Le 21 septembre 2001, à 10 h 17, Toulouse est frappée par l’une des plus grandes catastrophes industrielles de l’histoire récente de la France. À l’usine AZF, dans le sud de la ville, le bâtiment 221 explose avec une violence immense. En quelques secondes, le souffle détruit une partie du site, frappe les quartiers voisins, éventre des bâtiments, pulvérise des vitres et transforme des rues entières en zones de débris. Le bilan définitif est de 31 morts, dont 21 à l’intérieur de l’usine, et de milliers de blessés et de personnes durablement touchées. Dix jours seulement après les attentats du 11 septembre aux États-Unis, la première réaction est immédiate : beaucoup pensent à une bombe. Toulouse est sous le choc, les réseaux téléphoniques saturent, les secours affluent, les hôpitaux déclenchent leurs plans d’urgence et les habitants cherchent à comprendre ce qui vient de se produire. Mais derrière la violence de l’explosion se cache une histoire beaucoup plus complexe, faite de stockage industriel, de produits incompatibles, de procédures, de décisions et de failles qui vont être examinées pendant près de vingt ans. Pour comprendre AZF, il faut remonter bien avant 2001. Le site trouve ses origines dans l’Office national industriel de l’azote, créé à Toulouse dans les années 1920. L’usine s’installe alors en périphérie, avant que la ville ne grandisse progressivement autour d’elle. Des quartiers, des écoles, des entreprises et de grands axes routiers finissent par se retrouver au voisinage immédiat d’un immense complexe chimique classé Seveso. Au cœur de la catastrophe se trouve le nitrate d’ammonium. Utilisé massivement dans l’agriculture et l’industrie, ce produit n’est pas un explosif au sens courant du terme, mais il peut devenir extrêmement dangereux dans certaines conditions. Dans le bâtiment 221, plusieurs centaines de tonnes de nitrate d’ammonium déclassé sont stockées en vrac. Le matin du 21 septembre, une benne provenant du bâtiment 335 y est vidée environ vingt minutes avant l’explosion. Selon le scénario finalement retenu par la justice, cette benne contient notamment du nitrate d’ammonium et des résidus de produits chlorés, dont du DCCNa. Leur rencontre, dans un environnement humide, déclenche une succession de réactions chimiques qui conduisent à la formation de composés très instables, notamment du trichlorure d’azote. Une première détonation agit alors comme une amorce et transmet son énergie à une partie du stock. À 10 h 17, le bâtiment 221 explose. L’onde de choc traverse l’usine puis une partie de Toulouse. Des bâtiments sont détruits, des véhicules frappés, des milliers de vitres éclatent et deviennent elles-mêmes des projectiles. Des écoles sont touchées, dont le lycée Gallieni, où un élève perd la vie. Environ 27 000 logements sont endommagés et près de 1 300 établissements sont atteints. L’explosion est suffisamment puissante pour être enregistrée par les instruments sismiques. Les jours, les mois puis les années qui suivent sont marqués par les expertises, les controverses et les procès. La piste d’un attentat est examinée, mais elle n’est pas retenue par la justice. La thèse accidentelle fondée sur la rencontre de produits incompatibles s’impose progressivement dans le dossier judiciaire. Trois procès seront nécessaires avant que les condamnations deviennent définitives en 2019. AZF laisse aussi une trace profonde dans la réglementation française. La catastrophe contribue directement à la loi du 30 juillet 2003 et au renforcement de la prévention autour des sites industriels dangereux. Elle laisse surtout une ville marquée, des familles endeuillées, des milliers de personnes blessées physiquement ou psychologiquement, et une question qui reste centrale : comment une opération apparemment banale a-t-elle pu conduire à une destruction d’une telle ampleur ? Un récit de Tim Girard