La moitié des équipes engagées dans le Mondial 2026 ont une référence à la biodiversité, animale ou végétale, dans leur emblème ou dans leur surnom. C’est également le cas de centaines d'autres clubs de sports dans le monde. Mais le logo sur le maillot cache parfois une sombre réalité : ce sont souvent des espèces menacées. Une équipe de chercheurs a lancé un projet original : la Wild League. Objectif : tenter de rapprocher clubs et supporters des bêtes qu’ils portent sur leur cœur. Ce matin du 6 juillet, il est encore possible d’imaginer 22 lions face à face en finale de la Coupe du monde. Les Lions de l’Atlas marocains contre les Three Lions d’Angleterre ou contre les lions norvégiens, vainqueurs du Brésil hier soir… Ce sont les derniers félidés, lions, encore debout dans la compétition puisque toutes les autres meutes sont déjà rentrées dans leurs tanières : celles de la Teranga au Sénégal, celles de Mésopotamie en Irak, quand les Lions indomptables du Cameroun n'étaient pas qualifiés tout comme les Lions des Caraïbes cubains… Liste non exhaustive : les Espagnols, les Tchèques ont aussi un lion sur l'écusson. Au royaume des emblèmes de clubs, le lion règne en maître absolu : au moins 146 organisations sportives dans le monde l’ont adopté. Loin devant le tigre, le loup et l’ours, les trois autres mammifères les plus appréciés. Pourtant, la réalité, dans la savane, est plus tragique pour le grand fauve, explique Ugo Arbieu qui, en plus d’être fan de foot, est chercheur en écologie et société à la prestigieuse université Paris-Saclay. « Depuis que Sadio Mané [captaine de l'équipe de la Teranga, NDLR] est né, il a une trentaine d’années, on a perdu 50% des populations de lions. Les lions, à l’heure actuelle, si leur aire de répartition possible était un terrain de foot, ils ne vivent plus que dans le rond central. » Autrefois présent sur de vastes territoires de l’Europe à l’Asie, omniprésent en Afrique, il ne subsiste guère plus qu’en Afrique centrale et méridionale. Il est classé comme vulnérable et à risque d'extinction sur la liste rouge de l'UICN. Au-delà du lion, 161 espèces emblèmes L’écologue a rassemblé passion et profession dans un même but : faire du sport le gardien de notre biodiversité marine et terrestre. Une initiative aussi originale qu’ambitieuse. Pour ce faire, il a commencé par faire des statistiques. Avec douze autres chercheurs français et étrangers, il a pu établir, à travers une très sérieuse étude parue dans la revue BioScience, qu’au moins 727 équipes dans 43 pays et de 10 sports collectifs ont choisi nos amis les bêtes comme totems, dont 25% d’équipes professionnelles. On peut aussi retenir ce chiffre : 161 espèces différentes s’affrontent sur des terrains de foot, de basket, de volley, de hockey sur glace, de handball, de cricket, etc. Après les mammifères précités, on trouve des volatiles – des aigles (du Mexique, de Carthage en Tunisie en football…), des faucons comme le caracara huppé (équipe de foot de Fortaleza en Italie), le toucan (de l’équipe nationale colombienne de foot). La vie maritime est bien présente aussi : des Dauphins de Miami en foot américain aux Pingouins de Pittsburgh en hockey sur glace, mais aussi crabes, calamars, et le croco du Lesotho ! Il y a enfin des créatures plus rares voire endémiques : citons le tuatara, le symbole reptilien de l’équipe de basket d’Auckland qui n’existe qu’en Nouvelle-Zélande. Arachnides, reptiles, requins et raies, poissons, insectes… Si on s’en tient au seul football, la Coupe du monde est à la fois le carnaval des animaux et un herbier luxuriant. La moitié des 48 équipes qualifiées comptait une plante ou un animal dans leur logo ou dans leur surnom. La biodiversité du groupe A, par exemple, faisait plaisir à voir : trois félins, le jaguar du Mexique, le lion de la Tchéquie et le tigre de la Corée du Sud, ont tour à tour batifolé autour de la fleur sud-africaine, la très admirée protée, menacée par le réchauffement. Pour l’anecdote, le protée est aussi le nom d’un drôle d’animal amphibien qui vit dans les grottes européennes (Slovénie en particulier) et est capable de vivre dix ans sans rien manger. À lire aussiClimat : la protéa, fleur nationale de l'Afrique du Sud, menacée d'extinction Un bestiaire en danger « La faune sauvage est