Culture Pixelle

Radio Grenouille

Culture Pixelle – Le podcast qui interroge l’impact du numérique dans la culture une aventure portée par Marie Picard et emmanuel vergès. Chaque semaine, 30 minutes de conversation avec un·e invité·e de choix pour explorer ensemble l’impact du numérique dans nos pratiques culturelles, médiatique et créatives. Ici, le numérique n’est pas seulement une affaire de technologies, ce n’est pas que capitaliste, polluant, addictif… mais c’est aussi coopératif, créatif et démocratique. Culture Pixelle est un espace d’échanges pour partager des expériences, faire de la veille, réfléchir de manière critique et politique et prendre une longueur d’avance. Le pari : vous faire faire un pas de côté pour mieux comprendre la puissance et les limites de ces outils, et imaginer ensemble de nouveaux usages. 📻 En direct : chaque jeudi du mois à 17h30 sur Radio Grenouille 88.8 et en web radio 🔁 En rediffusion : le mercredi à 13h 🎧 En podcast : à écouter et binger sur toutes les plateformes et sur Instagram

  1. -23 h

    Culture Pixelle #59 - Les mythes n’ont pas de territoire, ni d’outils avec Kenza Zouari et Kaïs Dhifi

    Cette semaine, on a reçu deux invités qui travaillent ensemble depuis les deux rives d'une même question : comment exercer notre droit à inventer des mondes ? Kaïs Dhifi est sculpteur. Il grave le métal, assemble des artefacts. Et avec, il construit Metalia, un univers fictionnel spéculatif ancré dans une archéologie méditerranéenne qui n'a pas encore eu lieu, ou qui aurait pu exister. Kenza Zouari est curatrice. Elle accompagne à Tunis des artistes qui travaillent avec les outils numériques, et pose sur ces pratiques un regard qui interroge à la fois ce que les outils permettent de raconter, mais aussi qui peut les utiliser. Leur accessibilité est inégale des deux côtés de la Méditerranée. Notre conversation a commencé par questionner la légitimité du récit. « Au lieu de lutter contre ce qui existe - ce qui me consommait énormément d'énergie - autant faire table rase et réinventer ce que je préfère. Ce qui m'arrange moi, ce qui arrange ma culture, mon histoire, avec de vrais ingrédients de mon histoire d'un point de vue de quelqu'un qui aurait pu comprendre ou vivre ce mythe. » Ce geste de ne pas contester le récit dominant mais en construire un autre depuis l'intérieur de sa propre expérience, est au cœur de Metalia et du travail de Kaïs. C'est une manière d'occuper le terrain mythologique sans demander permission. Mais la question de l'outil reste entière comme le souligne Kenza tout au long de l’émission : « Ce que j'aime chez Kaïs, c'est que s'il va utiliser la technologie, c'est que vraiment son œuvre le demande. Et je pense que chaque artiste devrait se poser cette question : est-ce que mon travail artistique nécessite l'utilisation d'une technologie ? » On connaît la réponse facile : le numérique démocratise, ouvre, libère des imaginaires et les potentiels de création. C’est un outil. On connaît aussi la réponse défensive : il pervertit, uniformise, colonise. Kenza refuse les deux. Elle pose une autre question : celle de la nécessité artistique. Ce n'est pas l'outil qui crée l'œuvre. C'est l'œuvre qui appelle, ou non, l'outil. Sauf que l'outil, lui, n'est pas neutre dans sa distribution. « Des formules de code, des algorithmes, des outils comme les protecteurs pour ceux qui font de l'art génératif, ça ne sont pas accessibles à tous. Ça reste de l'autre côté de la Méditerranée. » Ce « de l'autre côté de la Méditerranée » peut encore résonner longtemps. La contre-mythologie de Kaïs n'est pas seulement une question de récit. C'est aussi une question de moyens. Qui peut se permettre de construire des univers alternatifs avec les outils que ces univers requièrent ? Kaïs y répond de manière concise ! « Cet univers n'a pas à être validé. » Ni par les institutions. Ni par les plateformes. Ni par les outils dominants. C'est une forme d’affirmation de “souveraineté” créatrice que lon pourrait appeler une “exception artistique”  qui n'attend pas l'accessibilité pour exister, et qui, peut-être, ouvre une voie en attendant qu'elle arrive. Kaïs Dhifi et Kenza Zouari étaient en résidence à Euphonia. Leur projet ThunderGolf sera présenté à la Biennale Chronique à la Friche Belle-de-Mai, les 24 et 25 octobre 2026.

