Culturissime ® Podcast

Max Torregrossa

CULTURISSIME : ma balade dans le monde de l'art. Une promenade sans destination. Aucun risque de se perdre ! www.culturissime.com

  1. 6 sept.

    Humanity, peace, freedom, etc...avec des cœurs, évidemment.

    Dans l’éditorial du dernier Art Review, Mark Rappolt, qui dit beaucoup de bien de sa revue sous une modestie un peu contrefaite, finit par se demander si l’art possède une fonctionnalité ou une capacité d’action dans le monde réel. Cela étant dit, ce qu’il reste après une lecture attentive du numéro de septembre est que l’art ne donne pas de solutions aux problèmes de ce monde, mais heureusement, on apprend qu’il nous reste la possibilité d’improviser notre propre liberté, notamment par l’insurrection ; cette dernière se faisant dans « l’acte de voir ». Alors, plongeons-nous dans ce magazine qui veut nous donner des réponses et dont la couverture présente le collectif indonésien Taring Padi. Ce collectif est peut-être l’une d’elles (de réponse) en raison de sa « simplicité morale », qui semble faire cruellement défaut à l’ambiguïté souvent vaine de l’art occidental. En se définissant d’abord comme activistes et ensuite comme artistes, les membres de Tarding Padi réactivent une forme élémentaire de la production artistique avec des éléments (bannières géantes, marionnettes en carton) pouvant servir de carburant aux luttes politiques. Autrement dit, l’art comme agit-prop et instrument de résistance. Rien d’extraordinaire, pourrait-on dire. Rappelons-nous cependant comment ce collectif avait été à l’origine d’une crise majeure lors de la Documenta 15 en 2022, avec une fresque à teneur quelque peu antisémite. Aujourd’hui, ses membres qui fustigeaient autrefois les musées comme des bastions « élitistes et bourgeois » sont les nouveaux prophètes du marché global. Dans son article, Adeline Chia évoque l’histoire de Taring Padi (« le croc du riz ») en remontant à 1998 durant le régime de dictature de Suharto. Le collectif qui est né durant une ère de soulèvements étudiants n’a jamais cessé de considérer que l’art ne doit pas être un objet de contemplation, mais un outil politique. La force de Taring Padi réside ainsi et notamment dans la « valeur d’usage » de ses créations. Leurs célèbres wayang kardus (marionnettes en carton grandeur nature), récemment exposées aux Sale Docks à Venise dans le cadre d’une contestation virulente contre le pavillon israélien, ne sont pas nées pour le calme des galeries. Ladija Triana, membre du groupe, explique que ces marionnettes servent littéralement de protection contre les gaz lacrymogènes dans la rue. Plus subversif encore pour le marché de l’art, le collectif partage librement ses méthodes de création lors d’ateliers, cassant la figure de l’artiste « génie individuel » pour une production communautaire. Autre aspect provocateur, le groupe pratique une économie radicalement égalitaire. Lors d’une vente à une institution comme dernièrement la Tate Modern, chaque contributeur est listé et rémunéré, y compris le cuisinier de la maison. Après vingt ans de lutte, le groupe ne montre aucun signe d’essoufflement. Reste cependant une question. Ces bannières et ces marionnettes de combats qui ont résisté à la dictature et au scandale, peuvent-elles survivre dans l’atmosphère des musées, confites dans leur propre succès ? L’IA et la surveillance des données sont aujourd’hui des sujets qu’il ne faut pas manquer de traiter pour les artistes soucieux de liberté et amateurs d’insurrection. Par conséquent, les articles ou les recensions d’exposition ne manquent pas dans la presse spécialisée. Dans ce numéro, on parle de la fameuse Machine Dreams : Rainforest de Rakik Anadol à Los Angeles, mais je préfère évoquer deux autres sujets. Le premier concerne l’installation emblématique Terminal Piece de Kate Millett (morte en 2017), qui est reprise dans cette espèce de blockhaus qu’est le Mumok, à Vienne. Si Millett est entrée dans l’histoire du féminisme radical en 1970 pour son traité magistral Sexual Politics, avec Terminal Piece, elle avait délaissé en quelque sorte la théorie pour explorer les limites de notre capacité à regarder l’abject sans détourner les yeux. Réalisée en 1972 et d’abord présentée au Women’s Interart Center de New York. L’œuvre met en scène la violence institutionnelle, la surveillance et la complicité du spectateur à travers un dispositif théâtral qui transforme la salle d’exposition en cage. Terminal Piece trouve son origine dans le sordide et l’horreur de l’affaire Sylvia Likens en 1965 à Indianapolis, une adolescente de 16 ans torturée à mort par la femme chargée de sa garde avec la participation active de plusieurs enfants et adolescents du voisinage. L’installation se compose de 2 rangées de 46 chaises pliantes derrière une série de barreaux, dans une pièce faiblement éclairée. Une seule figure féminine occupe une chaise, un mannequin en plastique vêtu de sombres, portant une perruque bon marché, le menton baissé, l’expression légèrement réticente. Elle pourrait être témoin, spectatrice, cliente ou juge. Marginalisée par l’installation à grande échelle, elle attire pourtant toute l’attention du visiteur dans cette œuvre qualifiée de « très affective, mais austère ». La particularité de Terminal Piece réside dans sa capacité à dialoguer avec les anxiétés contemporaines de l’exposition publique. Cette tension trouve un écho dans l’environnement et les structures numériques. Consulter des détails sur une agression sexuelle alors qu’on est interrompu par un pop-up de consentement lié au RGPD crée, selon l’article de Alexandra Symons-Sutcliffe, une barrière moderne comparable aux barreaux de Millett. Cliquer sur une fenêtre de consentement pour accéder au récit d’une souffrance humain souligne la distance médiatisée et la bureaucratisation de l’empathie. Dans une culture saturée par les images, le « mépris devient un réflexe protecteur ». L’installation à Vienne accule le visiteur à des questions fondamentales : « Qui regarde ? Qui est vu ? Où nous situons-nous ? ». Le dispositif nous rappelle que le pouvoir réside autant dans la capacité de voir que dans celle de masquer. En définitive, Terminal Piece ne cherche pas à résoudre le traumatisme, mais plutôt à agir comme un « déclencheur » (trigger) intellectuel. L’œuvre accepte et même revendique l’impossibilité pour l’art de corriger les torts éthiques ou politiques du passé (demander à une installation de réparer l’injustice subie par Sylvia Likens serait une pure illusion), mais c’est précisément dans ce refus de la consolation que réside la force de Millett. En refusant la conversion de l’acte de regarder en une certitude morale rassurante, l’exposition au Mumok maintient une tension nécessaire pour continuer à s’interroger. À la lecture de cet article, j’ai aussitôt pensé à Anna Mendieta et à sa performance de 1973, Untitled (Rape Scene) tandis qu’elle était encore étudiante à Université de l’Iowa. Elle avait voulu réagir au très médiatisé viol et meurtre de Sarah Ann Ottens, une étudiante de 20 ans sur le campus, quelques semaines plus tôt. Pour ce faire, Mendieta avait invité des amis à venir dîner chez elle, dans son appartement. En arrivant, ils virent la porte entrouverte et découvrirent en entrant, dans une pièce sombre, l’artiste nue de la taille aux pieds, penchée sur une table de cuisine, les bras liés, le corps maculé de sang. Autour d’elle, de la vaisselle brisée et des traces de sang. Mendieta avait reconstitué la scène de crime qui avait été fidèlement détaillé par la presse… En juin dernier, Rachel Cusk avait consacré un excellent article sur Terminal Piece dans The New Yorker L’autre article qui m’a particulièrement attiré dans ce numéro est celui de Jenny Wu qui se pose la question suivante What’s the difference between a datacentre and a slaughterhouse (Quelle est la différence entre un centre de données et un abattoir ?).Je reviendrai sur la comparaison erronée qu’elle fait avec les abattoirs de la Villettes, mais l’intérêt est ailleurs, et plus précisément derrière un rideau de silicium. Dans cet article, il est en effet question des data centers, autrement dit du Cloud, et plutôt que de ciel, l’auteure parle plus volontiers de terreur souterraine et industrielle.Nous vivons sous le règne d’un mensonge sémantique. Le terme de Cloud, qui est vaporeux, éthéré, nous invite à une sorte de fétichisme de l’immatériel en suggérant que nos données flottent dans une pureté céleste, bien loin des contingences terrestres. Las ! Les infrastructures qui se font appeler de cette manière (le Cloud) sont bel et bien les héritières de cette logique industrielle du traitement de la chair, si ce n’est que le sang des bestiaux a été remplacé par le flux binaire. Bref, ce sont des abattoirs numériques. Aujourd’hui, ces centres de données sont certes des complexes à l’esthétique aseptisée, mais qui cachent néanmoins un métabolisme violent, souvent loin de la neutralité écologique qu’ils revendiquent. Ce sont des prédateurs de ressources, engloutissant des quantités phénoménales d’eau et d’électricité pour maintenir leur climat artificiel. Mais que voulez-vous, le nuage vaut bien ça… L’article évoque également la puissance de calcul comme une forme de violence fonctionnelle. Dans le silence, des entreprises militaires (et l’auteure cite Anduril, Lockheed Martin ou Palantir) affinent les algorithmes de systèmes autonomes. De cette manière, ces bâtiments, par leur anonymat, faciliteraient le massacre à grande échelle en automatisant la guerre. Dans la chaîne de l’abattoir, l’animal est désindividualisé pour devenir une carcasse, une unité dans la production. Le centre de données opère de faço

