« Choc, gravité, détresse… » C’est par ces mots que le quotidien Die Zeit exprime son émotion après la victoire dimanche de l’AfD aux élections régionales dans le land de Saxe-Anhalt. Cette victoire était prévisible, tous les sondages l’annonçaient, mais la presse allemande est en état de sidération ce matin. « La première réaction est l’horreur, pointe Der Spiegel. Comment est-ce possible en Allemagne, quelque 80 ans après la dictature nazie, responsable de la Seconde Guerre mondiale, de l’Holocauste et d’autres atrocités ? Comment est-ce possible qu’en 2026, un parti qui refuse de se démarquer clairement de l’Allemagne nazie, remporte une victoire écrasante aux élections ? » Le magazine faisait il y a quelques semaines encore sa Une sur « l’homme le plus dangereux d’Allemagne » : Ulrich Siegmund, le candidat victorieux et potentiel chef du gouvernement du Land. « La campagne électorale avait clairement révélé son vrai visage, soupire Der Spiegel. Ulrich Siegmund n’a jamais pris ses distances avec les sympathisants de l’AfD qui harcelaient les journalistes ou faisaient le salut hitlérien. Cela l’a rendu, et le rend encore, extrêmement dangereux pour la démocratie libérale. » À lire aussiAllemagne: large victoire du parti d'extrême droite AfD en Saxe-Anhalt Quelle majorité ? « Et maintenant, gouverner, mais comment ? », s’interroge le Süddeutsche Zeitung. « Un obstacle crucial sépare actuellement Siegmund du poste de ministre-président : l’obtention d’une majorité parlementaire » : en effet l’AfD a obtenu 44 % des suffrages, mais ça n’est pas suffisant pour gouverner. Elle pourrait s’allier à la gauche populiste pro-russe du BSW, qui a obtenu un peu plus des 5 % nécessaires pour entrer au Parlement. Les deux partis pourraient ainsi parvenir à un total de 44 sièges. Soit « autant que la CDU, les sociaux-démocrates, les Verts et Die Linke réunis, calcule Die Zeit. La bataille s’annonce très, très serrée. » « Quel que soit le dénouement, pointe le Süddeutsche Zeitung, aucun homme politique de l’AfD avant lui n’avait été aussi près du pouvoir. Durant la campagne électorale, Ulrich Sigmund a réussi à créer un véritable engouement autour de sa personne. Les gens faisaient la queue pour se faire photographier avec lui, arborant des T-shirts à son effigie. Sa campagne s’appuyait sur un programme particulièrement radical, relève encore le quotidien munichois, même pour l’AfD, avec des soutiens ayant un passé trouble au sein d’organisations néonazies, et sur des messages privilégiant l’émotion au détriment du fond. Il répétait sans cesse vouloir retrouver “l’ancienne Allemagne, sûre et paisible“. Mais, s’interroge le journal, que signifie exactement cette phrase ? » « Le choc fasciste » Dans la presse européenne, c’est la consternation… « Le retour des heures sombres », souffle Le Soir à Bruxelles. « Un message inquiétant », souligne la Repubblica à Rome. « Le choc fasciste », s’exclame Libération à Paris en première page. Pour le politologue Benjamin Höhne, de l’université de Chemnitz, en Saxe, interrogé par le journal, « ce scrutin représente une rupture. Le fait que près d’un électeur sur deux ait voté pour l’AfD est un séisme politique, affirme-t-il. Le fait que l’extrême droite organisée soit si près de prendre les rênes du pouvoir régional est une situation totalement inédite en Allemagne. À l’échelle européenne également, c’est un cas extrêmement rare avec un mode de scrutin proportionnel. Ce système électoral favorise en règle générale la modération et la recherche de consensus au centre. » La peur du changement ? Enfin, dans les colonnes du Washington Post, Yascha Mounk, professeur de relations internationales à l’université Johns Hopkins de Baltimore, explique pourquoi les électeurs allemands ont adhéré à un parti aussi radical : « L'économie du pays est dans un état catastrophique, affirme-t-il. (…) Les industries dans lesquelles l’Allemagne a traditionnellement excellé, comme la construction automobile, ne sont plus à la pointe de la technologie. (…) La cohésion sociale dans le pays est à un niveau dangereusement bas. Le sentiment d’insécurité s’est considérablement dégradé. (…) Trouver un modèle de remplacement est une tâche ardue. Mais le plus frappant, pointe Yascha Mounk, c’est que l’Allemagne ne fait quasiment aucun effort. Les principaux responsables politiques sont en proie à des luttes intestines et semblent, pour la plupart, ignorer la gravité de la crise. Parallèlement, les intellectuels allemands déplorent la situation désastreuse du pays, mais se montrent étonnamment réticents à envisager une véritable alternative. » À lire aussiAllemagne: Ulrich Siegmund, l'homme derrière la victoire de l'extrême droite en Saxe-Anhalt