Cette semaine dans Roule Galette, je vous propose un détour par l'un des objets les plus singuliers de la chanson française : Vous et nous de Brigitte Fontaine et Areski Belkacem. Le choix de ce disque est aussi une manière de rendre hommage à Areski Belkacem, dont la disparition récente m’a particulièrement attristé . Avec Brigitte Fontaine, il aura construit l'une des œuvres les plus libres et les plus inclassables de la musique française. J'ai découvert Vous et nous à la fin des années 70 , début 1980, alors que j'avais une douzaine d’années, et il est resté mon disque préféré du duo. A cette époque, je percevais surtout l'étrangeté des textes. Il y avait quelque chose de comique, parfois absurde, mais aussi beaucoup de tristesse et de mélancolie. J'en comprenais l'essentiel , sans forcément en percevoir l’aspect politique , tant cette manière d'écrire me semblait poétique et singulière. C'est beaucoup plus tard que j'ai pris conscience de la singularité musicale du disque. Avec le recul, je me suis aperçu à quel point Vous et nous était hors format. Mélange de chanson, de folk, d'influences kabyles, d'expérimentations sonores et d'électronique artisanale, l'album dénotait dans un paysage musical déjà très formaté. À sa sortie en 1977 chez Saravah, le disque existe sous plusieurs formes : une version simple et une version double, plus développée, qui accentue encore son caractère foisonnant et difficile à cadrer. Dans sa fabrication même, le disque échappe aussi aux schémas habituels. On raconte qu’il devait à l’origine être un projet porté principalement par Areski Belkacem, avant que Brigitte Fontaine n’intervienne progressivement, ajoutant textes, voix et fragments d’idées, parfois dans des sessions tardives. Le disque se construit alors par couches successives , voire comme un ping pong , plutôt que comme une œuvre figée dès le départ. Cette idée de dualité , est omniprésente dans la discographie d’Areski - Fontaine . Un autre élément frappe immédiatement à l’écoute : les durées. Le disque alterne entre des morceaux de quelques secondes et des titres beaucoup plus développés. Cette coexistence de miniatures et de chansons plus longues casse complètement les formats habituels de la chanson, et contribue à donner au disque son aspect fragmenté, presque kaléidoscopique. Ce qui est étonnant , c’est qu’on constate qu’avec le temps , leur discographie des années 70 garde toujours sa singularité et son côté ovniesque .En dehors du temps , en dehors des modes . Je ne comprenais pas trop pourquoi on n’entendait pas ces artistes sur les radios comme RTL ou Europe 1 , naïf que j’étais . Il est d'ailleurs assez amusant de se souvenir qu'au cours des années 1980, pendant la longue traversée du désert de Brigitte Fontaine, l’évocation du duo était devenu presque hors sujet. Avant sa remise en selle par Higelin de la fin des années 1990, Brigitte Fontaine appartenait surtout au domaine des souvenirs et des disques que l'on se transmettait entre passionnés. C'est aussi un disque qui a traversé le temps alors que je ne l’ai pas possédé pendant très longtemps. Je l'avais d'abord emprunté au foyer Laïque pour l'enregistrer sur cassette. Cette copie m'a accompagné pendant plus de 15 ans , avant que je ne finisse enfin par acheter le CD au moment de sa sortie. Et ce n'est que depuis une dizaine d'années que je possède un pressage vinyle d'origine offert par un client du magasin qui connaîssais mon amour pour Areski -Fontaine . Je viens d'ailleurs de commander la réédition de Kythibong qui corrige quelques coquilles du pressage original avec une nouvelle pochette très minimale. J'en avais vendu un certain nombre au magasin, sans jamais m'autoriser à en mettre un de côté pour moi-même. Près de cinquante ans après sa sortie, Vous et nous conserve toujours la même liberté et la même étrangeté. Patriarcat est sans doute le morceau le plus remarquable de Vous et nous. Aujourd'hui encore, on retient souvent sa phrase épitaphe : « Il n'y a pas d'homme de gauche quand il s'agit des femmes, il n’y a que des hommes de droite ». Mais le texte de Brigitte Fontaine va bien au-delà de cette formule. Par collages successifs, elle mêle slogan publicitaire, commentaires sportifs, poésie, langage politique et images du quotidien dans une sorte de grand flux de paroles où l'humour côtoie la colère.Ce qui frappe aussi, c'est que ce texte de dénonciation n'oppose jamais simplement les uns aux