Clara Périssé est chargée d'enseignement et de recherche à la HEP Vaud, au sein de l'équipe de didactique de l'art. Elle forme les futurs enseignants et enseignantes du primaire en arts visuels, ainsi que des étudiants spécialistes sortis d'écoles d'art, et propose des ateliers interdisciplinaires sur la conception de sites internet artistiques et d'ouvrages en réalité augmentée. Elle a aussi travaillé sur les codes de représentation du monde à travers la data visualisation, et plus récemment sur l'intelligence artificielle générative. Elle est elle même artiste. Clara nous parle d'abord de la poïétique, une notion qui vient de la philosophie grecque et que le philosophe Paul Valéry a remise au centre du regard, celui qu'on porte non plus sur l'œuvre achevée mais sur ce qui se passe pendant qu'on crée. Et de réaliser que la créativité n'est pas toujours synonyme de bien être. Les études en psychologie de la créativité montrent au contraire que plus on est créatif, plus on traverse d'émotions négatives en chemin, la peur de la page blanche, l'insatisfaction, le doute. Ce qui compte alors, dit elle, c'est de créer un cadre où l'on peut se perdre sans que ce soit grave. On glisse ensuite vers le corps. Clara s'intéresse à la place qu'il occupe dans la création, une question déjà ancienne dans le théâtre ou la danse, mais longtemps oubliée en arts visuels, jusqu'aux pratiques de performance et au mouvement Fluxus dans les années cinquante et soixante. Elle a voulu comprendre pourquoi cette question du corps disparaît dans les ateliers de création ou à l'école, et comment les technologies mobiles, qu'on accuse souvent de nous rendre statiques et happés par l'écran, peuvent au contraire réintroduire du mouvement et de l'attention au monde. Elle raconte un exercice qu'elle fait avec ses étudiants, tirer au sort un animal, puis créer une caméra subjective qui montre ce que cet animal verrait, avant d'aller vérifier comment il perçoit vraiment son environnement. Le corps, dit elle, se met alors à sauter comme une grenouille ou à ramper comme un serpent, et tout le monde rigole ensemble. Elle évoque aussi McLuhan et l'idée que chaque technologie transforme notre façon de percevoir le monde, en prenant l'exemple de Muybridge qui a révélé, grâce à la photographie, que les quatre sabots d'un cheval au galop quittaient le sol en même temps, une réalité invisible à l'œil nu. Elle parle du concept de l'élève zombie, formulé par la chercheuse Pujade Renaud il y a plusieurs décennies déjà, cet élève dont seuls les yeux, l'oreille et la main restent actifs pendant que le reste du corps est mis de côté, et de la manière dont elle amène ses étudiants à jouer avec les normes sociales d'une salle de classe pour la réhabiter autrement. Vient ensuite le jeu, les contraintes que les artistes se donnent pour avancer, les opérations de reproduire, isoler, transformer et associer qu'on retrouve dans tout atelier de création, et les pratiques participatives où des artistes invitent des inconnus, sur les réseaux sociaux, à leur envoyer un secret ou une image, pour construire une œuvre collective. Clara distingue enfin l'essai erreur de l'accident, à travers l'histoire de Man Ray photographiant la marquise de Casati. Une panne de courant, une lumière du jour insuffisante, et des tirages que Man Ray croit ratés, flous, avec plusieurs yeux et plusieurs bouches. La marquise, elle, les trouve extraordinaires, tant elle s'y reconnaît. Cet accident deviendra l'une des signatures de Man Ray. Et de se demander ce qu'il serait advenu de cette photo avec un appareil numérique, qui aurait simplement permis de recommencer jusqu'à obtenir une image nette. La conversation se termine sur l'intelligence artificielle générative, les biais qu'elle reproduit quand elle tente de générer des images liées à la colonisation faute d'archives suffisantes, et l'impact qu'elle a sur les étudiant·e·s.