  2. 1 oct.

    Culture Pixelle #58 - Qui décide ce qu'on écoute, et qui protège celles et ceux qui créent ? avec Laure Darcos, sénatrice et Jaad de Deezer

    Deuxième épisode depuis le congrès du SMA à Nancy. Cette semaine, deux voix qui éclairent chacune à leur manière ce qui se joue dans la relation entre les plateformes, les artistes et le droit. Jaad, responsable de l'expérience éditoriale chez Deezer, celui qui pense, depuis l'intérieur, comment une plateforme organise la découverte musicale. Et Laure Darcos, sénatrice de l'Essonne, rapporteure de la proposition de loi relative à la présomption d'utilisation des contenus culturels par les fournisseurs d'intelligence artificielle, une loi votée à l'unanimité au Sénat en avril. Deux regards, un même fil : qui décide de ce qu'on écoute, et qui protège ceux qui créent ? « Notre but, c'est pas forcément qu'il reste le plus longtemps sur la plateforme. Le but, c'est qu'il ne se désabonne pas. » Jaad distingue deux types de playlists qui illustrent aujourd’hui les logiques qui gouvernent le streaming : Les playlists "doudou" : les musiques que l’on connait et que l’on écoute et ré-écoute en permanence, où l'utilisateur reste dans sa zone de confort, un long moment. Et les playlists de découverte : un risque éditorial assumé, une chanson inconnue, un artiste émergent, l'utilisateur peut décrocher, mais il peut aussi trouver quelque chose qui change tout. La plateforme préfère souvent la première logique. Par modèle économique. Et c'est précisément là que se joue la question de la diversité musicale. « Il nous manque aujourd'hui une plateforme qui soit associée principalement à la découvrabilité d'artistes. Toutes les plateformes fonctionnent comme des grandes librairies très organisées, mais la cascade vers la découverte d'un artiste, vers le concert, vers le fan, aucune plateforme ne le fait bien. » Aujourd’hui sur les plateformes, trouver une chanson ne suffit pas. Ce qui fait vivre un artiste, c'est un public qui le suit, qui vient le voir sur scène, qui devient fan à différents degrés. Le streaming a révolutionné l'accès à la musique. Il n'a pas résolu la relation entre l'auditeur et l'artiste. Et cette relation-là, ce que faisaient les disquaires, les émissions de radio, les critiques musicaux, n'a pas trouvé son équivalent en régime numérique. Et c’est peut-être une trés belle nouvelle. Cela implique que les plateformes ne peuvent pas être les seuls espaces de prescription. Il va falloir jouer collectif ! A Radio Grenouille, on le sait, et on y répond à sa manière depuis ses studios. « Derrière la propriété intellectuelle, c'est la propriété industrielle aussi qui est en jeu, c'est notre souveraineté numérique et surtout notre souveraineté culturelle. » Laure Darcos pose l'enjeu de sa proposition de loi dans ses véritables dimensions. Le moissonnage des œuvres par les LLM sans accord ni rémunération des auteurs, ce n'est pas seulement une question de droit d'auteur. C'est une question de rapport de force industriel. Les acteurs de la tech ont déposé 110 amendements d'obstruction à l'Assemblée nationale pour bloquer le texte, au nom de la compétitivité française face aux Américains et aux Chinois. Mais ce qu'ils défendent, c'est le droit de moissonner sans payer. Et ce que défend Laure Darcos, c'est que la création mérite rémunération, et que l'auteur doit rester maître de ce que devient son œuvre. Un combat qui rejoint directement celui d'Aurélie Hannedouche et de Jean-Baptiste Gourdain la semaine dernière : qui capture la valeur, et qui la redistribue ? Un épisode pour comprendre que la découvrabilité et le droit d'auteur ne sont pas deux sujets séparés — c'est le même combat, mené depuis des positions différentes, pour que les artistes puissent continuer à vivre de leur travail.