autres. « Geôlier tu es prisonnier aussi », dit-elle à un moment, dénonçant le patriarcat comme une prison pour tout le monde.Enfant, j'étais surtout sensible aux paroles. Ce n'est que beaucoup plus tard que j'ai pris conscience de la modernité de la musique d'Areski. Derrière ce texte foisonnant, il choisit une trame électronique minimaliste avec un Moog et une boîte à rythmes dont l'audace me frappe peut-être encore davantage aujourd'hui qu'à l'époque. Vent d’automne d’Areski Belkacem est l’un des morceaux qui résume le plus directement la manière dont Vous et nous semble s’être construit.La chanson repose sur une écriture mélancolique très simple. Quelques phrases reviennent comme un refrain intérieur : « Ce n’est rien », « À quoi bon », « Il paraît ». Une forme de résignation douce traverse le morceau, sans véritable résolution.Mais surtout, les interventions de Brigitte Fontaine viennent se greffer sur cette base comme une seconde strate. Elle ne s’installe pas à distance : elle semble enregistrer par dessus le morceau , réagissant à la chanson en train de se faire. Elle commente, propose des violons, juge le musicien, suggère des directions, comme une fausse écoute critique intégrée au morceau lui-même.Ce dispositif produit un effet très particulier. D’un côté, il rend audible le processus de fabrication ; de l’autre, il brouille complètement la place du commentaire. La “critique” est absorbée dans la musique, rejouée de l’intérieur, jusqu’à perdre toute position d’autorité. Il y a là quelque chose qui relève presque du détournement, voire d’un geste de moquerie à l’égard des discours extérieurs qui viendraient expliquer ou juger la chanson.En ce sens, Vent d’automne est à la fois une chanson, une séance d’enregistrement et une mise en scène du regard critique lui-même. Finalement, quelque chose de très punk , sans doute bien plus que l’artificiel défilé de mode qui sévissait à l’époque. Dans ma rue d’Areski Belkacem est un texte qui parle du vivre-ensemble, et de ce qu’il implique concrètement : la tolérance, la place de l’autre, et la façon dont une société réagit à ce qui la dérange.Le point de départ est simple : un oiseau qui chante, entendu depuis un immeuble. À partir de là, la chanson met en scène plusieurs réactions de voisins, tous gênés par ce bruit dans leur quotidien.Ce qui apparaît progressivement, c’est une forme de violence très ordinaire : celle qui consiste à rejeter ce qui n’entre pas dans le cadre, ce qui perturbe le confort ou les habitudes. Derrière cette suite de réactions, on peut lire une forme de rapport de force implicite entre l’humain et le vivant, comme si l’un se donnait naturellement le droit de faire disparaître ce qui le dérange.Le basculement vers l’enfant qui pleure rend cette logique encore plus inquiétante. Un soleil est sans conteste l’une de mes chansons favorites d’Areski Belkacem, pour sa simplicité, son minimalisme et sa poésie.Le morceau repose sur une orchestration réduite à l’essentiel : une guitare acoustique et une voix, très proche, presque directe. Cette proximité du chant donne l’impression d’une chanson naturelle, comme si elle avait été enregistrée dans un cadre intime, autour d’un feu.Le texte lui-même est construit sur des images simples et des phrases courtes, sans recherche de démonstration. Quelques mots suffisent : « embrasse le vent », « écoute-toi bien », « il ne faut rien ».Dans cette économie générale, la chanson semble porter une forme de refus du “toujours plus”, et affirme au contraire une simplicité assumée, à la fois musicale et poétique. Ce n'est pas un ennemi est sans doute l'un des textes les plus simples et les plus bouleversants d'Areski Belkacem.En quelques phrases très courtes, il invite à dépasser la peur et la méfiance pour regarder l'autre autrement. « Regarde bien ses yeux sourient », « il a deux mains », « à voir ses pieds il vient de loin » : quelques mots suffisent pour rappeler ce qui rapproche davantage que ce qui sépare.Près de cinquante ans après sa parution, cette chanson résonne avec une force particulière dans une époque où la peur de l'autre et les discours de division occupent une place grandissante. Sans jamais donner de leçon, Areski propose au contraire un geste d'accueil et de confiance.On pourrait presque y voir un programme politique, ou même spirituel, tant le morceau ramène tout à une évidence élémentaire : avant d'être une menace, l'autre est d'abord un être humain.