Nous vous proposons de regarder, dans ce 50e épisode, l'Antiquité grecque avec un regard neuf — ou peut-être faudrait-il dire, avec des yeux enfin débarrassés de l'un des plus tenaces préjugés de notre modernité. Lorsque nous pensons à la Grèce antique, une image s'impose presque immédiatement : celle de temples de marbre immaculés, de statues d'une blancheur parfaite, d'une civilisation qui aurait élevé la pureté de la pierre au rang d'idéal esthétique. Cette vision est si profondément ancrée dans notre imaginaire qu'elle semble aller de soi. Pourtant, elle est largement une construction moderne. Les Grecs vivaient dans un monde de couleurs. Les temples étaient peints, parfois de manière éclatante. Les statues recevaient des pigments, des dorures, des incrustations. Les sanctuaires, les maisons, les objets du quotidien formaient un paysage visuel d'une richesse que l'érosion du temps a presque entièrement effacée. Ce que nous admirons aujourd'hui comme un marbre nu est souvent le squelette décoloré d'œuvres qui furent autrefois vibrantes. Comment cette mémoire des couleurs s'est-elle perdue ? Pourquoi avons-nous fini par identifier la civilisation grecque à la blancheur du marbre ? Et que révèle cette transformation de notre propre rapport à l'Antiquité ? Car le « mythe de la Grèce blanche » ne résulte pas seulement de la disparition des pigments sous l'effet des siècles. Il s'est progressivement construit à partir de la Renaissance avant de s'imposer au XVIIIᵉ siècle, notamment sous l'influence de Johann Joachim Winckelmann, père de l'histoire de l'art moderne, qui fit de la blancheur du marbre l'expression même de la beauté idéale. Au XIXᵉ siècle, cette vision fut encore renforcée par le néoclassicisme et parfois détournée pour nourrir des discours politiques et raciaux qui associaient la blancheur de la pierre à une prétendue pureté de la civilisation occidentale. Or, depuis plusieurs décennies, les découvertes archéologiques et les analyses scientifiques racontent une tout autre histoire. Grâce à l'observation minutieuse des vestiges, à la lumière ultraviolette, à la spectrométrie ou encore à la reconstitution numérique, les couleurs réapparaissent peu à peu, bouleversant notre perception de l'art grec et, avec elle, notre compréhension de toute une civilisation. Pour nous guider dans cette redécouverte, j'ai le plaisir de recevoir Philippe Jockey. Philippe Jockey est professeur d'histoire de l'art et d'archéologie du monde grec et directeur de l'équipe Archéologie des mondes grecs (UMR 7041) à l’Université Paris-Nanterre. Il a été membre de l’Ecole française d’Athènes. Ses travaux ont largement contribué à déconstruire cette illusion de la Grèce immaculée. Ses domaines de recherches sont : - L’Histoire et l’Archéologie de la couleur en Grèce ancienne : techniques, artisanat, économie, idéologies antiques et réception moderne. - Intelligence artificielle et archéologie classique : applications à l'étude de la plastique grecque- Recherches sur le décor sculpté de la Tholos de Delphes (étude et publication numérique en ligne)- L'artisanat de la pierre en Grèce ancienne (architecture et sculpture) : ateliers et techniques, styles et sociétés.Edition numérique en ligne. Parmi ses ouvrages on peut citer : - « La Grèce antique : idées reçues » édité au Cavalier Bleu en 2005 - dans la même collection « L’Archéologie » sorti en 2008 - puis L’Archéologie paru chez Belin en 2013 - Il a collaboré au volume « Le monde Grec antique » aux Editions Hachette en 2018 - Il a dirigé l’ouvrage « Les arts de la couleur en Grèce anicenne… et ailleurs : approches disciplinaires » édité par l’Ecole française d’Athènes en 2018 - Le mythe de la Grèce blanche dont la 3e édition est sortie en 2025 chez Humensis dans la collection Atlas - En septembre prochain paraitra aux P.U. de Nanterre, dans la collection Les passés dans le présent, le livre qu'il a co-dirigé avec Romain Thomas « La carnation des patrimoines, une histoire de couleurs »