  2. 1 sept.

    L’art ne veut plus vous plaire

    Septembre pour Andrew Durbin, le rédacteur en chef, a une place particulière où l’été refuse de s’éteindre tout à fait, tandis que l’automne n’a pas encore pris ses quartiers. C’est le temps des retours (bureaux, écoles, etc.), mais c’est aussi un instant suspendu, chargé d’une promesse de renouveau, et, dans cette atmosphère, se dessine selon lui une interrogation fondamentale pour la critique contemporaine : comment l’art parvient-il à transmuter nos restes, nos souvenirs et nos débris en une architecture nouvelle ? Grande question s’il en est, et comme d’habitude, la revue développe des concepts et des propos érudits et compliqués pour donner des réponses. On évoque ainsi la « transsubstantiation du déchet vers une poétique du rebut » ; « l’archéologie du présent oscillant entre obsolescence technologique et vestiges belliqueux », « l’introspection stellaire » ou encore la « douceur comme impératif politique »… Dans cette liste pour le moins lyrique, mon attention s’est arrêtée un moment sur le « calme reproche » (calm rebuke) qu’adresse à la violence du monde contemporain JJJJJerome Ellis (Jerome Ellis), qui fait la couverture de ce numéro et dont la pratique est portée, je cite, par une « douceur transformatrice » (transformative gentleness). La musique, la négritude (Blackness) et la disfluence (autrement dit, le bégaiement) sont pour lui, dit l’auteur de l’article, Sasha Frere-Jones, des forces capables d’« ouvrir le temps ». Ellis utilise son propre bégaiement comme une manière de protester contre l’urgence capitaliste et le validisme qui est, comme on le sait peut-être, la discrimination et les préjugés envers les personnes en situation de handicap, fondés sur la croyance que les personnes valides, dites « capables », constituent la norme sociale et ont plus de valeur. Pour Ellis, cette douceur transformatrice passe (on s’en serait douté) par une relation privilégiée avec la nature. Les plantes qui survivront aux « projets » humains sont d’ailleurs considérées comme des « aînés ». Aussi, tandis qu’il les photographie, pourquoi ne pas leur parler  ? « Ces photos, c’est justement ce geste de communion avec une plante en public », explique Ellis. « Comme le bégaiement se produit entre moi et quelqu’un d’autre — et que cet “autre” est ici la plante —, cela devient une sorte de portrait du bégaiement, le portrait d’une rencontre, d’une conversation… une conversation de gratitude. » Certes ! Quoi qu’il en soit, j’ai trouvé plus pertinent l’article de Lydia Kallipoliti qui cumule le statut d’architecte, d’ingénieur et de professeure associée au GSAPP, l’une des plus prestigieuses écoles d’architecture rattachée à la Columbia University. Sa contribution, intitulée « Matter Out of Place » (sous-titré Detritus : What happens when our waste refuses to disappear?) développe une intéressante réflexion sur la gestion des déchets urbains et plus généralement sur l’illusion moderne de la disparition et la persistance physique de la matière. Elle évoque notamment le fatberg de Whitechapel découvert à Londres en 2017 (130 tonnes et 250 mètres de long), devenu un véritable monument à nos habitudes de consommation collective. L’article rappelle également que la ville moderne s’est construite sur la promesse de rendre l’indésirable invisible grâce aux égouts, aux stations d’épuration et aux systèmes de recyclage, mais, pour Kallipoliti, les déchets qui s’accumulent signent plutôt l’effondrement d’une vision du monde fondée sur la croyance que la matière rejetée par les humains peut être vouée à une disparition permanente. Reste alors aux artistes de s’intéresser à cette « transsubstantiation du déchet vers une poétique du rebut » et là, je propose la lecture de l’article d’Ahmad Azizy qui parle de la prochaine exposition d’Aziz Hazara, « Coming Home » au Sculpture Center, à New York, du 19 septembre au 28 décembre. Le projet de l’artiste a consisté à rapatrier aux États-Unis des tonnes de déchets militaires abandonnés sur la base aérienne de Bagram, en Afghanistan, pour les exposer. Avec cette action, Hazara cherche à obliger la puissance occupante » à affronter les traces physiques de son occupation prolongée et à endosser la responsabilité de ses déchets. Selon un principe de logistique inversée, l’artiste a voulu que les déchets vers l’Occident suivent plus ou moins les mêmes routes logistiques et utilisent les mêmes infrastructures de fret que celles qui ont apporté les marchandises initialement. Les mécanismes financiers et administratifs se sont organisés en conséquence. Les paiements ont transité par le hawala, le réseau informel de transfert de fonds traditionnel de la diaspora afghane, les transactions ont été enregistrées selon un contrat type (3 530 kg de déchets militaires pour 5 295 $, soit 1 500 $ par tonne), sous l’intitulé « choses américaines utilisables et non utilisables ». Et pour éviter la suspicion accrue aux frontières. Les déchets militaires ont été reclassés sous des identités d’emprunt dans les documents de transport. Par exemple, vêtements pour femmes, housses de matelas ou pistaches, etc. Il ne manquait plus que l’anecdote…L’un des objets envoyés aux USA est un plug anal qui a été trouvé parmi 19 autres dans un conteneur rempli de restes militaires à Bagram. Sa trajectoire — de Bagram à Berlin, puis transporté manuellement dans un sac plastique vers le Sculpture Center de New York, illustre d’après l’article le caractère « impossible à connaître » des circonstances et des utilisateurs de ces objets sur la base militaire. Malgré l’optimisme d’Andrew Durbin dans son édito, la tonalité générale de la publication, n’en est pas moins un peu sombre. La lecture des contributions révèle en effet un paysage artistique baignant dans une « paranoïa politique » avec une remise en question systématique des structures sociales, institutionnelles et matérielles, une vulnérabilité accrue des corps et une omniprésente domination des systèmes de pouvoir. Que peut faire l’art quand la méfiance et la peur dominent, que les artistes ne croient plus que l’image soit innocente, ni que les institutions qui l’exposent soient neutres ? Brice Marden a beau gratter et effacer sa peinture chez Gagosian, Katharina Grosse ( à Withe Cube de Londres) refuser toute touche personnelle dans ses installations ou Liesl Raff laisser les bulles d’air et les traces de ciseaux dans son latex à Brême, est-ce que ça suffit pour effacer « l’image », je veux dire le côté lisse et propre de l’objet fini ? Je ne crois pas, quant à moi, que la trace du labeur et les défauts assumés deviennent intéressants lorsqu’ils sont apparents, mais passons… Franco Vaccari va, lui, plus loin, avec son concept « d’inconscient technologique ». Il assume en effet que sans le contrôle de l’artiste, ce soit la machine qui produise du sens. En tout cas, cette position semble lucide pour Xenia Benivolski, qui signe la critique sur la rétrospective de Vaccari au Museion à Bolzano en Italie. Revenons à New York avec la question que se pose Bruce Nauman : « How do I draw? » (Comment est-ce que je dessine ?) C’est Elisabeth Wiet qui tâche d’y répondre avec une recension de son exposition (No Mistakes) à galerie Okey Dokey Konrad Fischer où Nauman expose une série de « dessins aveugles », des dessins réalisés avec les yeux fermés. Le résultat obtenu, comme elle l’explique, n’a pas pour but de devenir une image figurative conventionnelle, mais plutôt une documentation du processus ; celui du tracé graphique, de la mémoire et de la façon dont le temps qui passe déforme les représentations mentales. Reste la politique sans oublier l’intime et, pour le coup, Felix Gonzalez-Torres est assurément le candidat idéal. Il faut néanmoins connaître un peu l’histoire de ce magnifique artiste pour se rendre compte combien il est tout à fait à sa place dans ce numéro de Frieze. L’hommage lui est d’ailleurs rendu par Agnish Ray qui parle de sa rétrospective au musée Reine Sofía de Madrid. Il y a évidemment bien d’autres avis, lieux et artistes présentés dans ce numéro de septembre. Mais je souhaiterais, pour terminer, parler de l’une des contributions de la rédactrice adjointe Cassie Packard, qui signe avec la classique carte postale qui clôt le magazine un excellent papier : « Bringing the Cosmos Down to Earth ». L’article tombe à point dans un moment où l’art et la science convolent en juste noce. Depuis 2025, les expositions collectives consacrées à l’espace, à ses enjeux scientifiques comme sociaux, se succèdent en effet un peu partout : Pékin, Cambridge, Chicago, Dunkerque, Hambourg, Londres, Los Angeles, New York ou Turin. Ce foisonnement est assurément une manière de trouver des réponses à notre dépendance aux satellites, à l’angoisse climatique et à la convoitise des ressources extraterrestres. Il est toutefois rappelé que les programmes de résidences artistes-sciences ne datent en réalité pas d’hier. On connaît Experiments in Art and Technology de 1966, les résidences du SETI Institute (depuis 2010), celle du CERN (2012), de l’Agence spatiale européenne (2016) ou encore de la NASA, qui ont permis de nombreuses collaborations entre artistes et scientifiques. L’article cite par exemple Atlas (2026) de Steve McQueen avec l’ESA, ou To The Moon (2018) de Laurie Anderson avec la NASA, ainsi que des travaux récents de Heji Shin intégrée au service de presse de la NASA. L’article développe trois

