IA insolites dans le monde En France, quand on parle d'intelligence artificielle en entreprise, on parle productivité, automatisation, gain de temps. C'est légitime et c'est aussi ce que je transmets en formation. Mais à force de ne regarder que cet angle, on rate quelque chose : ailleurs dans le monde, l'IA sert à tenir compagnie, à préserver des langues qui disparaissent, à recréer la voix d'un défunt. Ces usages ne sont pas des anecdotes exotiques. Ils racontent comment chaque société projette ses propres peurs et ses propres manques sur une technologie identique. IA insolite, définition : Application d'intelligence artificielle conçue pour répondre à un besoin humain, social ou culturel plutôt qu'à un objectif de productivité ou de rentabilité. Ces usages relèvent de la robotique affective, de la préservation patrimoniale ou de l'accompagnement émotionnel, et sont fortement déterminés par le contexte culturel du pays où ils émergent. Des robots conçus pour être aimés, pas pour être utilesAu CES 2026, la startup japonaise Ludens AI a présenté deux robots qui assument de ne servir à rien : Cocomo et Inu. Cocomo se déplace, mémorise, s'adapte lentement à son foyer, comme un animal qui apprend à connaître les siens. Inu, décrit comme un « chiot extraterrestre de bureau », ne bouge pas : il réagit à la voix, au toucher, aux sons, par des clignements et des micro-réactions. Aucune promesse d'efficacité. Juste une présence. Aux États-Unis, ElliQ, développé par Intuition Robotics, va plus loin dans le renversement. Là où un ChatGPT attend qu'on le sollicite, ElliQ sollicite l'humain : il demande comment s'est passée la nuit, rappelle une prise de médicaments, encourage à sortir. Le robot est déjà déployé auprès de personnes âgées isolées, avec le soutien de programmes publics. L'argument du fondateur mérite qu'on s'y arrête : après trente ou quarante ans de vie commune, ce qui fait décliner la santé d'une personne veuve n'est pas seulement physiologique. C'est la disparition du lien conversationnel quotidien. Ce robot n'occupe pas la place d'un soignant. Il occupe celle d'une présence. Quand l'IA touche au deuil : la ligne rouge sud-coréenneEn Corée du Sud, des dispositifs permettent depuis plusieurs années de recréer numériquement un proche disparu : voix, apparence, parfois une forme de conversation simulée. L'usage suscite autant de fascination que de rejet, et pour une raison simple : la frontière entre réconfort et illusion y est extrêmement ténue. C'est probablement l'exemple le moins transposable de cette liste. Il touche à des questions éthiques qui dépassent largement le cadre technologique, et qui mériteraient un vrai débat de société avant tout déploiement large. L'IA comme outil de préservation linguistiqueC'est l'usage qui m'intéresse le plus, parce que c'est le plus transposable. Le problème est documenté : la plupart des grands modèles de langage ne reconnaissent couramment que l'arabe standard moderne. Les trente et quelques dialectes : levantin, darija marocain, hassaniya mauritanien, saïdi de Haute-Égypte, parlés par des dizaines de millions de locuteurs, restent quasi invisibles pour l'IA. Chacun porte pourtant ses propres structures syntaxiques, ses formules de politesse, ses non-dits. Un premier programme mondial de subventions dédié à la préservation culturelle dans l'IA aurait été officialisé à Paris en juin 2026, doté de 6,5 millions d'euros pour quatre organisations travaillant en Afrique, au Proche-Orient et en Amazonie. Le programme LINGUA Africa (Microsoft AI for Good Lab, Gates Foundation, Masakhane, Google.org) a sélectionné en 2026 vingt-six projets couvrant plus de cinquante langues, dialectes et langues des signes africaines. Sur plus de 2 000 langues africaines, 42 bénéficient aujourd'hui d'un support significatif dans les grands modèles. Culture et IA générative : le débat qui a traversé le HeivaEn Polynésie, l'IA générative s'est invitée dans un terrain particulièrement sensible. Début juin 2026, au Heiva des écoles, des groupes ont utilisé des musiques et des voix générées par IA pour accompagner leurs