Le dernier traité de désarmement nucléaire liant les États-Unis et la Russie a expiré jeudi 5 février, marquant un tournant majeur dans l'histoire du contrôle des armements depuis la guerre froide. La fin du traité New Start marque donc la fin d'une époque et ravive les craintes de prolifération nucléaire. New Start avait été signé entre Washington et Moscou en 2010 pour solder la guerre froide. Il limitait chaque partie à 800 missiles intercontinentaux et 1 550 ogives nucléaires. Mais ce n'est pas parce que ce mécanisme de vérification disparaît qu'il faut nécessairement s'attendre à une nouvelle course aux armements entre Russes et Américains, estime Héloïse Fayet, chercheuse et responsable du programme Dissuasion et prolifération à l'Institut français des relations internationales. « L'expiration de Newstart ne veut pas dire automatiquement augmentation des arsenaux nucléaires russes et américains, mais peut-être un peu plus de diversification des arsenaux plutôt que l'augmentation des arsenaux nucléaires, précise-t-elle. Et puis, d'une façon peut-être assez cynique, rappelons que le traité New Start imposait des limitations à 1 550 têtes nucléaires stratégiques déployées, c'est-à-dire des ogives en permanence montées sur des missiles. Ça suffit pour détruire plusieurs fois la Terre. Donc, en réalité, qu'il y ait 1 500 ou 1 700 têtes nucléaires stratégiques, ça ne change pas énormément les choses. » Pékin ne veut pas limiter son feu nucléaire L'expiration du traité marque la transition vers un ordre nucléaire moins encadré, et l'inquiétude vient aussi de l'arrivée d'un troisième acteur : la Chine. Pékin, dont l'arsenal nucléaire est en pleine expansion. Pour parvenir à un véritable contrôle des armements au XXIe siècle, dit la Maison Blanche, il est impossible d'agir sans inclure la Chine. Mais avec trois acteurs nucléaires majeurs sur l'échiquier, l'équation se complique. « La Chine est passée d'environ 250 têtes nucléaires en 2020 à plus de 600 aujourd'hui, souligne Héloïse Fayet. Si elle continue sur cette trajectoire, les États-Unis feraient face à deux compétiteurs nucléaires. C'est l'une des justifications derrière cette expiration de New Start sans solution de remplacement. Donald Trump l'a dit lui-même : si le traité doit expirer, eh bien, il expire et lui veut trouver un nouvel accord avec la Chine, éventuellement trilatéral, États-Unis-Russie, Russie-Chine. Ça semble assez improbable parce qu'aujourd'hui, la Chine n'est pas du tout intéressée par des accords de maîtrise des armements, et ça s'inscrit d'ailleurs dans une utilisation, disons désinhibée, de la menace nucléaire et plus largement de la force, comme on peut le voir en Ukraine ou en Iran. » À lire aussiFin du traité New Start : un tournant majeur vers des arsenaux nucléaires sans limites ? Peut-il y avoir un lien entre l’expiration du traité New Start et la prolifération nucléaire ? Les lignes pourraient rapidement bouger. Les pays non dotés de l’arme nucléaire vont s'interroger, et ce qu’il faut surveiller, pointe Héloise Fayet, c’est la conférence de réexamen du traité de non-prolifération qui aura lieu en avril prochain : « Là, il y a beaucoup d'enjeux parce que la conférence de réexamen en 2022 ne s'était pas très bien passée. Si jamais on se rend compte que le traité de non-prolifération nucléaire est affaibli, ça pourrait pousser la Corée du Sud, l'Arabie saoudite, la Turquie, pourquoi pas, à avancer vers un programme nucléaire militaire. Cela montre aussi que les États dotés d'armes nucléaires, au premier rang desquels la Russie, États-Unis et la Chine, ne respectent pas leurs engagements en termes de désarmement nucléaire. C'est inquiétant, en fait, au niveau du droit international et de la régulation. » À écouter aussiLa fin du traité New Start renforce le risque de prolifération nucléaire Quel cap pour la France ? La France, seule puissance nucléaire de l'Union européenne, plaide pour un système international de maîtrise des armements. Mais si les compétiteurs n’ont plus de limites, la France doit-elle rester dans une logique de stricte suffisance ou se donner les capacités techniques d’augmenter son arsenal constitué de 290 têtes nucléaires ? Le discours d’Emmanuel Macron sur la dissuasion prévu fin février pourra peut-être éclairer ces choix.