vraiment au cœur des identités de ces communautés sportives : elles sont dans les mascottes, dans la communication sur les sites internet, les gens achètent tout un tas de goodies qui ont trait à ces espèces », observe Ugo Arbieu. Alors pour lui, « il y a un paradoxe à voir toutes ces équipes mondialement connues, ces hordes de supporters qui ont sur leur maillot et parfois en tatouage même ces espèces animales quand on sait qu’elles sont en train de décliner dans la nature », s’agaçait le jeune chercheur dans l’émission C’est pas du vent. Les chercheurs ont ainsi calculé que 27% des 161 espèces recensées dans les 230 ligues inventoriées sont menacées ou en déclin. Le taux monte à 59% pour les équipes professionnelles. Six espèces sont classées en danger critique d'extinction, selon la liste rouge de l’UICN à laquelle se réfère l’étude : le rhinocéros noir (club de foot au Zimbabwe), l'éléphant d'Asie et celui d’Afrique, la baleine bleue (hockey sur glace, Connecticut, aux États-Unis), le tigre et… le carouge de Porto Rico, un oiseau au plumage noir tâché de jaune, endémique de cette île caribéenne et emblème de l’équipe de volley. L’écologue y voit « une occasion de communiquer sur les dangers auxquels font face ces différentes espèces ». Objectif : « prendre conscience que cette biodiversité n’est pas seulement dans les logos, elle est aussi dans nos écosystèmes » et « qu’il y a donc une sorte de responsabilité à protéger les emblèmes qui font partie de notre propre identité ». La Wild League passe à l’action C’est là qu’entre en jeu la Wild League, en français la Ligue sauvage, créée par cette équipe d’Ugo Arbieu. La Wild League, c’est d’abord une carte interactive, consultable en ligne, des clubs qui ont une imagerie animale. Le projet s’est lancé l’an dernier et le planisphère ne demande qu’à être complété avec les divisions inférieures. Pour chaque club, sont précisées les aires de distribution des espèces concernées et leurs statuts officiels de conservation… La Wild League essaie de mettre en place des regroupements de clubs par espèces pour les pousser à agir en faveur de leur préservation. Avec des centaines de millions de sportifs et de supporters dans toutes ces disciplines, le potentiel d’action et d’impact est phénoménal. Chaque jour, des dizaines de millions de supporters voient passer, sur les fils de leurs réseaux sociaux, ces animaux en danger. Le deuxième levier envisagé par la Wild League est bien sûr économique. Il consiste à utiliser la manne que représente le sport, en particulier le football et son écosystème hyper lucratif. En prélevant ne serait-ce que 0,1% sur le prix du billet des matches des 200 ligues professionnelles ayant un emblème animalier, cela représenterait plus de 3,5 millions de dollars par an, a calculé l’équipe. Une somme colossale pour financer la recherche scientifique et des projets de conservation. Le requin est l’emblème de l’équipe cap-verdienne mais aussi de nombreux clubs en Australie. Or, sur les 120 espèces de requins qui frayent autour de l’île-continent, une quarantaine sont menacées et seize sont même quasi-inconnues des scientifiques : « Il faut arriver à convaincre ces organisations, à leur dire qu’il y a des travaux de recherche à faire pour avoir un petit peu plus de données sur ces espèces. » Rencontrée récemment, la grande océanographe américaine Sylvia Earle, 90 ans et toujours plongeuse, évoquait le défi de la connaissance de l’océan – « un mystère » : « Le plus grand problème auquel nous faisons face, c’est que les gens ne savent pas pourquoi ils doivent prendre soin de l’océan. On peut savoir et décider de ne pas s’en soucier, mais on ne peut pas s’en soucier si on ne sait pas. » Reste que la biodiversité, ce n’est pas seulement des animaux et des plantes, mais l’ensemble des interactions du monde vivant. Ce sont notamment les innombrables services que la nature nous fournit, gratuitement, et qui sous-tendent nos économies et notre alimentation. Le plus connu de ces services écosystémiques, c’est la pollinisation par les insectes des trois-quarts de nos plantes de cultures qui terminent dans l’assiette des athlètes. Sport et biodiversité courent bien ensemble. À lire aussiEnvironnement: «La survie des Européens dépend de celle des pollinisateurs sauvages»