  3. 26 août

    L’avenir n’est plus ce qu’il était...

    L’avenir a commencé hier… Revenons un peu dans le passé. En février 2012, VivoEquidem (aujourd’hui Culturissime) organisait un entretien entre Fabien DANESI, qui était à l’époque maître de conférences à l’Université de Picardie Jules-Verne et qui occupe aujourd’hui le poste de directeur du FRAC Corsica, et Valérie MAVRIDORAKIS, qui était en 2012 historienne de l’art contemporain à la haute école d’art et de design (HEAD) de Genève. Aujourd’hui, elle est professeure à Sorbonne Université et chercheuse au Centre André-Chastel. Elle est principalement spécialiste de l’art américain des années 1960-1970. Son livre publié aux Presses du Réel (Art et science-fiction — La Ballard Connection, 2011) avait retenu mon attention et celle de Fabien Danesi parce qu’il semblait — sans jeu de mots — une espèce d’OVNI dans le monde bien sérieux des historiens de l’art. Avec cet entretien filmé (52′ 35″), je vous propose d’aller du côté de l’art, mais depuis une orbite un peu inhabituelle, en suivant les traces de l’écrivain singulier et visionnaire que fut J.G. Ballard. Quelques mots du personnage : On connaît tous le film l’Empire du soleil (1984) de Spielberg, qui a été tiré du livre autobiographique de J.G. Ballard, qui est né à Shanghai en 1930 et qui est mort à Londres en 2009. Ce formidable auteur a fait faire à la science-fiction un pas de côté décisif, de la littérature SF new wave, vers l’anticipation sociale, dont aujourd’hui encore, je crois, il reste le maître incontesté. Son œuvre se lit en trois temps. D’abord, les romans catastrophes : Le Monde englouti, Sécheresse (tout à fait d’actualité) et La Forêt de cristal, qui sont comme des rêveries cataclysmiques où le désastre écologique devient un paysage mental. Puis la fameuse « trilogie de béton », Crash ! L’Île de béton, I.G.H., où technologie, sexualité et violence fusionnent dans une modernité qui régresse joyeusement vers la sauvagerie. Enfin, moins intéressantes à mes yeux, les fables tardives sur les enclaves de loisir et la violence très propre des classes moyennes : Super-Cannes, Millennium People, Kingdom Come. Sa singularité a consisté à tourner le dos à l’espace extérieur cher à la SF pour explorer l’espace intérieur de la psyché moderne. « La seule vraie planète étrangère, c’est la Terre », disait-il de façon magnifiquement prémonitoire. Celui qui, dans ses récits, a diagnostiqué une « banlieuisation de l’âme » a évidemment inspiré des auteurs bien connus, tels que Houellebecq, DeLillo, Bret Easton Ellis, etc. L’homme a été à ce point stimulant que son nom est désormais un adjectif « ballardian » figure en effet dans le dictionnaire Collins. Ce n’est pas tout ! En avril 1970. Ballard travaille au roman Crash. Avant de l’écrire, il décide de le tester. Au New Arts Lab de Camden Town, l’Institute for Research in Art and Technology, (un nom qu’on jurerait sortit d’une de ses nouvelles), il présente donc « Jim Ballard : Crashed Cars » : trois voitures accidentées, posées là comme des ready-mades. Une Pontiac pour le baroque américain, une Austin Cambridge A60 et une Mini pour la banalité de nos quotidiens froissés. Le tout loué à une casse du coin. Duchamp aurait probablement apprécié l’économie de moyens. Le vernissage tourne à l’expérience de laboratoire. Une actrice engagée par Ballard se balade les seins nus parmi les invités et les interviewe pour un circuit de télévision fermé. Les visiteurs se lâchent, du vin versé sur les carrosseries, on grimpe dans la ferraille, etc. Pendant le mois que dure l’exposition, les voitures sont méthodiquement vandalisées, pare-brise défoncés, peinture et sièges souillés. Comme on s’en doute, Ballard n’en demandait pas tant et cette violence lui confirme la thèse du roman à venir avec ce lien entre sexualité, violence et automobile que personne ne veut regarder en face. Le public venait de lui écrire sa préface. Pour la petite histoire (ou la grande, si l’on veut), un an après sa mort, la galerie Gagosian de Londres présentait du 11 février au 1er avril 2010 : « Crash : Homage to JG Ballard. » Plus de 170 œuvres, une cinquantaine d’artistes avec d’un côté ceux que Ballard admirait, Bacon, Bellmer, Delvaux, Dalí, Warhol, Lichtenstein, Ruscha, Paolozzi, Hamilton (et l’on revient au bouquin de Valérie Marvidorakis) et de l’autre ceux que son imaginaire a contaminé, Tacita Dean, Jenny Saville, Glenn Brown, Mike Nelson, Cyprien Gaillard, Douglas Gordon, Damien Hirst. Le catalogue de l’expo est une merveille avec sa couverture de plastique matelassé et, dans des pochettes, les photos que Ballard avait prises de sa propre Ford Zephyr accidentée en 1973. L’écrivain avait en effet photographié son crash comme on photographie ses vacances. L’anthologie parue aux Presses du réel, dont il a été question lors de cet entretien de 2012, rassemble les textes fondateurs des noces entre l’art et la science-fiction, et ce, depuis les années 1950. Au centre de la constellation, je l’ai dit : J.G. Ballard. Dans le Londres et le New York de l’après-guerre, la science-fiction n’était pas seulement une lecture de gare. Pour toute une génération d’artistes et de penseurs, elle a servi de machine à décoller : un outil pour arracher l’art à ses habitudes, à ses formats, à son sérieux. Eduardo Paolozzi y croise Reyner Banham, Robert Smithson y dialogue avec Ballard, Peter Hutchinson avec Lawrence Alloway. Tous explorent ce que ce dernier appelait « le front élargi de la culture », autrement dit le moment où la subculture, les pulps et les images de fusées deviennent les éléments de laboratoire d’idées en amont même du pop art. Voilà. Je vous laisse à cette vidéo du monde d’hier. Bonne balade ! Si cette balade sans destination dans l’art vous a plu, soutenez Culturissime ! Get full access to  Culturissime at www.culturissime.com/subscribe