  3. 1 oct.

    Culture Pixelle #57 - Le marché de la musique croit, mais ne ruisselle pas ! avec Aurélie Hannedouche du SMA et Jean-Baptiste Gourdin du CNM

    Culture Pixelle est partie en balade : Marie était au congrès annuel du SMA, le Syndicat des Musiques Actuelles, à Nancy, dans la grande salle de l'Autre Canal. Deux jours et demi de débats, de bilans, de projections — avec l'ensemble des acteurs de la filière : salles de concert, festivals, labels, radios, producteurs de spectacles. On a rapporté deux voix. Aurélie Hannedouche, déléguée générale du SMA depuis une vingtaine d'années — la femme qui tient la filière ensemble. Et Jean-Baptiste Gourdin, président du Centre national de la musique — l'institution née en régime numérique qui vient redistribuer, réguler, et penser les mutations du secteur. Deux voix, une même lucidité. « C'est pas juste de rester sur des constats et de dire "il n'y a qu'à, faut qu'on". L'idée c'est d'appliquer un peu nos idées. » Aurélie raconte la création de SOTICKET — billetterie coopérative portée par le SMA avec la FEDELIMA et le RIF il y a dix ans, pour que les salles restent maîtresses de leur data. Pas de données clients qui repartent vers les grandes plateformes pour être revendues. Pas de droits de location qui ponctionnent le public. Passer de la pensée à la pratique. Ce n'est pas une posture idéologique — c'est une réponse concrète à la concentration. Et ça fonctionne. SOTICKET comme les outils coopératifs qui essaiment dans la filière, disent quelque chose d'essentiel : l'indépendance ne se décrète pas, elle se construit outil par outil. « Si on laisse uniquement le marché faire son œuvre, il n'y aura plus de musique du monde, plus de jazz, plus de musique improvisée — et pas les futurs têtes d'affiche de demain. » Aurélie formule l'enjeu de découvrabilité avec une clarté tranchante. Les algorithmes des plateformes n'exposent pas la diversité — ils optimisent l'engagement, et l'engagement suit le mainstream. La longue traîne — les centaines de milliers de morceaux, d'artistes, d'esthétiques moins visibles — n'existe que si quelqu'un décide de la faire exister. Ce quelqu'un, c'est la politique culturelle. Les salles, les festivals, le FSER qui finance les radios indépendantes comme Radio Grenouille. Supprimer ces soutiens, c'est supprimer la diversité, petit à petit, inexorablement. « On a une filière marquée par un paradoxe : une forte croissance économique, et dans le même temps des fragilités de plus en plus manifestes sur toute la zone de l'émergence, de la diversité, des esthétiques moins mainstream. » Jean-Baptiste Gourdin nomme le même paradoxe que Walid Ben Youssef évoquait lors du précédent épisode de Culture Pixelle,  mais cette fois-ci depuis l'intérieur de la filière. La musique a fait x14 en dix ans. Les abonnés au streaming explosent. La billetterie croît. Et pourtant. Les indépendants s'épuisent, l'émergence se rétrécit, les festivals font face à des annulations climatiques en cascade - 213 manifestations annulées cet été, 22 millions d'euros de pertes de billetterie. La croissance globale est réelle. Elle ne ruisselle pas. C'est le rôle du CNM, une forme de caisse de mutualisation, taxe streaming, redistribution vers les maillons les plus fragiles, de corriger cette asymétrie. À condition que l'État ne détourne pas ces fonds vers son propre budget, ce qui est précisément ce qui se joue dans le prochain Projet de Loi de Finance. Un épisode pour comprendre que la filière musicale n'est pas seulement un secteur économique en croissance — c'est un écosystème fragile où la diversité culturelle ne survit que si on décide collectivement de la défendre. 🎵Le prochain épisode : Laure Darcos qui porte sénatrice sur l'IA et le droit d'auteur, et le responsable éditorial de Deezer sur la découvrabilité

  4. 17 sept.

