Évangile du mercredi 14 octobre 2026 – 28ème Semaine du Temps Ordinaire « Quel malheur pour vous, pharisiens ! Vous aussi, les docteurs de la Loi, malheureux êtes-vous ! » (Lc 11, 42-46) En ce temps-là, Jésus disait : « Quel malheur pour vous, pharisiens,parce que vous payez la dîmesur toutes les plantes du jardin,comme la menthe et la rueet vous passez à côté du jugement et de l’amour de Dieu.Ceci, il fallait l’observer,sans abandonner cela. Quel malheur pour vous, pharisiens,parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues,et les salutations sur les places publiques. Quel malheur pour vous,parce que vous êtes comme ces tombeaux qu’on ne voit paset sur lesquels on marche sans le savoir. » Alors un docteur de la Loi prit la parole et lui dit :« Maître, en parlant ainsi,c’est nous aussi que tu insultes. » Jésus reprit :« Vous aussi, les docteurs de la Loi, malheureux êtes-vous,parce que vous chargez les gensde fardeaux impossibles à porter,et vous-mêmes, vous ne touchez même pas ces fardeauxd’un seul doigt. » D'un seul doigt Chaque midi, dans sa petite cuisine aussi rustique que rurale, ma grand-mère faisait de la soupe pour les pauvres de la rue. Passant mes étés dans son jardin, entre la menthe parfumée, les chats errants et les framboises, je ne me souviens plus du nombre de bols qu'elle servait chaque midi, m’appelant pour l’aider à servir ces inconnus aux regards indéfinissables. Je me rappelle de tous ces visages à qui elle ouvrait grand la porte, elle les accueillait un à un avec son tablier délavé et si fleuri. Je me souviens aussi de ses mains rougies par le chaudron, égratignées par les cueillettes du jardin et qui ne comptaient jamais rien : ni les portions, ni les retours, ni les jours. Elle n’avait rien et donnait comme on respire, sans tenir de registre. L'évangile de ce jour s'adresse justement à ceux qui tiennent registre. « Vous payez la dîme sur toutes les plantes du jardin, comme la menthe et la rue, et vous passez à côté du jugement et de l'amour de Dieu » (Lc 11, 42). Jésus ne reproche pas la dîme elle-même — « ceci, il fallait l'observer, sans abandonner cela » — mais ce que le calcul, poussé jusqu'à la feuille de menthe, finit par faire taire en nous. Et il va plus loin encore, visant les docteurs de la Loi : « vous chargez les gens de fardeaux impossibles à porter, et vous-mêmes, vous ne touchez même pas ces fardeaux d'un seul doigt » (Lc 11, 46). Un seul doigt. Pas même cela. La distance entre prescrire et porter, entre compter la charge d'autrui et la sentir peser sur ses propres épaules. Ma grand-mère, elle, ne touchait pas les pauvres d'un seul doigt : elle y plongeait les deux mains usées, jusqu'au poignet, dans le chaudron comme dans leur vie. « Le cœur est une menthe sauvage. Quand deux mains le frottent, il donne tout son parfum », écrit Christian Bobin dans La Nuit du cœur. Deux mains, jamais une seule qui effleure à distance. Il y faut du temps, de la chaleur, le risque d'être soi-même un peu froissé par ce qu'on approche. Un doigt tendu juge et classe ; deux mains qui frottent ne savent plus très bien où s'arrête la fragilité de l'autre et où commence la sienne propre. Deux mains qui frottent pour dégager le parfum de pleine humanité, le parfum de bonté divine si fragile et puissant qu’il ne peut être ni compté ni mesuré, seulement inspiré. Le Père compte-t-il, lui, la dîme de nos pauvretés ? Ou bien recueille-t-il, à deux mains, l'amer de nos cœurs-rues et la fraîcheur de nos âmes-menthes sans rien trier ni mesurer d'avance ? C'est tout le mystère de sa tendresse : il ne nous somme jamais, du bout d'un doigt, de porter seuls ce qu'il pourrait nous aider à porter. Il plonge les mains avec nous, jusqu’au fond de nos faims et de nos tombeaux piétinés, jusqu’à nous porter, parfumés de son espérance mentholée.