Abdoulaye Ndiaye, économiste sénégalais et professeur à la Stern School of Business de l'Université de New York (États-Unis) est le grand invité de l'émission économie RFI Jeune Afrique. Premier lauréat du prix Africa NextGen Economist, il décrypte sans détour les grands défis économiques de l'Afrique et du Sénégal : crise de la dette, déficits de financement, enjeux fiscaux, emploi des jeunes, développement de l’IA. Un entretien sans concession animé par Bruno Faure et Aurélie M’Bida. 👉Découvrez l'émission enrichie en vidéo en cliquant sur ce lien Une nouvelle réalité géoéconomique pour l’Afrique Face à la montée des tensions entre les grandes puissances, l’Afrique ne peut plus compter sur les mêmes flux d’aide au développement qu’auparavant. Pour Abdoulaye Ndiaye, le continent doit désormais s’appuyer davantage sur ses propres ressources, tout en multipliant les partenariats économiques. L’économiste appelle à sortir des logiques d’alignement idéologique pour privilégier des relations de coopération fondées sur les intérêts économiques. « La position de force de l’Afrique, ce n’est pas de clamer la souveraineté, c’est de pouvoir substituer un partenaire à un autre. » Selon lui, l’enjeu est de faire jouer la concurrence entre les partenaires internationaux afin d’obtenir de meilleures conditions de financement et d’investissement. « La priorité pour toutes les économies africaines, c’est une croissance soutenable et durable de 10% sur une génération. » Finances publiques : le défi de la mobilisation des ressources L’Afrique souffre d’un déficit chronique de ressources fiscales et de financement du développement. Mais pour Abdoulaye Ndiaye, la question n’est pas seulement le niveau des impôts collectés, mais l’efficacité des administrations fiscales. Il souligne que les pays développés collectent des centaines de dollars de recettes pour chaque dollar dépensé dans l’administration fiscale, quand de nombreux pays africains restent très en retrait. L’amélioration de la collecte passe par des réformes de long terme : digitalisation, prélèvement à la source, élargissement de l’assiette fiscale et intégration progressive du secteur informel. « Ce n’est pas du jour au lendemain qu’on change la productivité de la collecte fiscale, mais il y a des réformes progressives à faire. » Dette publique : emprunter pour investir, pas pour consommer Pour l’économiste, le principal problème de nombreuses économies africaines réside dans l’usage de la dette. Trop souvent, les emprunts servent à financer des dépenses de consommation ou des subventions, sans générer suffisamment de croissance pour assurer leur remboursement. « Même si le Sénégal résout son problème de la dette aujourd’hui, dans vingt ou vingt-cinq ans, il peut se retrouver dans une nouvelle crise de la dette liée au fait qu’on s’endette pour consommer. » Abdoulaye Ndiaye défend une gestion plus sélective de l’endettement : réserver la dette de marché aux fonctions régaliennes et utiliser les financements concessionnels pour l’éducation et la santé, qu’il considère comme de véritables investissements. L’emploi des jeunes, l’urgence absolue du continent Chaque année, entre 10 et 12 millions de jeunes Africains arrivent sur le marché du travail. Pour Abdoulaye Ndiaye, cette réalité démographique doit être considérée comme une priorité politique absolue. « L'emploi des jeunes doit être une urgence pour tous les décideurs africains. » L’économiste estime que l’Afrique ne pourra absorber cette vague de nouveaux actifs sans une véritable stratégie d’industrialisation. Le continent a besoin de grandes entreprises capables d’employer des milliers de personnes, et non uniquement de petites structures ou de start-up. « Il nous faut des entreprises qui peuvent employer 20 000 personnes à la fois. Il nous en faudrait cent comme Dangote » Selon lui, le rôle des États n’est pas de créer eux-mêmes les industries, mais de lever les obstacles qui empêchent leur émergence : coût de l’énergie, accès au foncier, lourdeurs administratives ou manque de compétences. Sénégal : une crise budgétaire et une crise de confiance Concernant son pays, Abdoulaye Ndiaye parle clairement d’une crise budgétaire, aggravée par les tensions politiques et la dégradation de la perception du Sénégal auprès des investisseurs. Le pays doit, selon lui, restaurer la transparence sur sa dette et retrouver une trajectoire de croissance durable. « La destination Sénégal n’est plus ce qu’elle était avant. » Pour autant, il estime que le pays dispose encore d’atouts importants et que les nouvelles autorités ont pris la mesure de la gravité de la situation. « Il est essentiel que la croissance inclusive soit restaurée au plus tôt. » Restructuration de la dette : la moins mauvaise des solutions ? L’économiste défend l’idée qu’une restructuration préventive de la dette peut parfois être préférable à un défaut de paiement. En s’appuyant sur de nombreuses études internationales, il affirme que les pays qui restructurent leur dette avant d’être en cessation de paiement retrouvent plus rapidement le chemin de la croissance. « Une restructuration préventive serait moins pire qu’un défaut total. » Il insiste toutefois sur le fait qu’il n’existe pas une seule forme de restructuration et que tout dépend des modalités de négociation avec les créanciers. Serigne Malick Tall : « Sortir de la dette, pas par l’austérité, mais par la prospérité » Invité à réagir au débat sur la dette sénégalaise, l'entrepreneur en série sénégalais Serigne Malick Tall exprime ses profondes inquiétudes face à l'hypothèse d'une restructuration de la dette qui rappellerait, selon lui, les traumatismes de l'ajustement structurel des années 1990. Marqué par les conséquences sociales de la dévaluation du franc CFA en 1994, il redoute qu'une nouvelle cure d'austérité ne se traduise par des coupes dans l'éducation, la santé et l'investissement public. Il plaide au contraire pour une stratégie fondée sur un reprofilage de la dette, une réforme fiscale ambitieuse, le renforcement du secteur privé et une relance de la croissance afin de préserver le bien-être des populations. Pour lui, la question de la dette est avant tout un choix politique et de souveraineté. « Ce n'est pas par l'austérité, mais par la prospérité qu'on rembourse ses dettes et qu'on paie ses créanciers. » Pétrole et gaz : une opportunité à ne pas surestimer L’exploitation des ressources pétrolières et gazières peut constituer un levier de développement pour le Sénégal, mais elle ne représente pas une solution miracle. L’enjeu est d’obtenir des contrats équilibrés et d’utiliser les revenus tirés des hydrocarbures pour soutenir la transformation économique du pays. « Il est important que l'on ne dise pas que le Sénégal sera sauvé uniquement par le pétrole et le gaz. » Intelligence artificielle : ne pas manquer le train Abdoulaye Ndiaye estime que l’Afrique risque de rester à l’écart de la compétition mondiale autour des grands modèles d’intelligence artificielle. En revanche, le continent peut encore tirer profit de cette révolution technologique en utilisant les outils existants pour améliorer sa productivité et créer de nouvelles activités. « Il y a un risque que l’Afrique manque cette révolution. » Pour lui, l’objectif n’est pas nécessairement de rivaliser avec les géants américains ou chinois, mais d’exploiter l’IA comme un accélérateur de développement économique. À écouter aussi«Les ports africains ont tout à gagner avec l'intelligence artificielle»