    Culture Pixelle #56 - De la plateforme à la fabrique, quel modèle pour les économies de la culture avec Walid Ben Youssef

    Pour ouvrir la saison 5, on a reçu Walid Ben Youssef, associé chez EY Consulting, cabinet de conseil et d'audit qui a produit, depuis 2017, l'une des études de référence sur le poids économique des Industries Culturelles et Créatives en France. Producteur de cinéma dans une vie antérieure, Walid arpente aujourd'hui les territoires pour aider des projets culturels et institutionnels à se structurer, à trouver leur gouvernance et à construire des modèles entre argent public et argent privé. Les ICC n'est pas un qu’un acronyme de politique culturelle. C’est aussi une autre lecture, économique, de comment la culture est produite en France. On estime que cela représente 2,9 % du PIB, 600 000 emplois directs, soit plus que l'industrie automobile et d’autres cumulées. Et pourtant, quelque chose se fissure, ne fonctionne plus. « Ce que je vois, c'est cette tension entre une logique de plateforme globale qui a tendance à être très très grosse, et une logique de fabrique essentielle à la vie culturelle, qui elle se fragmente et a de plus en plus de mal à trouver un modèle économique. » D'un côté, les plateformes - Netflix, Spotify, les grandes plateformes d'écoute … - qui captent l'essentiel de l’attention et de de la valeur, contrôlent l'accès aux publics, et fabriquent de la croissance qui ne ruisselle guère. De l'autre, les fabriques, ces lieux de cultures, les friches, les tiers lieux, les scènes de quartier, les festivals enracinés qui créent du lien, proposent une présence, travaillent avec les publics en direct. Les premières grossissent. Les secondes s'épuisent. Et c'est là que se joue une réelle bataille culturelle, pas dans les statistiques agrégées, mais dans cet écart qui se creuse. « Il appartient aux politiques de porter cette parole que sur leur territoire, quand on dispose de fabriques, de lieux, de liens, de relations, c'est un territoire plus attractif, qui génère plus d'activité, qui attire les talents. » Pendant longtemps, la culture a été perçue comme un coût. Les études sur les ICC cherchent à changer ce récit : la culture produit de la richesse, de l'innovation, de l'attractivité. Mais ce message ne se diffuse pas tout seul. Il faut de la pédagogie, du plaidoyer, des élus qui comprennent que soutenir une fabrique culturelle dans leur quartier, c'est aussi une politique publique d’investissement sur le long terme. Et dans un moment où les dotations publiques s'amenuisent, cette conviction politique est une condition de survie pour beaucoup de structures. « On a une bande passante d'attention qui n'est pas infinie. Et la bataille de l'attention n'est pas facile à gagner contre les réseaux sociaux. » L'économie de l'attention est le vrai marché. Mais le marché n’est pas un commun. C’est un espace de concurrence. Alors, les lieux culturels partent avec un désavantage structurel : ils demandent du déplacement, du temps, de la présence. Ce que les plateformes ne demandent pas. Un enjeu de politique publique qui dépasse largement le ministère de la Culture. Un épisode pour commencer la saison avec les pieds sur terre et la tête pour comprendre que derrière les chiffres flatteurs des ICC, se joue quelque chose d’essentiel : quels choix faisons-nous pour fabriquer de la culture dans sa diversité de formes, d'expressions, d'expériences, de situations … ?

  5. 15 juil.

