Cette semaine, nous recevons Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC et actuel vice-président du Forum de Paris sur la paix. Il revient sur les rapports de l'UE avec les États-Unis de Donald Trump, la place de l’Europe dans le monde, notamment dans le secteur économique où les industries manquent de compétitivité, et la défiance croissante des Européens vis-à-vis de leurs institutions. Nous vous proposons aussi un reportage inédit sur "l’Arctique, terre de toutes les convoitises", signé Isabelle Romero et Luke Brown, présents à la conférence Arctic Frontiers à Tromsø. L’Europe et les États-Unis font face à une crise de confiance majeure. Même si la tension est retombée, la volonté de Donald Trump d’annexer le Groenland a ébranlé la relation transatlantique. Pour Pascal Lamy, ancien commissaire européen et ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, les Européens ont une leçon importante à en tirer de cette crise : "Il y a une grande différence entre la rhétorique, cette espèce d’hyperactivité, et la réalité. Le Groenland, c’était important pour nous, et il a été forcé de reculer." L’UE peut rivaliser dans un rapport de force avec les Américains, estime-t-il. "Il faut que l’Europe soit plus forte à l’avenir" Mais les Vingt-Sept doivent s’interroger sur la fiabilité de leur partenaire américain. Notamment en ce qui concerne le dossier ukrainien, le "vrai sujet" pour l’Europe selon Pascal Lamy. Le vice-président du Forum de Paris sur la paix déplore la position changeante de Donald Trump, mettant davantage la pression aux Européens qu’à Vladimir Poutine. Ils ne sont pour le moment pas invités à la table des négociations de paix, mais leur présence est "inévitable" à l’avenir selon lui "parce qu’il faudra des troupes pour garantir les accords". De plus, l’Europe fournit aujourd’hui les deux tiers de l’aide à l’Ukraine, notamment avec une nouvelle aide de 90 milliards d’euros approuvée par l’UE pour la période 2026-2027. Il reconnaît cependant notre dépendance : "Pour obtenir des renseignements sur le positionnement des troupes russes en Ukraine, on aimerait bien se passer des Américains. Il y a des moments où les rapports de force sont les rapports de force, même si cela nous fait mal à l’estomac. Il faut être lucide : il faut que l’Europe soit plus forte à l’avenir." Pascal Lamy évoque un autre dossier brûlant : l’Iran. Quelle position tenir face au régime des mollahs, dont la répression brutale des manifestations a fait le tour du monde ? Le vice-président du Forum de Paris sur la paix est mesuré. "La question est de savoir si on envoie, comme le fait Trump, des bateaux dans la zone pour faire changer le régime. Mais qui pour le remplacer ? Et une solution militaire pour déposer un régime, sans une certaine idée de ce qui va suivre, à mon avis, c'est quand même risqué." Dans un contexte de tensions géopolitiques accrues, 72 % des citoyens de l’UE se disent "très préoccupés", selon une récente enquête Eurobaromètre du Parlement européen, et appellent à une Europe plus unie. C’est aussi ce que note Pascal Lamy. "Les Européens sont très en soutien de l'intégration européenne et les menaces extérieures ont accentué ce soutien dans l'ensemble de l'Europe." Mais le continent doit aussi faire face à la défiance d’une partie de la population face aux institutions européennes. Selon la même enquête, 49 % des sondés ont une image positive de l’UE, le chiffre descend même à 38 % pour les Français. "Il n’est pas étonnant que la France se distingue par un pessimisme considérable par rapport aux autres, car elle se perçoit comme allant plus mal que les autres", reconnaît Pascal Lamy. Un scepticisme de plus en plus marqué, surtout alors que la Commission voudrait mettre en œuvre par anticipation l’accord de libre-échange avec les pays du Mercosur. Or les eurodéputés ont saisi la justice européenne : "Comme le Parlement européen a voté pour un délai, à une courte majorité, mais c’est la démocratie, je pense qu’il faudrait respecter ce délai." "Il faut renforcer le marché intérieur" À l’approche d’un Conseil sur la compétitivité, le commissaire français à l’Industrie, Stéphane Séjourné, a signé une tribune avec plus de 1 000 patrons pour instaurer une préférence européenne dans les aides et marchés publics, particulièrement dans des secteurs stratégiques, pour sécuriser la production et l’emploi en Europe. "C’est une idée qui fait sens, abonde Pascal Lamy. Nos concurrents à l’international le font." L’ancien directeur général de l’OMC appelle à plus d’investissements dans les années à venir pour augmenter la croissance et être ainsi plus compétitif. "Notre potentiel de croissance aujourd’hui, c’est la moitié de celui des Américains, le tiers de celui des Chinois et le quart de celui des Indiens. Pour nous développer, il faut renforcer le marché intérieur. Nous avons un gisement sous nos pieds, le marché intérieur, mais on ne l’exploite pas." Si nous n'avons pas de terres rares, d'autres solutions existent : "La Chine investit depuis 20 ans dans les terres rares dans les pays en développement, et effectue le raffinage sur place." Émission préparée par Paul Guianvarc’h, Perrine Desplats et Oihana Almandoz