prestations. Résultat : des mots en tahitien écorchés, des voix méconnaissables, et une réaction immédiate des figures de la culture polynésienne. Plusieurs responsables de troupes ont tranché sans ambiguïté. Tiare Trompette-Dezerville, vice-présidente du jury du Heiva i Tahiti 2026, résume la position : l'outil pour la gestion, oui ; la création artistique, non. En parallèle, le contexte juridique français bouge lentement. Le 8 avril 2026, le Sénat a voté à l'unanimité une proposition de loi portée par Laure Darcos instaurant une présomption d'exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d'IA. Concrètement : ce serait aux plateformes de prouver qu'elles n'ont pas utilisé une œuvre, et non plus aux créateurs de prouver qu'elles l'ont fait. Le texte n'est pas adopté : il est bloqué à l'Assemblée nationale depuis, et la Sacem a lancé une tribune signée par des dizaines de milliers de créateurs pour tenter de le débloquer. Ce que j'en retireL'IA n'a pas d'usage universel figé. Elle se façonne selon les besoins, les peurs et les priorités de la société qui l'adopte. Au Japon, les robots sont perçus comme des partenaires ; en Occident, des décennies de science-fiction anxiogène ont construit l'inverse. Même technologie, réception opposée. C'est un point que je répète en formation : quand une entreprise dit « nos équipes résistent à l'IA », la résistance est rarement technique. Le modèle de préservation culturelle est directement transposable au monde professionnel français. Valoriser des savoir-faire régionaux, documenter des patrimoines locaux menacés, préserver des dialectes : c'est un sujet concret pour les collectivités, les associations culturelles et les entreprises ancrées dans un territoire. Personne ne s'en est encore vraiment emparé. L'accompagnement des personnes âgées mérite qu'on s'y intéresse avec prudence. L'enjeu n'est pas de substituer la technologie au lien humain, mais de l'utiliser là où l'isolement est déjà installé. En France, le robot Miroki (Enchanted Tools, entreprise française) a été testé à l'Ehpad Annie Girardot à Paris et dans plusieurs hôpitaux de l'AP-HP, sur des missions concrètes : rappels d'hydratation, accompagnement d'enfants en radiothérapie. Les limites sont réelles : mobilité en milieu contraint, sécurité, acceptabilité, mais le terrain avance. FAQQu'est-ce qu'une IA insolite ? Une application d'IA conçue pour répondre à un besoin humain, social ou culturel plutôt qu'à un objectif de productivité. Robots compagnons, préservation de langues en danger, accompagnement émotionnel des personnes isolées. Pourquoi le Japon accepte-t-il mieux les robots compagnons que la France ? Le rapport culturel japonais à la robotique est historiquement plus positif : les robots y sont perçus comme des partenaires. En Occident, l'imaginaire collectif a été façonné par des décennies de science-fiction construisant la machine comme menace. L'IA peut-elle vraiment sauver les langues en danger ? Elle peut y contribuer, à condition que les données soient collectées avec le consentement des communautés concernées. Le principal obstacle n'est pas technique mais économique : les langues à faible marché sont absentes des corpus d'entraînement. La France a-t-elle légiféré sur l'IA et le droit d'auteur ? Pas encore. Le Sénat a voté à l'unanimité le 8 avril 2026 une proposition de loi instaurant une présomption d'exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d'IA, mais le texte n'a pas été examiné par l'Assemblée nationale. Des robots d'accompagnement sont-ils déjà utilisés en France ? Oui, en phase de test. Le robot Miroki, conçu par la société française Enchanted Tools, a été expérimenté en Ehpad et dans des hôpitaux parisiens. 💬 À vous 💡 Soutenez le podcast : ✅ Abonnez-vous à DigitalFeeling sur LinkedIn ✅ Rejoignez ma newsletter : substack.com/@elodiechenol ✅ Laissez 5 ⭐ sur Apple Podcasts ou Spotify ✅ Partagez cet épisode à un dirigeant qui en aurait besoin 🎙️ Abonnez-vous à Digital Feeling sur votre plateforme d'écoute préférée pour ne manquer aucun épisode. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.