    Culture Pixelle #54 - Marseille, hub digital mondial et ville numérique inclusive, avec Christophe Hugon

    Un épisode pour penser le numérique depuis un territoire concret - non pas comme une infrastructure abstraite, mais comme un ensemble de choix politiques qui traitent des questions d’inclusion, de souveraineté, de contribution. Cette semaine à Culture Pixelle, on a reçu Christophe Hugon, conseiller municipal délégué aux relations avec les acteurs numériques et au budget participatif à la Ville de Marseille, venu du Parti Pirate — celui qui milite pour la transparence totale de l'action publique et le libre accès à l'information — et scientifique de formation. Un élu qui pense le numérique à 360°, des câbles sous-marins aux bureaux municipaux de proximité, des data-centers aux enjeux d’éducations aux médias et aux questions d’illectronisme dans la cité. L'occasion de traverser deux questions qui nous animent cette année à Culture Pixelle : comment on aborde un numérique inclusif et durable dans une ville qui est un port de données important dans le paysage numérique mondial, et en même temps une ville qui doit accompagner ses services, ses acteurs adminsitratifs, publics ou économiques, ses citoyennes et citoyens à pouvoir utiliser ces outils dans une perspective d’Intérêt Général. « Marseille est devenue le 6e hub pour les mêmes raisons qui ont fait que c'est un très grand port. C'est sa situation géographique. On est un port de 3000 ans en un an. » On commence à discuter de la position particulière de Marseille dans la géographie euro-méditerranéenne : les 16 câbles sous-marins qui remontent la vallée du Rhône vers le nord de l'Europe, qui relient l'Afrique, le Moyen-Orient et l'Asie au continent ne sont pas une décision politique ou un projet d'aménagement. C'est la géographie. Marseille est un hub numérique pour les mêmes raisons qu'elle a toujours été un hub commercial. Et avec ça vient une responsabilité que la ville ne peut ni déléguer ni ignorer : des data centers sous législation américaine côtoient des opérateurs souverains locaux, des flux stratégiques transitent par les mêmes infrastructures que les données de Radio Grenouille. Être porte d'entrée numérique de l'Europe, c'est aussi être au cœur de questions de souveraineté qui dépassent largement l'échelle municipale. « La fracture numérique, c'est pas seulement ceux qui utilisent le numérique et ceux qui ne l'utilisent pas — c'est ceux qui l'utilisent dans leur propre intérêt et ceux qui ont du mal à le faire. » Et dans cette « géographie », vient naturellement celle des usages et de l’accès. On a longtemps pensé la fracture numérique comme un problème d'accès — avoir ou ne pas avoir un téléphone, une connexion, un ordinateur. Christophe déplace le curseur vers la notion d’illectronisme : quelqu'un peut être ultra-connecté, passer des heures sur TikTok et Instagram, et être incapable d'inscrire ses enfants à l'école en ligne, de postuler à un emploi, de faire ses démarches administratives. Ce n'est pas un problème de connexion. C'est un problème de conception — des outils pensés par et pour ceux qui n'en ont pas besoin d'aide. Et avec l'IA, la même fracture se reproduit : entre ceux qui l'utilisent comme levier et ceux qui en tirent une mélasse inconsistante, satisfaisante dans la forme, inutile dans le fond. « L'empathie humaine permettra toujours de trouver des solutions pour des cas complexes — et on sait très bien qu'à Marseille, il y a énormément de cas très complexes. » Face à la tentation du tout-numérique et de la dématérialisation totale des services publics, Christophe défend une ligne simple et ferme : on ne ferme pas les bureaux de proximité. Parce que la dématérialisation, quand elle supprime le contact humain, ne simplifie pas l'accès aux droits, elle l'entrave. L'alophonie, le handicap, les situations administratives complexes, les personnes âgées qui ont besoin d'un visage et d'une voix, aucun chatbot n'anticipera ces cas. Et à Marseille, ces cas sont légion. La Ville a choisi d'aller dans les quartiers, avec des services mobiles, des agents présents dans les mairies. Le numérique comme complément, pas comme substitut. Une posture qui dit quelque chose sur ce qu'on entend par service public en mode 2.0.

  6. 3 juil.

