38)Palantir, Peter Thiel et l’ICE (00:44)Off Investigation et le journaliste Marc Endeweld sur le recours aux cabinets privés (01:02)Méga-églises et réseaux chrétiens fondamentalistes autour de Donald Trump (00:54) Personnes citéesAntoine Foucher et Muriel Pénicaud (00:07)Julien Devaureix, du podcast Sismique (00:05, 00:28)Clara, amie commune, sur les ponts entre personnes clivées (00:30)Alice Barbe et son enquête citée sur l’Europe de l’Est (00:37)Elon Musk et ses gardes du corps robots (00:42)Mère Teresa, Coluche, l’abbé Pierre comme anciens modèles (00:19)Jordan Bardella et Donald Trump comme modèles revendiqués par des jeunes (00:20)Viktor Orbán et les consultants de ses campagnes (00:57, 01:05)Narendra Modi (01:04)Ivanka Trump et Jared Kushner, projet dans une réserve naturelle en Albanie (01:04)François Taddei (01:13)Jon Stewart et le Daily Show (01:10) Médias et cultureCNews et l’omniprésence de l’islam et de l’immigration dans ses débats (00:55)Radio Nova (01:11)Hunger Games (00:22)Zootopia (00:32)WALL-E (01:14) Événements et faitsLes mobilisations lycéennes et étudiantes de 2026 (00:06, 00:14)Bétharram et le scandale des crèches (00:17)L’affaire Epstein (00:45)Le Brexit, « Take back control » et un lord croisé à Oxford qui regrettait d’avoir « donné la voix au peuple » (00:42, 00:58)« Make America Great Again » (00:57)Les cahiers de doléances (01:01)La présidentielle française de 2027 (01:00)Mouvements anti-corruption en Inde, Indonésie, Népal, Madagascar, Maroc, Algérie (Hirak), Albanie, Serbie, Géorgie et Hongrie (01:04) Timestamps clés 00:00 Violence et joie reb