  4. 3 août

    « Le chef vous propose »… pas grand-chose, en fait

    Je suis passé dernièrement chez RX&SLAG pour voir l’exposition d’Arthur Simms (Portrait of a Politician Vomiting) avant qu’elle ne ferme et pour prendre par la même occasion un dernier petit bol d’art avant la longue traversée du mois d’août. Le titre que j’ai choisi pour cette chronique m’a été inspiré par l’un des dessins accrochés sur les murs de la galerie. Il s’agit du menu d’un restaurant entièrement tagué, griffonné, biffé, raturé, au stylo et au marqueur. Le restaurant en question (Bistro St Gallen) est celui d’un hôtel à Saint Galle, en Suisse orientale, pas loin du lac de Constance où Simms est allé lors d’une rétrospective en 2024. Cette cité est réputée pour sa cathédrale baroque, son abbaye avec sa bibliothèque médiévale, qui est une pure merveille et son décor de carte postale. Il y a également une petite tripotée de musées avec des programmations désinhibées, comme savent le faire les Helvètes. Cela dit, qu’est-ce qui pouvait rendre intéressant le geste d’Arthur Simms sur un menu de restaurant au point de le présenter parmi une centaine de dessins à peu près de format A4, le tout formant un ensemble plutôt harmonieux à l’œil, bien que convenu ? Comme je l’ai dit, mon attention avait été attirée par ce menu biffé qui m’était apparu comme une lointaine copie de cancellatura du maître en la matière, je veux parler d’Emilio Isgrò, qui lui aussi (mais depuis 1964) biffe des textes imprimés : encyclopédies, journaux, télex, cartes géographiques, codes juridiques, etc. (en 2022 Tornabuoni l’avait exposé dans leur galerie parisienne). Pris d’un doute, je m’étais retourné vers les objets placés sur des socles et qui me paraissaient plus conformes au travail de Simms tel que je me le figurais. L’artiste sexagénaire, dont la consécration plutôt récente date de son exposition à la Martos Gallery de New York en 2021, est né en Jamaïque. À l’âge de sept ans, en 1969, il est arrivé à New York avec sa famille (sa mère s’y trouvait déjà) et il y réside encore, cependant, ces premières années de son existence passée sur l’île des Caraïbes furent, selon lui, essentielles. Pour expliquer les fondements de son travail, il évoque ainsi la fusion d’un héritage jamaïcain et d’une éducation américaine comme la source d’une inspiration, à savoir l’identité diasporique, la mémoire familiale, la traite négrière, le rapport au corps, le déplacement, la transformation et, bien évidemment, la spiritualité. C’est aussi, semble-t-il, cette origine autochtone qui l’a confirmé dans sa nature d’artiste. Dans un entretien qu’il a eu avec David Scott en 2023, il évoque l’épisode de cette manière : J’avais environ sept ans. Dans ma nouvelle classe aux États-Unis, j’ai vu un camarade en train de dessiner, et je me suis dit : « Tiens, c’est quelque chose que je faisais avant. » Notre professeur a dit : « C’est un artiste ; il dessine un vaisseau spatial ; on va sur la Lune. » C’était en 1969, donc le programme Apollo allait sur la Lune. J’ai dit : « Oh, je peux faire ça aussi. » Alors j’ai commencé à dessiner, et ça m’a semblé tout naturel, car je créais des choses depuis aussi longtemps que je me souvienne. En Jamaïque, je fabriquais des choses tout le temps. Je fabriquais des petits jouets, comme des petits soldats et des lance-pierres. J’ai appris en observant ce que faisaient les gens autour de moi : plutôt que d’acheter une charrette, ils la fabriquaient eux-mêmes. C’est grâce à cet aspect culturel que j’ai développé ma passion pour la création. Et pour que tout cela soit bien entendu, je veux dire, pour comprendre que l’artiste n’est pas nécessairement le produit d’un enseignement spécifique, mais d’un état d’être, quoi d’autre qu’un assemblage d’objets et de matériaux trouvé ça et là et issus parfois de la récupération. Ajoutons une note de précarité et une pointe de matière organique (ses cheveux et ceux de sa femme) et on se retrouve avec une présence relationnelle subliminale, une fragilité subjuguée et restaurée par une connaissance ancestrale. L’objet créé dans ces conditions est un peu de la famille des fétiches à clous – le Nkisi, selon un terme moins colonialiste. Cette qualité réparatrice et apaisante, Arthur Simms la revendique sans état d’âme, s’étant désigné lui-même comme « bush doctor », qui est le titre d’une de ses œuvres et de son exposition de 2023 à l’église San Carlo de Cremona, en Italie. Il s’agit donc bel et bien d’une esthétique réparatrice imprégnée de spiritualité allogène (sinon pourquoi une église en Italie) qu’on retrouve dans ces assemblages fonctionnant comme objets d’intégration. Tout ces : échanges culturels ; archipels d’identité ; structures où les objets accumulent mémoire et présence physique, transformant l’assemblage en une architecture de relations et d’histoires, est-ce véritablement suffisant pour donner à l’œuvre une forme sensible qui ne soit pas seulement un prétexte ? Bien sûr, je ne doute pas de l’honnêteté de la démarche, pourtant, je ne peux pas m’empêcher de penser que les petites roues, les voitures miniatures, les chaussures d’enfant, les bouts de bois, les ficelles de chanvre, les fils de fer tortillonnés, les bouteilles vides, etc., lorsque tout cela est transformé en objets aussi inutiles qu’intéressants, eh bien, ce n’est pas forcément satisfaisant pour l’esprit du regardeur, le mien en tout cas. Je précise que ce n’est pas un jugement, mais une véritable interrogation. Dans l’art, on connaît la poétique du rebut, l’assemblage comme réagencement de l’existant : ne pas faire du nouveau, mais du faire avec, et, s’agissant des ces protocoles d’usages, de Deleuze à Bourriaud, nous autres Français, en savons quelque chose ! Rappelons toutefois que la première tentative institutionnelle de définir l’assemblage comme médium à part entière ne date pas d’hier, mais de 1961 et à New York avec l’exposition historique The art of Assemblage au MoMa, organisée par William Seitz. Le catalogue suivait alors une ligne qui allait des collages cubistes de Picasso, Braque et Gris jusqu’aux néo-dadaïstes et nouveaux réalistes contemporains : futurisme, Dada, (Duchamp, Schwitters), surréalisme, Rauschenberg, Johns, Tinguely, Arman, César, Nevelson, Cornell, Stankiewicz, en passant par les assemblagistes de la côte Ouest (Bruce Conner, George Herms, Jess, Kienholz). Pour ma part, je trouve même très pertinent que le catalogue s’ouvre sur « The Liberation of Words », consacré aux poètes, précurseurs littéraires de la juxtaposition, que sont Mallarmé, Apollinaire et Marinetti. La même année à Stockholm au Moderna Museet, le génial et brillant Pontus Hultén (qui, pour information, fut le premier directeur du centre Pompidou) inaugurait Rörelse i konsten (« Le mouvement dans l’art »), une autre exposition fondatrice qui posait les bases d’une esthétique du mouvement et de l’interactivité dans l’art. En invitant entre autres Daniel Spoerri et Carlo Derkert ( autres amateurs d’assemblages), l’expo entendait montrer comment l’art en mouvement libérait non seulement la création de sa fixité, mais pouvait aussi engager le spectateur comme cocréateur. Tout ça pour dire que l’idée de l’œuvre comme objet de réappropriation n’est pas récente et, depuis, elle s’est largement développée, le propos initial s’étant passablement modifié. La question qu’on peut alors se poser est celle-ci : quand le remix et l’assemblage se généralisent, quelle valeur la recombinaison en tant qu’acte d’émancipation peut-elle bien avoir si elle devient quasiment une norme ? Autrement dit, si dans l’art, la représentation d’un réel fragmenté devient un principe de singularité, mais qu’en même temps, il n’y a plus de référent “non fragmenté”, où est l’intérêt ? Les puristes de Francfort pourraient suggérer que l’art reconnaît de cette manière son incapacité à totaliser le réel, mais on n’est pas loin de la complaisance ! Il suffirait en effet de juxtaposer et d’assembler tout et n’importe quoi sans autre explication que le désir de se réapproprier quelque chose pour ne plus avoir de détracteurs et accessoirement être récupéré par l’industrie culturelle. Évidemment, on peut toujours inviter dans le débat des valeurs sûres et assurément consensuelles, par exemple, les questions politiques et mémorielles avec leurs extensions premium que sont l’écologie, le post-consumérisme et le postcolonialisme. On peut même citer des artistes qui ont magnifiquement fait le job, tels que Thomas Hirschhorn, Isa Genzken, Sarah Sze (pavillon américain, Venise 2013), Jason Rhoades, Song Dong, Subodh Gupta, Theaster Gates ou Michael Rakowitz, parmi de nombreux autres, mais tout cela n’est-il pas en fin de compte un art de consommation, un art de l’instant ( pour ne pas dire de circonstances) qui n’aurait pas la capacité d’endurance ou de renouvellement qu’on espère ? Pour ma part, j’avoue ne pas avoir très envie d’être un archéologue qui, en visitant une exposition ou en regardant une œuvre, ne verrait que des extraits d’humanités qu’il me faudrait identifier et réassembler comme des artefacts de sociétés disparues et, pourquoi pas, corrompues. On peut évidemment, en tant qu’artiste, se sentir nécessaire à la marche du monde, avoir besoin d’en être un témoin pour dénoncer et mettre à jour les actes les plus détestables de la nature humaine, en se prenant soi-même comme objet de fixation. Travailler la précarité, la fragilité, la mémoire douloureuse, et tout le reste de n