    Culture Pixelle #53 - Donner les clefs du savoir, avec Ali Sabbagh de Assabil

    Un épisode pour regarder la bibliothèque publique non comme un équipement culturel parmi d'autres, mais comme l'une des formes les plus concrètes et les plus vivantes de ce qu'on appelle le commun. Des sujets qui montre comment les bibliothèques alimentent nos réflexions sur le numérique depuis toujours ! Parce que l’Internet n’est peut-être juste qu’une grande bibliothèque mondiale ?!    Cette semaine à Culture Pixelle, on a reçu Ali Sabbagh, coordinateur des activités culturelles de ASSABIL — le chemin, la source d'eau en arabe — une ONG libanaise fondée en 1997 pour créer et gérer des bibliothèques publiques à Beyrouth. ASSABIL c’est trois bibliothèques municipales, un réseau à travers le Liban, une bibliothèque mobile née après la guerre de 2006. Ali était en résidence à la Friche Belle de Mai dans le cadre du programme Courants du Monde de l'Institut français. On s’est croisé. On a partagé des vieilles amitiés, et des sujets de préoccupation communs autour de la culture, des institutions et de la place du savoir dans nos sociétés.  En effet, ce qui se joue à ASSABIL, c'est une question que l’on travaille à Culture Pixelle : la place des citoyennes et citoyens organisés en société civile, dans la garantie de continuité des services publics, en particulier culturels. Dans un moment où les Etats se pensent plateformes, entreprises ou s’effacent, comment les associations inventent ce qui fat aussi société ? Quelque chose qui résonne avec ce mantra de Culture Pixelle : l’intelligence est dans les périphéries. Et l’importance des savoirs et de leurs libres circulation. En ce sens, les bibliothèque, comme l’Internet, sont pour nous, des équipements fondamentaux de nos démocraties. « La lecture nourrit l'esprit critique. Elle nous permet de couvrir les différents points de vue. La lecture elle-même a un rôle très important dans la cohésion sociale et de construire le vivre ensemble. » La bibliothèque n’est pas qu’un dépôt de livres mais une infrastructure de démocratie. Au Liban — 18 communautés religieuses reconnues, des centaines de milliers de réfugiés palestiniens et syriens, une histoire de guerres civiles — l'enjeu n'est pas culturel au sens étroit. C'est la question même du vivre ensemble qui se joue dans ces espaces de cultures partagées. Des bibliothèques laïques, non confessionnelles, où ni la religion ni la politique ne sont promues. Des lieux neutres dans un pays où la neutralité est déjà un acte politique. « On a réussi à transformer la crise en une opportunité. »* Quand la municipalité de Beyrouth coupe les financements en 2020, ASSABIL ne ferme pas. Elle installe des panneaux solaires, ouvre 7 jours sur 7 avec des volontaires qui ont les clés. Le modèle associatif rend tangible l’acte collectif de chacune et chacun. Pas la résilience comme exploit, mais l'inventivité et la détermination à se tenir ensemble comme manière d'être au monde. « On n'est pas seulement bibliothécaire chez ASSABIL. On est facilitateur culturel. » Le facilitateur culturel chez ASSABIL, c'est quelqu'un qui organise des ateliers d'écriture, accueille des classes, monte des projets de soutien psychosocial après l'explosion du port, invite la communauté éthiopienne à présenter sa culture et ses danses, conserve le patrimoine oral en formant une nouvelle génération de conteurs. La bibliothèque comme le lieu du lien. Un espace où l'on vient chercher un livre, charger son téléphone, trouver de la chaleur, faire une fête, écrire, écouter. Un lieu où l'on lit le monde plus qu'on ne lit un livre.

