Roule Galette #39 s’intéresse cette semaine à la compilation Venezuela 70 – Cosmic Visions of a Latin American Earth, parue chez Soul Jazz Records.Soul Jazz est un label que j’ai beaucoup proposé au magasin. Il y avait une vraie diversité dans leur catalogue — Studio One, funk, punk, krautrock, scènes brésiliennes, nigérianes ou vénézuéliennes — mais avec un même fil conducteur : un travail de recherche, de sélection et de mise en contexte qui dépasse largement la simple logique de compilation. Les disque sont construits comme des objets documentaires autant que musicaux. Plus que d’autres compilations de labels que j’ai découvert à l’époque du magasin , le label soul Jazz est sans aucun doute le plus représentatif de la diversité qui a petit à petit fait céder les barrières de mon confort musical . Une manière d’élargir progressivement la carte des écoutes, par zones successives : un pays, une scène, une période, un croisement inattendu. Venezuela 70 est l’une de mes compilations favorites du label pour son côté déconcertant. La compilation rassemble des enregistrements réalisés dans les années 70 au Venezuela, à un moment où le pays connaît une forte croissance économique liée au pétrole et une intense activité culturelle. Dans ce contexte, une génération de musiciens développe des formes hybrides, mêlant rock, jazz, funk, débuts de l’électronique et musiques traditionnelles locales. On retrouve des artistes comme Vytas Brenner, Angel Rada ou Pablo Schneider, qui participent à cette recherche d’un langage musical propre, entre influences anglo-américaines, héritages latino-américains et expérimentations plus ouvertes. Ce qui frappe surtout, avec le recul, c’est la liberté de ces croisements. Une musique qui n’est pas encore stabilisée dans des genres, et qui circule entre plusieurs mondes sans chercher à les hiérarchiser. Comme souvent chez Soul Jazz, il s’agit moins d’une compilation “thématique” que d’une relecture a posteriori d’un moment musical, recomposé à partir d’archives dispersées, et présenté comme une cartographie possible d’une scène. Premier arrêt avec Pablo Schneider et « Amor en llamas ». Né en 1949 dans l'est du Venezuela, Pablo Schneider débute sa carrière à la fin des années 60. Au cours des années 70, il mène plusieurs activités de front : auteur-compositeur, producteur, animateur de radio et de télévision, tout en travaillant également pour Polygram entre 1971 et 1974. Son premier album paraît en 1972 et sera suivi de plusieurs autres au cours de la décennie.« Amor en llamas » illustre une facette plus mélodique de cette scène vénézuélienne. Derrière son apparente simplicité, on retrouve ce mélange d'influences pop, rock et latino qui caractérise une grande partie des artistes réunis sur Venezuela 70. On poursuit avec Grupo C.I.M. et « Joropo n°1 ».C.I.M. signifie Grupo de Investigación Musical. Le groupe se forme au début des années 70 autour du chanteur et guitariste Elmar Leal, dans le quartier de La Cuarta Calle. Malgré une discographie très réduite — cinq singles seulement — le groupe laisse quelques enregistrements particulièrement singuliers, dont ce « Joropo n°1 » aux accents très psychédéliques.Le titre emprunte son nom au joropo, l'une des formes musicales les plus emblématiques du Venezuela, mais l'aborde de manière très libre, en mêlant tradition populaire et sonorités plus contemporaines. Une démarche qui résume assez bien l'esprit de toute cette compilation. On poursuit avec Ángel Rada et « Pánico a las 5 A.M. ».Né à Cuba en 1948 et arrivé au Venezuela alors qu'il n'avait qu'un an, Ángel Rada est l'une des figures majeures de cette scène expérimentale. Après avoir joué au début des années 70 au sein du groupe The Gas Light, il se passionne pour les possibilités offertes par la musique électronique et poursuit une partie de sa formation en Allemagne, notamment à Munich.Au fil des décennies, il développera une œuvre considérable, composée de plusieurs dizaines d'albums, devenant l'un des pionniers de la musique électronique vénézuélienne.Avec « Pánico a las 5 A.M. », on entend déjà cette curiosité pour les sons nouveaux et cette volonté de faire dialoguer modernité technologique et sensibilité latino-américaine. On poursuit avec Un Dos Tres Y Fuera et « Son de Tambor y San Juan ».Le groupe est formé au début des années 70 par Néstor et Eudis Blanco, originaires de l’est du Venezuela. Installés ensuite dans la région de Guatire, ils fondent avec le musicien Carlos Jugo le trio Un Dos Tres y… Fuera.Leur approche part d’un répertoire de joropo central, musique traditionnelle généralement interprétée de manière très réduite — harpe, voix et maracas — avant d’évoluer vers une instrumentation plus large intégrant batterie, basse, claviers et saxophone. Le groupe élargit également son répertoire vers d’autres formes populaires vénézuéliennes comme le calypso, le merengue de Caracas ou la parranda.« Son de Tambor y San Juan » s’inscrit dans cette continuité. Le morceau renvoie aux traditions afro-vénézuéliennes associées aux fêtes de San Juan, où les tambours structurent une musique à la fois rituelle et collective, très présente dans certaines régions du pays. Dernier morceau avec Vytas Brenner et « Caracas Para Locos ».Né en 1946 à Tübingen en Allemagne, Vytas Brenner arrive au Venezuela en 1949. Il devient ensuite l’une des figures importantes du rock progressif et de la musique expérimentale vénézuélienne à partir du début des années 70.Formé dans un environnement musical très ouvert, il développe une approche où se mêlent instruments électriques, synthétiseurs, éléments de musique symphonique et références aux musiques traditionnelles de son pays d’adoption. Il fait partie de ces musiciens qui contribuent à définir une forme d’identité musicale moderne au Venezuela durant cette période.« Caracas Para Locos » s’inscrit dans cette logique d’hybridation permanente entre rock, expérimentations électroniques et ancrage local, caractéristique de l’ensemble de la compilation Venezuela 70.