  5. 22 juil.

    Et le paysage fut !

    Il y a quelque chose de délicieusement retors à consacrer une grande exposition de photographie de paysage au moment précis où la notion même de paysage vacille. C’est pourtant le pari de Sightlines : British Landscape Photography, 1840 to Now qui s’ouvre le 23 juillet au Yale Center for British Art de New Haven (aux USA), jusqu’au 24 janvier 2027. Plus de cent œuvres, près de deux siècles, de William Henry Fox Talbot à Rachel Whiteread. Sur le papier, la formule sent la rétrospective sage. En réalité, la thèse est autrement mordante : la photographie de paysage n’a jamais documenté le monde. Elle l’a fabriqué. Évidemment, c’est un raccourci, mais la question est d’importance et, puisque c’est d’espace qu’il s’agit, je vous propose une petite balade dans le paysage que d’ailleurs, l’exposition nous invite à repenser. Ce ne serait pas un simple décor naturel, mais plutôt une construction culturelle et intellectuelle par laquelle l’individu comprend et habite son territoire. Autrement dit, le paysage n’existerait que par le regard d’un sujet transformant une réalité géographique objective en une expérience vécue. Commençons par le mot et son évolution, qui révèle assez bien la complexification de cette notion ainsi d’ailleurs que le rôle central du « point de vue ». En 1680, le dictionnaire définit ainsi le paysage comme une représentation picturale ou graphique d’une étendue de pays où la nature domine, tandis que les figures humaines ou les constructions restent secondaires. Deux cents ans plus tard, Le Littré insiste quant à lui sur l’unité d’ensemble et la nécessité d’un lieu suffisamment élevé pour que tous les éléments, auparavant dispersés, s’offrent d’un seul regard. Le Robert enfin le considère comme la partie d’un pays que la nature présente à l’œil qui la regarde, affirmant de cette manière la primauté du sujet percevant. Du côté des spécialistes, Alain Roger s’est penché sur le sujet. Son maître-livre, qui est une référence : le Court traité du paysage (1997), porte très bien son titre, puisqu’il tient en moins de deux cents pages, ce qui, il faut le dire, est un exploit pour un Normalien agrégé de philosophie. En réalité, l’essence de sa réflexion était déjà présente en 1978, avec l’ouvrage « Nus et paysages », qui est également une référence et dont le titre indique l’intention de considérer le paysage de la même manière que le nu dans les arts. L’ouvrage qui, à l’époque avait été accueilli avec un mélange d’incrédulité et d’hostilité, a tout de même fini par fonder ce qui est devenu quasiment une doctrine officielle de la théorie du paysage en France, non sans quelques critiques, notamment des géographes. Sans développer en détail son propos, on peut néanmoins retenir que l’auteur soutient que la nature est en elle-même esthétiquement neutre et qu’elle ne devient belle que par la médiation de l’art (« Est beau dans la nature, ce que l’art schématise »). Le presque néologisme qu’il utilise — « artialisation » — désigne ainsi ce processus selon deux modalités distinctes, in situ et in visu. L’artialisation in situ travaille directement la matière. C’est l’art millénaire des jardins, l’art forestier, et bien sûr aussi le land art. On sculpte le sol, on plante, on taille si bien que le jardin finit par paraître « plus naturel que nature ». L’artialisation in visu est philosophiquement un peu plus profond. Ce n’est pas le pays qu’on transforme, c’est le regard. Les arts, les peintures, les romans, la photographie ou le cinéma nous font voir du paysage là où il n’y avait que de la terre. Roger inscrit cette thèse dans ce qu’il appelle « la révolution copernicienne de Wilde » ; c’est la nature qui imite l’art, non l’inverse. En gros, quand on s’extasie devant un couchant, c’est Turner qui regarde à travers nous ! De fait, Oscar Wild a souvent évoqué la relation entre le paysage et l’art. Le sujet est absolument passionnant et mériterait sans nul doute un article à part. Le voici en deux mots (ou presque). Wilde proclame que c’est le monde qui imite l’art, que la nature est une création tardive et maladroite du regard cultivé, et que le paysage n’existe qu’à partir du moment où un peintre l’a inventé. L’auteur britannique qui avait des notions précises de ce que sont la nature et le paysage, en a souvent parlé dans ses différents ouvrages. Et avant d’affirmer la supériorité de l’art, il lui a fallu destituer la nature de ses prestiges romantiques. Aussi, dans « Le Déclin du mensonge », il la présente comme inconfortable, mal dessinée, monotone et inachevée : Lorsque Cyril invite Vivian à venir s’allonger dans l’herbe, celui-ci refuse. CYRIL. […] Let us go and lie on the grass and smoke cigarettes and enjoy Nature.VIVIAN. Enjoy Nature! I am glad to say that I have entirely lost that faculty. Voilà qui est dit. Une fois la nature destituée, Wilde opère le grand retournement. Non seulement l’art n’imite pas la nature, mais c’est la nature qui imite l’art. Le paysage devient un second de la peinture. L’un des passages les plus éloquents est lorsque Vivian parle du brouillard des impressionnistes. CYRIL. Nature follows the landscape painter, then, and takes her effects from him? VIVIAN. Certainly. Where, if not from the Impressionists, do we get those wonderful brown fogs that come creeping down our streets, blurring the gas-lamps and changing the houses into monstrous shadows? To whom, if not to them and their master, do we owe the lovely silver mists that brood over our river […]? The extraordinary change that has taken place in the climate of London during the last ten years is entirely due to a particular school of Art. […] For what is Nature? Nature is no great mother who has borne us. She is our creation. It is in our brain that she quickens to life. Things are because we see them, and what we see, and how we see it, depends on the Arts that have influenced us. To look at a thing is very different from seeing a thing. One does not see anything until one sees its beauty. Then, and then only, does it come into existence. At present, people see fogs, not because there are fogs, but because poets and painters have taught them the mysterious loveliness of such effects. There may have been fogs for centuries in London. I dare say there were. But no one saw them, and so we do not know anything about them. They did not exist till Art had invented them. Le coucher de soleil, quant à lui, est jugé comme « un Turner très médiocre, un Turner de mauvaise période ». Autrement dit, la nature n’est plus que la copiste attardée de la peinture. The Critic as Artist (« Le Critique comme artiste ») déplace cette le renversement de la nature vers la perception elle-même. Là, on s’approche de la proposition d’Alain Roger, puisque c’est en effet le spectateur, et non le monde qui est l’instance créatrice. Le regard voit ainsi l’objet — la nature — tel qu’il n’est pas en lui-même. Il y aurait encore beaucoup à dire sur la relation que Wild entretient avec la nature. Terminons par sa capacité éminemment consolatrice, voire rédemptrice… « Nature, whose sweet rains fall on unjust and just alike », écrit-il dans sa poignante lettre (De Profundis) rédigée du fond de sa prison de Reading après avoir été condamnée à deux ans de travaux forcée à la suite de son retentissant procès concernant sa relation équivoque avec le fils du marquis de Queensberry. Totalement ruiné, brisé socialement et moralement, pratiquement expulsé de son pays, il erra en exil, notamment à Paris, où il mourra trois ans plus tard dans un petit hôtel misérable du Quartier latin (« Je meurs au-dessus de mon moyen. Un de nous deux doit disparaître. Lequel tombera en premier, moi ou le papier peint ? ») L’hôtel en question existe toujours. Il est aujourd’hui « arty » et plutôt luxueux, à quelques dizaines de mètres des Beaux-Arts avec une jolie tête de bélier sur sa façade… En gardant toujours comme horizon l’exposition au Yale center, intéressons-nous à trois autres théoriciens du sujet (le paysage) que sont Cauquelin, Berque et Cosgrove. On reviendra ensuite à la photographie. Pour Anne Cauquelin (L’invention du paysage), le paysage est avant tout une construction culturelle, un équivalent fabriqué de la nature, qui n’existe que par de multiples régimes de représentation. Elle remonte à la peinture occidentale de la Renaissance et à l’invention de la perspective, au moment où ce qui n’était qu’arrière-plan se détache pour devenir un sujet à part entière composé pour être vu de façon autonome. Pour elle, voir un paysage, c’est activer un savoir perceptif, transformer le réel en tableau, en fenêtre. Cauquelin souligne en outre que cette structure complexe s’est déplacée vers les « paysages technologiques », rappelant au passage que le paysage relève de l’artificiel plutôt que du naturel brut. Je trouve pour ma part que ses recherches sur l’urbanisme sont autrement pertinentes. Quoi qu’il en soit, le sujet est certainement vivifiant, puisque Madame Cauquelin vient d’avoir 100 ans. Augustin Berque, quant à lui, ne pense pas le paysage comme objet (montagne, lac, etc.), mais bien comme un rapport entre une société et son milieu (entre une nature et une culture, si l’on préfère). Cette relation de l’humain avec l’étendue terrestre, c’est‑à‑dire sa manière d’habiter la Terre, Berque la désigne d’un terme particulièrement attractif pour les esprits contemporains avides de mots compliqués : l’écoumène. Historiquement, oikoumenê gê désigne la pa