  7. 23 juin

    Culture Pixelle #52 - L'espoir c'est punk ! avec Garance de l'Hydre

    Quand on ouvre un livre de hopepunk, on dialogue avec le futur. Aujourd'hui et maintenant. La littérature de l'imaginaire n’est pas une fuite hors du réel, mais un des outils les plus politiques dont on dispose pour le réinventer, à commencer par ce soir, en ouvrant un livre. Cette semaine à Culture Pixelle, on a reçu Garance, libraire et sociétaire de L'Hydre aux mille têtes. Une librairie généraliste et engagée, tournée vers les éditions indépendantes, féministes, anticoloniales, la littérature de l'imaginaire, organisée en Scop, fondée en 2018.  Le sujet du jour : le hopepunk. Un mot né en 2017 d'un simple post Tumblr d’Alexandra Rowland - l'espoir est un acte de rébellion - devenu un genre littéraire à part entière. Le hope punk est au croisement de l'écologie, du féminisme, du queer et de la justice sociale. Et une réponse directe à la saturation du cyberpunk, ce futur de néons et de surveillance qui était censé être de la fiction et qui est devenu notre présent.  Pourquoi parler du Hope Punk à Culture Pixelle ? Parce qu’il ouvre ouvre une troisième voie narrative au delà d’une utopie naïve ou d’une dystopie paralysante du Cyberpunk, cette littérature et ces univers cinématographiques qui alimentent tout notre imaginaire technologique depuis Philip K. Dick à Norman Spinrad, de John Brunner à William Gibson. De Minority Report à Blade Runner 2049 ! Pourquoi aussi ?  “Parce que les autrices et les auteurs sont gentils avec leur personnage. Et ça, ça change vraiment énormément. » Cette gentillesse dit tout sur la révolution esthétique du hopepunk et de ce que ces oeuvres transforment les théories narratives classiques qui font souffrir les personnages, aggravent sans cesse leur situation pour croire que notre attention demande cela ! Le hopepunk refuse cette logique. Les personnages sont préservés, soignés, laissés à une existence qui leur est propre au-delà de l'arc narratif. Ce n'est pas de la complaisance mais une posture politique. Becky Chambers, une des figures centrale du genre, construit des univers où les personnages pensent, évoluent, existent pour eux-mêmes. Et cette tendresse-là, dans un monde saturé de violence narrative, est joyeusement subversive. « On y est déjà. Il y a des choses qui étaient dans des livres de SF des années 70, on a dépassé. »* Le hopepunk est aujourd’hui nécessaire plutôt que simplement désirable. Le cyberpunk des auteurs des années 50 et 60 qui écrivaient notre présent sans le savoir, n'est plus un référentiel. La dystopie est arrivée. Elle est là : les métacorporations, la surveillance numérique, les inégalités explosées … On n'a même plus besoin de les imaginer. Ce qui manque maintenant, ce sont d'autres mondes possibles à faire exister. Le hopepunk ne nie pas le marasme, mais ouvre des bifurcations. « Cette littérature de l'imaginaire nous permet de réinterpréter le présent. Elle ne nous envoie pas dans le futur — elle nous permet de réactualiser notre présent. » A Culture Pixelle on aime citer Nicolas Nova pour formuler ce qui est peut-être la clé de ce rapport complexe que l’on a aux récits et leur supposé pouvoir de transformation : la littérature de SF n'est pas prophétique, elle ne prédit pas ce qui va venir, elle nous donne des outils pour lire ce qui est déjà là autrement, pour faire dès aujourd’hui. Et si le hopepunk arrive aujourd'hui avec cette force-là, c'est parce qu'on en a besoin maintenant, pour regarder différemment un présent numérique qui se raconte lui-même et nous accompagner à faire, ensemble, un pas de côté.

  8. 15 juin

    Culture Pixelle #51 - Street Press donne à voir le documentaire du Collectif Nawak

