Dans cet épisode la poétesse, traductrice, essayiste et universitaire américaine Cole Swensen nous invite dans l’univers spectral de Gravesend, publié en 2010 chezWave Books, un livre de poésie qui prend pour point de départ la ville anglaise du même nom afin d’interroger ce que nous appelons « fantôme ». L’entretien s’ouvre sur la première des trois questions qui structurent Gravesend : « Have you ever seen a ghost?/ Avez-vous jamais vu un fantôme ? ». Cole Swensen partageune expérience personnelle qui permet d’emblée de déplacer la question du fantôme de la vision vers les autres sens. Dans Gravesend, les fantômes sont aussi des bruits, des voix, des traces : des phénomènes qui mettent en crise l’évidence de notre perception. Cole Swensen revient sur les récits recueillis pour le livre, notamment ceux de personnes qui ont fait l’expérience d'une présence sans jamais pouvoir la faire confirmer par autrui. Elle distingue les récits littéraires de fantômes, structurés parune intrigue, des personnages et une signification morale, des expériences rapportées dans la vie réelle, souvent très brèves et dépourvues de toute résolution. Alors que les fantômes des récits anciens revenaient généralement pour réclamer quelque chose (corps mal enterré, héritage, réparation), les fantômes contemporains semblent souvent n’avoir plus rien à demander. Ils sont des inconnus, des présences sans intention apparente. Dans Gravesend, Cole Swensen imagine que certains d’entre eux reviennent, non par vengeance, amour ou chagrin, mais par habitude. Le fantôme est envisagé ici comme une figure de la répétition, « a fold in time / un pli temporel », une superposition de différents moments. « How did Gravesend get its name? / D’où Gravesend tire-t-elle son nom ? » Le nom de la ville devient le point de départ d'une enquête historique et linguistique. Gravesend est à la fois un lieu associé aux départs vers les territoires colonisés et celui où Pocahontas mourut en 1617, sur le chemin de son retour vers l'Amérique. La ville est lieu de passage, de disparition etde retour, traversé par les fantômes de l'histoire coloniale. Cole Swensen raconte son enquête auprès des habitant·es dans les pubs et les commerces, où les interprétations du nom de la ville donnent lieu à des récits parfois macabres, parfois absurdes, parfois franchement comiques. La troisième question, « What do you think a ghost is ? / Qu’est-ce qu’un fantôme, selon vous ? », ouvre sur la nature même des fantômes. Cole Swensen les compare à des anomalies, des « glitches » dans les lois physiques. Toutefois, l'idée de devenir un fantôme révèle aussi un désir profondément humain : celui de rester dans le monde, de continuer à être là malgré la mort. L'entretien aborde les soins palliatifs et les formes d'accompagnement qui permettent de laisser une trace, d'écrire ce qui va manquer, de penser l'après soi. Cole Swensen envisage la présence auprès d'une personne mourante comme une expérience qui peut élargir nos capacités perceptives, une manière d'approcher ce « sens fantôme » qui traverse tout son livre. Cet épisode s’ouvre sur deux extraits de Hantise et soin (Éditions Le bord de l’eau ; 2026) : « Rien » de Noëlle Garnerone et « L'ombre blanche » de Claudie Peyrou, toutes deux infirmières. Noëlle Garnerone exerce en médecine palliative et au Centre d'évaluation et de traitement de la douleur adulte du CHU de Bordeaux. Claudie Peyrou travaille actuellement au sein de la coordination des admissions au centre hospitalier de Cadillac. L’ombre blanche est un témoignage plus qu’un récit, un évènement qu’elle a vécu personnellement en milieu de soin. L'entretien avec Cole Swensen a été enregistré en février 2026 au Banff Centre for Arts and Creativity, au Canada. Cole Swensen a répondu aux questions de Thibault Marthouret en anglais, puis elle a traduit ses réponses et les a enregistrées elle-même en français. Une version anglaise intégrale de l'entretien sera également proposée.