  6. 19 juil.

    L'amoire était venteuse !

    On le sait bien, la jeunesse n’a pas de prix !Quoi que…Le 12 mai 1930, Le Matin, le quotidien bien connu de l’entre deux guerres qui tirait à près d’un million d’exemplaires, publiait à la Une de son édition de cinq heures une mystérieuse affaire. La scène du crime : un appartement sur le port Barcelone, mars 1930. Le Paseo de Colón longe le port, ses palmiers, ses façades fatiguées…Au numéro 7, une vieille dame vit au milieu des reliques. Doña Maria Picasso a plus de quatre-vingts ans et garde, empilées dans les armoires et les malles, près de quatre cents œuvres de son fils, que ce dernier n’a pas revues depuis vingt ans. Des huiles, des croquis sur chutes de papier, des dessins d’adolescent. Autrement dit, toute la préhistoire d’un génie - jusqu’en 1903. Rien n’est signé, rien n’est catalogué, mais c’est tout de même un trésor ; plus précisément, un trésor qui dort, et, comme on le sait, les trésors qui dorment attirent toujours les aventuriers. Un beau matin, deux d’entre eux sonnent à la porte de Doña Maria. Le premier c’est Miguel Calvet Martí, courtier, peintre à ses heures, l’œil vif, qui rêve de devenir « experts » par un coup d’éclat. À ses côtés, Joan Merlí, marchand et écrivain catalan — que Picasso, plus tard prendra pour un « Américain ». Un peu plus tard, les deux hommes repartent avec le magot. Plusieurs centaines d’œuvres contre 1 500 pesetas accompagnées d’un reçu d’une prudence de notaire véreux : « divers dessins ». La somme n’est certes pas négligeable, mais ce n’est pas non plus le Pérou. Le salaire d’un ouvrier de l’époque est en effet d’environ 20 pesetas. Le butin ne traîne pas. Il file vers Paris, loin des circuits officiels de la rue de La Boétie, où règnent Rosenberg et Wildenstein, les marchands attitrés du maître. C’est tout l’intérêt de l’opération, contourner la maison et écouler la marchandise par la porte de service. Première étape : la galerie de Madame Zak, veuve du peintre Eugène Zak, galeriste débutante qui rachète l’ensemble pour 200 000 francs. Un expert, Ernest Brummer, authentifie les feuilles. Puis le lot passe entre les mains de Dietz Edzard, peintre et collectionneur, dont la « bonne foi » fera couler pas mal d’encre judiciaire. Georges Bernheim, lui, croit à une affaire honnête et il débourse 220 000 francs pour trois tableaux et dix-sept dessins. Faites le compte. Calvet a payé l’équivalent de 5 000 francs à Barcelone. Bernheim en met 220 000 pour une simple fraction du lot. Dans un polar, on appelle ça un mobile, devant un tribunal, on appellera ça une preuve. Le grain de sable : une demande de signature Le crime parfait existe certainement, mais bien évidemment, il ne fait pas la une des journaux. Dans notre affaire, le grain de sable qui va faire tout capoter, c’est la vanité du marché. Des œuvres non signées, même si leur provenance est indiscutable, valent moins que si elles sont paraphées par l’auteur. On dépêche donc Josep Llorens Artigas, céramiste installé à Charenton et ami de Picasso, pour négocier les précieuses signatures. Puis ce sont les fils Bernheim qui se présentent à leur tour chez l’artiste, portfolios sous le bras. Picasso ouvre les cartons et bien évidemment, il tique. Ce qu’il a sous les yeux, c’est sa jeunesse, des feuilles intimes, des morceaux de Barcelone qu’il croyait à l’abri chez sa mère. Le 9 mai 1930, il dépose plainte pour escroquerie et abus de confiance. La plainte évoque, la « crédulité » de Doña Maria — une blessure de famille dont il ne guérira en réalité jamais tout à fait (sa mère mourra neuf ans plus tard). Les 10, 11 et 12 mai, le commissaire Ameline perquisitionne les galeries Zak et Bernheim. Picasso est présent. Les comptes-rendus disent qu’il est très ému, face à ces essais de jeunesse exhumés et mis sous scellés. Le Matin et Le Petit Parisien s’emparent du scandale. Le peintre le plus célèbre du monde vient de découvrir qu’on veut lui voler son passé.À cette époque, Pablo est déjà une figure majeure de l’avant‑garde européenne, reconnu comme l’un des artistes les plus importants avec une notoriété bien installée dans les cercles modernistes, surréalistes et muséaux. Prêt ou vente ? Le nœud du dossier. Toute l’affaire tient en fait dans la qualification d’un acte. Pour la défense de Calvet, il s’agit d’une vente ferme, d’un lot « vermoulu », sans valeur, griffonné sur des bouts de papier. Le reçu signé de 1 500 pesetas est là pour le prouver. Pour Picasso et sa mère, ce n’est qu’un dépôt, un prêt pour « étude » et « reproduction », en vue d’un futur ouvrage — les 1 500 pesetas n’étant qu’une caution. D’un côté, des brouillons. De l’autre, les étapes cruciales de la genèse d’un génie : Barcelone la nuit, un Autoportrait ( actuellement aux USA), l’étude Jeune garçon nu les bras levés (aujourd’hui au musée de Grenoble). Difficile de plaider le « lot sans valeur » quand on connaît si bien son prix. Au prétoire, le casting est digne du genre. Pour Picasso : Maître Henri-Robert, ancien bâtonnier, défenseur de Cocteau, figure légendaire du barreau. À l’époque il est aveugle, mais sa seule présence pèse comme une pièce à conviction morale, tandis qu’en face, Maître Maurice Garçon, avocat de Calvet, érudit des affaires de propriété artistique, est bien décidé à transformer l’audience en joute théâtrale sur la valeur de l’art. Qu’est-ce qu’une œuvre ? Qu’est-ce qu’un brouillon ? Le tribunal comme séminaire d’esthétique… Huit ans de guérilla judiciaire. La justice étant ce qu’elle est, l’affaire avance comme avancent les enquêtes ordinaires, c’est-à-dire lentement, avec des faux plats et des retournements. Novembre 1932. Coup dur : ordonnance de non-lieu. Le juge Raymond écarte les témoignages de Doña Maria et de Juan Gómez Vilató, le beau-frère médecin, qui fut pourtant témoin oculaire de la transaction. Picasso fait appel. L’enjeu n’est pas nul, il s’agit pour lui de « rétablir la vérité », et empêcher que quatre cents œuvres déversées d’un coup sur le marché ne fassent vaciller sa cote. 21 octobre 1933. Revirement : Calvet est condamné par défaut à deux ans de prison. 17 mars 1934. L’audience d’appel vire à la scène de film. Les témoins espagnols sont venus de Barcelone, la salle s’échauffe, le tumulte monte. Le juge lâche cette réplique restée dans les annales : « Espagnols, taisez-vous ! » La condamnation est confirmée. 1938. Épilogue. Picasso poursuit Dietz Edzard pour revendiquer la propriété des œuvres et obtient une victoire totale. Huit ans après la visite au Paseo de Colón, le droit souverain de l’artiste sur son héritage est acquis. Champagne ! Derrière le fait divers, il y a cependant un enjeu qui dépasse Picasso. Qui contrôle le récit d’un artiste ? En bloquant Calvet, Picasso ne récupère pas seulement des dessins. Il ferme un marché parallèle qui menaçait d’inonder la place d’œuvres inachevées, « non choisies », en réaffirmant le monopole de son réseau officiel avec les galeristes que l’on a cités. Il impose le principe que l’artiste conserve un droit de regard sur ce qui définit son génie précoce. Autrement dit, on ne construit pas une légende avec les fonds de tiroir que d’autres exhument à votre place. La leçon portera loin et c’est la genèse directe de la décision, finalisée en 1970. Il léguera l’intégralité du fonds de jeunesse à la ville de Barcelone — le futur Museu Picasso, forteresse publique élevée là où la garde privée avait failli (l’appartement du Paseo de Colón et une vieille dame trop confiante) Picasso en son temps, avait résumé l’affaire d’une métaphore restée célèbre : ces esquisses n’étaient pas faites pour être « dispersées aux vents » par des opportunistes, mais pour rester dans une « armoire » intime, consultable uniquement par les siens. Face à ceux qui ne voyaient dans ces feuilles jaunies que du papier à revendre ( et à quel prix !), Picasso a plaidé — et gagné — l’idée que son œuvre n’est pas tant une marchandise qu’une biographie plastique. La mémoire contre la spéculation. L’armoire contre le vent. Affaire classée. Mais l’écho, lui, résonne toujours. Chaque fois qu’un fonds d’atelier ressurgit sur le marché, chaque fois qu’héritiers, marchands et musées se disputent les brouillons d’un génie, c’est l’ombre de l’affaire Calvet qui repasse la porte du 7 Paseo de Colón. Si ces balades sans destination dans l’art vous ont plu, soutenez librement Culturissime Ou Get full access to  Culturissime at www.culturissime.com/subscribe