    Un épisode pour appréhender l'évolution de l'écriture journalistique comme une bifurcation vers des récits plus lents, plus collectifs, plus situés, plus libres, et demain peut-être portés directement par ceux qui les vivent. Et qui se diffusent sur les médias indépendants À Marseille, les chiffres du narcotrafic font régulièrement la une. Derrière les statistiques, derrière les faits divers, il y a des visages, des familles, des vies interrompues — et des proches qui refusent que leurs morts soient réduits à quelques lignes dans une dépêche. Cette semaine à Culture Pixelle, on a reçu Mickaël Gence et Étienne Bonnot du Kollectif Nawak pour parler de leur documentaire Jusqu'à notre dernier souffle, diffusé en partenariat avec Street Press. Pendant deux ans et demi, ils ont suivi Atika, Karima et Laetitia, trois femmes marseillaises qui ont perdu un proche dans des assassinats liés au trafic de drogue et qui se battent au sein du Collectif des familles de victimes. Un film qui parle de violences, et aussi de mémoire, de dignité, et de ce qui transforme des citoyennes en militantes infatigables. « On s'est dit qu'on pouvait prendre le temps - ce temps que l'on n'a pas dans les médias traditionnels, dans le news - le temps de rencontrer qui sont ces personnes dont on ne parle jamais. » Étienne nomme ce que le digital et l'autoproduction rendent possible : sortir du format imposé. Dans le JT, ces femmes n'existent qu’à peine, comme contexte d'un fait divers, comme chiffre dans une statistique. Prendre le temps de les rencontrer, de les suivre sur deux ans et demi, de laisser le récit se construire à leur rythme plutôt qu'à celui de l'actu a été une ligne éditoriale que seule l'autoproduction numérique rend aujourd'hui possible. Le digital n'a pas seulement changé la diffusion. Il a changé les conditions mêmes de l'écriture. « Street Press a pris le film comme il est, sans couper — alors que les télés, on sait qu'elles vont charcuter. C'est une liberté. » Mickaël évoque que la liberté formelle est une condition du récit juste. Pas de 52 minutes imposées, pas de coupes éditoriales qui dénaturent, pas de politique de diffusion qui efface ce qui dérange. Le choix de Street Press est un choix conscient, compte tenu de l’ADN de ce média à la fois pure-player mais aussi travaillant ces sujets de société. Les médias indépendants en ligne rendent possible aujourd'hui ce que les chaînes traditionnelles ne peuvent plus offrir. Ces nouvelles écritures documentaires trouvent des espaces de respiration dans le paysage numérique. « Les médias indépendants permettent d'avoir un contre-récit, une autre manière de raconter, de choisir d'autres sujets — et c'est souhaitable. » Étienne et Michaël parlent depuis l'intérieur des médias traditionnels -  pigiste et monteur à France 3. Ils connaissent les contraintes des médias mainstream. La galaxie Street Press, Blast, Mediapart et plus n'est pas une alternative fragile mais une nécessité démocratique. Des économies précaires, mais des espaces où l'horizontalité est réelle, où les autres manières de raconter sont encouragées, où le dialogue entre journalistes et personnes peut prendre des formes que le grand média ne tolère plus depuis longtemps. « Demain, peut-être qu'elles porteront leur propre récit, et c'est peut-être ça le chemin d'après des narrations. » Si le documentaire de Mickaël et Étienne est déjà une étape pour raconter autrement, depuis une position assumée, avec le temps qu'il faut, le chemin d'après, sera peut-être que les personnes concernées deviennent elles-mêmes autrices de leurs récits. Une décentralisation narrative et médiatique comme horizon politique ? Le numérique l'a rendu techniquement possible. Il reste à le rendre structurellement réel.

Notes et avis

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À propos

Culture Pixelle – Le podcast qui interroge l’impact du numérique dans la culture une aventure portée par Marie Picard et emmanuel vergès. Chaque semaine, 30 minutes de conversation avec un·e invité·e de choix pour explorer ensemble l’impact du numérique dans nos pratiques culturelles, médiatique et créatives. Ici, le numérique n’est pas seulement une affaire de technologies, ce n’est pas que capitaliste, polluant, addictif… mais c’est aussi coopératif, créatif et démocratique. Culture Pixelle est un espace d’échanges pour partager des expériences, faire de la veille, réfléchir de manière critique et politique et prendre une longueur d’avance. Le pari : vous faire faire un pas de côté pour mieux comprendre la puissance et les limites de ces outils, et imaginer ensemble de nouveaux usages. 📻 En direct : chaque jeudi du mois à 17h30 sur Radio Grenouille 88.8 et en web radio 🔁 En rediffusion : le mercredi à 13h 🎧 En podcast : à écouter et binger sur toutes les plateformes et sur Instagram