Cette semaine, nous recevons José Manuel Albares, ministre espagnol des Affaires étrangères. Immigration, conflit au Moyen-Orient, montée de l'extrême droite : il détaille les politiques de l'Espagne, parfois à contre-courant du reste de l'Union. L'Espagne, pays de 50 millions d'habitants, est l'un des États de l'Union européenne (UE) à s'opposer le plus fortement à l'action d'Israël au Moyen-Orient. L'UE intensifie cependant sa pression sur Israël en préparant des sanctions à l'encontre des ministres accusés d'encourager les violations de droits de l'homme, notamment le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir. Pour José Manuel Albares, ministre espagnol des Affaires étrangères, ces sanctions sont "nécessaires" : "Nous devons envoyer un message fort à Israël en leur disant que nous soutenons évidemment l'existence de leur État. Israël doit avoir le droit à la paix et la sécurité mais c'est également le cas pour les peuples palestiniens et libanais. [...] La démocratie respecte les droits de l'homme et le droit international. Tant que cette violence perpétuelle continuera, l'Europe ne peut pas avoir la même relation avec Israël." "Une coexistence pacifique qui garantit la sécurité de tout le monde" Certains États membres comme l'Irlande, la Slovénie ou encore l'Espagne demandent la suspension de l'accord d'association entre l'UE et Israël, un texte qui permet des échanges commerciaux dans un cadre de libre-échange dans plusieurs secteurs. L'Allemagne, par exemple, s'oppose à cette suspension. José Manuel Albares dénonce le fait que l'article 2 du texte garantissant "le respect des droits de l'Homme et des principes démocratiques" n'est pas appliqué par Israël : "Nous ne pouvons pas continuer comme cela. Nous devons dire à Israël que nous n'accepterons pas que la guerre soit le seul type de relation entre eux et les autres peuples du Moyen-Orient. Il doit y avoir une coexistence pacifique qui garantit la sécurité de tout le monde." Selon lui, il faut également "donner une réponse à l'opinion publique qui demande de faire tout ce qui est en notre pouvoir" pour régler ces conflits. "Une partie de l'accord doit être suspendue par vote à l'unanimité mais une autre par la majorité qualifiée. Je dis qu'il faut voter et voir le résultat à la majorité qualifiée, pour la partie commerciale de l'accord par exemple," poursuit-il. "La Russie est en train de perdre cette guerre" La guerre s'enlise en Ukraine alors que les Russes poursuivent quotidiennement leurs frappes : "Vladimir Poutine disait que cette guerre durerait 72 heures tout au plus. Nous sommes dans la cinquième année de conflit. Nous pouvons dire que la Russie est en train de perdre cette guerre." Le chef de la diplomatie espagnole rappelle le soutien inconditionnel de l'UE à l'Ukraine : "Peu importe la situation militaire, nous ne pouvons pas accepter cela en Europe. [...] Nous devons défendre l'indépendance, la démocratie et l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Par conséquent, nous sommes décidés à soutenir l'Ukraine pour qu'elle gagne non seulement la guerre, mais surtout qu'elle gagne la paix." La France a notamment évoqué l'idée d'ouvrir à nouveau un canal de discussion avec la Russie afin d'avancer dans les négociations. Une idée à laquelle ne s'oppose pas le ministre espagnol mais qui le pousse à s'interroger : "La vraie question, c'est pour parler de quoi exactement ? J'aimerais bien qu'il y ait une table de négociation et un cessez-le-feu mais la Russie ne veut pas en entendre parler. [...] À plusieurs reprises, des médiateurs ont essayé de ramener les Russes à la table, d'obtenir un cessez-le-feu mais cela n'a pas abouti. Si ces nouvelles discussions entraînent un vrai changement autour de pourparlers de paix, bien sûr, pourquoi pas." Et de rappeler : "Ni les Ukrainiens, ni les Européens, ni les institutions européennes n'ont voulu cette guerre. C'est la guerre d'un seul homme." "J'appelle à une armée européenne" José Manuel Albares appelle en outre à renforcer la défense européenne sans pour autant couper les ponts avec les États-Unis : "Je crois fermement à la relation transatlantique d'un point de vue commercial et sécuritaire. Elle est fondamentale. Mais en même temps, je suis complètement en faveur du fait que les Européens augmentent leur propre sécurité. J'appelle à une armée européenne qui ne remplacera pas les armées nationales mais qui pourrait garantir les menaces contre l'Europe." Pour ce faire, il explique que l'Espagne est "favorable à la préférence européenne graduelle", c'est-à-dire à une augmentation des achats d'équipements de défense produits dans l'UE. "Cela ne veut pas dire que nous serons isolés ou renfermés. L'Espagne est favorable à la préférence européenne mais ce n'est pas pour autant qu'elle n'a pas de relations au niveau de l'industrie de défense