  7. 7 juil.

    Courant d'art frais...

    En cette période de dies caniculares, on peut, si l’envie nous prend, relire le roman prémonitoire de J-G Ballard sur la sécheresse et se résigner à l’inéluctable ou alors trouver un endroit pour se rafraîchir l’âme (où passe un courant d’art froid). J’en ai trouvé un, et si l’on n’a pas l’occasion de se rendre à Helsinki, je vous propose de regarder le travail d’une artiste qui y expose en ce moment : Siri Baggerman. Les amateurs d’artistes septentrionaux l’ont peut-être croisée dans l’une des vidéos de la géniale Pilvi Takala (dont j’avais parlé en 2024). Siri Baggerman fut son assistante un certain temps. Elle apparaît entre autres dans l’une des vidéos de One in a Million (2012). Aujourd’hui, Baggerman est revenue à la peinture et, cet été, elle expose au Kiasma (le musée d’art contemporain d’Helinski) jusqu’au 6 septembre. L’exposition organisée conjointement avec le musée Siida présente une sélection d’œuvres réalisées par la communauté sámis (autrement dit les Lapons), une communauté autochtone qui est présente en Finlande, en Suède et en Norvège. Il faut vous dire que Siri Baggerman (née en 1978) est elle aussi une sámi (le terme « lapon » est en effet péjoratif). Elle a certes grandi aux Pays-Bas et a fait ses études aux Beaux-Arts d’Utrecht, mais elle n’a jamais quitté sa culture ni coupé les liens avec sa famille originaire de Sæterjord, près de Kokelv, sur la côte nord de la Norvège. Après la mort de sa mère en 2016, qui fut pour elle un véritable séisme, comme elle le raconte dans un entretien récent, elle a décidé de renouer formellement avec ses racines, qui n’avaient cependant jamais cessé de nourrir son âme de cette sève singulière. « Je crois que nous étions les seuls à Tiel à avoir une immense peau de renne accrochée au mur quand j’étais enfant ». La crainte de perdre irrémédiablement le lien avec la terre ancestrale lorsque sa mère n’a plus été là pour lui raconter ce monde lointain fut un déclencheur pour Baggerman et c’est dans les albums de famille qu’elle a puisé son inspiration. Elle évoque ainsi avec beaucoup de tendresse la découverte d’une vieille photographie : Tout a commencé lorsque j’ai retrouvé une vieille photo en noir et blanc de ma grand-mère. Comme d’autres photos de famille, elle avait été prise dans la neige, et l’on voyait quelqu’un tenant un mouton ou un chien. C’étaient des agriculteurs, leur bétail était donc près d’eux. Ma grand-mère était assise dans la neige avec le chien, vêtue d’un délicat pyjama à motifs floraux d’inspiration chinoise. La vie est dure, surtout à cette époque ; c’est un miracle que les agriculteurs aient survécu. Elle devait se sentir comme une princesse dans ce pyjama, tant le contraste avec son quotidien était saisissant. Devenue veuve très jeune, elle s’occupait seule de ses cinq enfants et de la ferme. J’étais si heureuse de la voir avec cette douceur, quelque chose de vraiment joli, rien que pour elle. Cela m’a inspirée pour ma peinture, et, comme c’était une image en noir et blanc, j’ai pu choisir toutes les couleurs, qui sont donc devenues assez vives. La désappartenance qu’a expérimentée Baggerman est parfaitement visible dans ses œuvres où il n’est jamais question « d’authenticité ». Ce n’est pas du folklore qu’on regarde. On ressent plutôt une certaine tension, une impression équivoque d’être quelque part sans y être tout à fait, et cette étrangeté n’aurait pas été possible si elle n’avait pas été elle-même déplacée. Les rennes, les paysages enneigés, les cabanes, les vêtements, les motifs floraux, etc., ne fonctionnent pas comme des emblèmes immédiatement lisibles ; ils sont recomposés par la distance, par la mémoire, par l’humour et aussi par l’inquiétude contemporaine. De cette façon, la peinture de Siri Baggerman peut être considérée comme une sorte de contre-archive. L’album de famille est en effet restitué sans souci de reconstitution, mais bel et bien avec une volonté de réappropriation. C’est un point important à considérer parce qu’il ne s’agit pas d’une recherche de « pureté » originelle (et perdue) comme on a tendance à le faire en période de rupture. La nostalgie d’un passé qui serait porteur de valeurs non corrompues est, selon moi, le signe d’un épuisement social. Le regard apocalyptique et systématiquement négatif que d’aucuns portent à notre époque et à notre monde n’est pas celui de Baggerman. Bien sûr, le message quant aux troubles environnementaux est présent. L’artiste utilise le terme « Dálkkádatrievdan » pour désigner le changement climatique et ses effets, mais son propos n’est pas d’ordre eschatologique. Les changements de neige et de glace, la réduction des pâturages et la baisse des stocks de poissons touchent directement l’élevage de rennes et la pêche, qui constituent des fondements économiques et culturels pour de nombreux Sámis. Ça ne fait pour elle aucun doute et elle s’en alarme. Pourtant, son œuvre pose surtout une question à dimension autrement « humaine » : que devient une culture quand les conditions matérielles qui soutiennent ses mots, ses gestes et ses récits se transforment plus vite que la mémoire ne peut les transmettre ? Ses peintures, je l’ai dit, ne relèvent pas de l’identité au sens illustratif (il n’est pas question de folklore). Elles s’apparentent plutôt à l’idée de « relation ». Relation à la mère, aux ancêtres, à une langue partiellement transmise, à un territoire éloigné, à une communauté retrouvée, à une nature menacée, à des concepts qui ne suffisent jamais à tout contenir qui ne sont pas des « images d’Épinal » en quelque sorte. Cette nuance est considérable. Non seulement elle peut éviter une lecture trop rapide de son travail, mais elle peut également nous éclairer sur ce qui pourrait nous inspirer quant au rapport avec ce nouveau monde qui arrive et qui nécessairement sera différent de celui que l’on connaît. Nonobstant les efforts (à notre mesure) que l’on peut envisager, plutôt que de se plaindre, de se mettre en colère ou de se résigner quant à ces choses qui nous font peur, nous pourrions aussi essayer de chercher ce qui nous permet de rester en relation avec nous-mêmes. Je retiens, pour finir, une phrase de Siri Baggerman dite lors de son exposition « Vuoi ihánà » à Utrecht en 2024 : « C’est peut-être ainsi que fonctionne une mémoire collective, que nous mélangeons les choses. » Une réflexion rafraîchissante… Et tant qu’à faire, je vous propose en lecture d’été l’ouvrage d’Anna Pylväinen ; « Le silence des tambours ». Un joli roman qui nous plonge dans le Nord de la Scandinavie au milieu du XIXe siècle, du temps de la confrontation entre deux cultures. Si ces balades sans destination dans l’art vous ont plu, soutenez librement Culturissime Ou Get full access to  Culturissime at www.culturissime.com/subscribe

  8. 4 juil.

    "Non, ma chère. J’ai écrit autant que j’ai pu. Je n’ai plus rien à dire. Cela fait longtemps que j’ai cessé d’écrire". (Shahrnush Parsipur)

    Autant le dire tout de suite, la lecture du dernier numéro d’ArtReview Asia m’a prodigieusement ennuyé. Non seulement il s’est encore agi de parler d’art en tant qu’objet de résistance avec son cortège habituel de luttes convenues (décolonialisme, mémoire, capitalisme, écologie, genre, visibilité, etc.), mais, de plus, la revue a recyclé certains articles de l’édition principale (ArtReview). C’est le cas de celui de Debray sur Venise, ou encore de celui consacré à Saodat d’Ismailova, qui faisait la couverture de juin. Bien sûr, c’est l’été, les sujets se font rares, les rédacteurs sont en congé, mais bon ! Je paye tout de même deux abonnements, l’un pour Art Review et l’autre pour Art Review Asia ! HEUREUSEMENT… Il se trouve une perle dans ce numéro : l’entretien entre Shahrnush Parsipur et Shirin Neshat, deux femmes d’origine iranienne ; la première est l’écrivaine que l’on sait et la seconde, la cinéaste (et photographe) plusieurs fois présente à Venise. Shahrnush Parsipur, née en 1946 en Iran et qui vit désormais en Californie, a passé un certain temps en prison aussi bien du temps du Shah que de la République islamique. Son livre culte Women Without Men, qui a été publié puis interdit en 1989, a été adapté assez librement par Shirin Neshat en 2009. Elle avait déjà produit quelques années auparavant une série de cinq installations vidéo immersives, chacune portant le nom d’une des protagonistes centrales du roman. Le roman que je rapprocherais volontiers de Cent Ans de solitude de Márquez et qui mêle magie et réalisme social a pour toile de fond le coup d’État de 1953 qui a renversé le Premier ministre Mohammad Mosaddegh. On y suit cinq femmes aux trajectoires pour le moins contrastées : une épouse enfermée dans l’autorité d’un mari dominateur ; une adolescente aux prises avec la peur du désir et le poids des normes familiales ; une prostituée aspirant à se soustraire à sa condition ; une femme mûre vivant en marge des conventions et une autre en rupture avec les rôles prescrits par la société. Leurs parcours finissent par se rejoindre au jardin de Farrokh Laghâe, un espace concret autant que symbolique où elles expérimentent de façon fabuleuse, au sens propre, la possibilité d’exister « sans hommes ». À l’écart du fracas du monde, le décor central du jardin figure évidemment une représentation ancestrale du paradis. SHAHRNUSH PARSIPUR : Le jardinage est une pratique courante en Iran depuis l’Antiquité, et le métier de jardinier est l’un des plus anciens au monde. La notion de paradis s’est forgée à partir des jardins iraniens et a trouvé sa place dans la littérature religieuse iranienne. C’est pourquoi elle occupe une place importante dans la vie des Iraniens. Je me suis inspirée de cette idée. Le jardinier est le personnage le plus important du livre. D’une certaine manière, il incarne également Dieu. Un Dieu qui, cette fois-ci, prend Zarrinkolah pour épouse, car il souhaite valoriser les prostituées et les sauver de la misère de leur destin. Dans l’entretien, Shahrnush Parsipur évoque la condition des femmes en Iran, et plus généralement, si elle reconnaît que le simple désir des femmes de disposer de leur destin est encore, dans de nombreuses sociétés, perçu comme un acte de subversion, elle se dit agacée qu’en parlant de son livre, on se focalise sur la seule condition féminine. L’ouvrage, selon elle, s’adresse aussi bien aux femmes qu’aux hommes : Je préfère que l’on considère les hommes comme faisant partie de l’humanité. Elle n’est d’ailleurs pas féministe, un terme qu’elle déteste (le mot « féminisme » me fait penser au « masculinisme »). Évidemment, dans cet entretien, on lui demande son avis sur l’attaque américaine contre l’Iran, et Parsipur de répondre qu’elle y est farouchement opposée. Pour elle, les Iraniens qui pensent que la République islamique doit tomber à tout prix, et qui sont donc favorables à cette guerre « sont fous. Ils ne savent pas ce que signifie la guerre. Ils ne savent pas ce que signifie la destruction de toutes les industries iranienne ». Shirin Neshat abonde dans son sens, considérant que les Iraniens, qui vivent notamment à l’étranger, sont très divisés et qu’ils s’affrontent sur des questions d’idéologie. La période, selon elle, est terrible dans la mesure où non seulement leur pays est attaqué et en guerre, mais, de plus, les Iraniens eux-mêmes se battent les uns contre les autres. L’interview se termine sur un ton de profonde résignation. Parsipur raconte que l’exil a pratiquement brûlé sa carrière : Je vis aux États-Unis, mais je passe tout mon temps avec des Iraniens. Les livres que je lis sont en persan. Toutes les personnes à qui je parle sont iraniennes. J’ai très peu d’amis américains. Je ne connais pas grand-chose de la société américaine, car je n’ai jamais eu l’intention de venir ici. J’ai été contrainte de venir et, pour l’instant, je ne sais pas grand-chose de l’Amérique. À quatre-vingts ans passés, elle dit être fatiguée et malade, qu’elle vit vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous oxygène (et avoir retiré son masque pour l’entretien). Shirin Neshait, qui lui demandait enfin s’il y avait une chance qu’elle envisage de se remettre à écrire, la vieille dame est sans appel : Non, ma chère. J’ai écrit autant que j’ai pu. Je n’ai plus rien à dire. Cela fait longtemps que j’ai cessé d’écrire. La nouvelle trilogie vidéo de Shirin Neshat, intitulée « Do U Dare ! », est présentée au Palazzo Marin, à Venise, jusqu’au 6 septembre. L’ouvrage « Women without Men » de Shahrnush Parsipur, traduit par Faridoun Farrokh, est publié aux éditions Penguin. Il est également disponible en français : Femmes sans hommes aux Éditions Lettres Persanes, 2006, traduction de Christophe Balaÿ. Si ces balades sans destination dans l’art vous ont plu, soutenez librement Culturissime Ou Get full access to  Culturissime at www.culturissime.com/subscribe

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