avec le Royaume-Uni, la Norvège ou même avec les États-Unis." "Toute politique migratoire doit respecter les droits de l'homme" En Espagne, l'ancien ministre des Transports, proche du Premier ministre Pedro Sanchez est jugé pour corruption sur les marchés publics pendant la pandémie de Covid-19. Puis, le prédécesseur socialiste de l'actuel Premier ministre, José Luis Rodriguez Zapatero, est inculpé pour trafic d'influence. Selon José Manuel Albares, ces affaires ne fragilisent pas Pedro Sanchez ou sa coalition : "Nous avons un mécanisme de motion de censure dans notre Constitution, qui est la motion de censure. [...] Il n'y a pas de majorité pour parvenir à cette motion. Il n'y a pas un seul membre du gouvernement qui est impliqué. Pedro Sanchez agit vite, il ne tolère pas la corruption et laisse tranquillement travailler la justice." Les États membres durcissent leur politique migratoire et mettent en place des centres de retour situés hors du territoire européen, qui devraient recevoir des étrangers devant quitter l'UE, notamment après un refus d'une demande d'asile. Une mesure qui inquiète les ONG d'un risque de violation des droits humains. L'Espagne s'oppose à ces centres : "Nous y sommes fermement opposés car nous considérons que cela ne respecte pas la dignité des migrants. Toute politique migratoire doit respecter les droits de l'homme." Selon lui, les pays qui accueilleraient ces centres se retrouveraient dans une position "très gênante" : "Nous devons avoir un dialogue à très haut niveau avec nos partenaires au lieu de les obliger à avoir des centres de rétention comme cela." Enfin, ces centres ne sont "pas efficaces", selon le ministre espagnol : "Qu'est-ce qui est efficace ? C'est ce que fait l'Espagne. Les chiffres officiels de l'UE montrent que la route migratoire par laquelle il y a eu la plus grosse chute du nombre d'arrivées de migrants irréguliers est celle qui passe par l'Espagne. Soit par l'Andalousie, la Méditerranée ou les Îles Canaries." Il rappelle les principes de la politique d'accueil espagnole : "Nous avons une coopération policière pour lutter avec acharnement contre les mafias qui trafiquent avec les humains. Puis, nous augmentons notre aide au développement à l'Afrique occidentale pour offrir des voies à la jeunesse africaine." Le ministre des Affaires étrangères vante les bienfaits de cette politique migratoire : "Nous avons la croissance économique la plus forte de l'Europe, le double de celle de la France par exemple. Cela nous permet d'augmenter nos salaires, d'avoir un niveau d'emploi record de plus de 22 millions de personnes et d'avoir réduit de 40 % les dernières années notre taux de chômage. Il est possible d'avoir une politique migratoire qui concilie droits de l'homme, dignité de chacun, réduit les chiffres d'entrées des migrations illégales, qui permet d'avoir la plus forte croissance d'Europe et qui fait croître notre population." Alors que neuf pays sont officiellement candidats à une adhésion à l'UE, l'Espagne est "favorable" à l'entrée de nouveaux États au sein de l'Union : "Nous pensons que le destin de ces pays est de faire partie un jour de l'UE. Cela doit continuer à être basé sur le mérite mais nous pouvons les aider en termes d'infrastructures par exemple. Nous avons appris des élargissements précédents. Nous passons beaucoup de temps à discuter des aspects techniques d'une adhésion comme l'impact sur la politique agricole commune ou le déficit budgétaire. Nous devons en faire autant sur les questions de valeurs et de respect de la démocratie." "Nous voulons avoir une relation commerciale équilibrée" Alors que la Commission européenne cherche à renforcer ses défenses commerciales contre la Chine, l'Espagne est fortement dépendante des investissements chinois notamment dans les secteurs de l'automobile et de l'énergie solaire : "Nous avons ce dialogue avec la Chine car elle représente un pourcentage immense de notre déficit commercial. Il faut régler ces problèmes. Puis, nous avons une politique étrangère globale. Pour lutter contre le changement climatique, pour obtenir la paix au Moyen-Orient ou en Iran, nous devons parler avec les grandes puissances, y compris la Chine." Il rappelle tout de même l'importance d'avoir une relation "équilibrée" : "La Chine doit s'ouvrir si elle ne veut pas que l'Europe se referme. Nous voulons avoir une relation commerciale mais que les mêmes règles s'appliquent d'un côté et de l'autre. Nous essayons d'amener la Chine vers une paix mondiale, vers la lutte contre le changement climatique et les grands accords multilatéraux." Face aux multiples attaques auxquelles l'UE est confrontée, José Manuel Albares s'inquiète de l'affaiblissement de la démocratie : "Des pays extérieurs à l'UE voudraient voir un projet européen affaibli et divisé. Mais la menace est aussi interne : les forces d'extr