Thomas Méry — A Ship, Like a Ghost, Like a CellJe me suis souvent demandé , ce qui fait que parmi tous les disques qu’on achète — certains passent le stade du disque fétiche, du disque important, de ceux qu’on connaît presque par cœur. A Ship, Like a Ghost, Like a Cell fait partie de ceux-là. Je me souviens encore très bien quand j’ai acheté ce disque il y a maintenant 20 ans . C’est un disque qui, d’une certaine manière, est entré dans mes veines.Je dis ça parce que c’est un disque très nerveux.On sent encore toute la tension qu’il y avait chez Thomas Méry, même s’il s’est fortement apaisé et qu’il est passé à une forme de folk. Il reste quelque chose de tendu, de fébrile, de malaisé derrière cette apparente douceur.Lorsque j’achète le disque, je ne sais évidemment pas encore qu’il va devenir aussi important pour moi.C’était à Lyon, en juillet 2006 — l’album venait de sortir depuis à peine deux mois. J’étais allé voir un ami et, comme chaque fois que je me retrouve dans une ville où il y a des disquaires, je n’ai évidemment pas pu m’empêcher d’aller y faire un tour.Je me retrouve chez Gibert Joseph et là, c’est un peu la folie. Il y a des disques partout, notamment au sol, avec des piles de disques en solde. Je dois en acheter une soixantaine pour à peine une centaine d’euros. En plus de tous ces disques d’occasion auxquels je ne m’attendais pas , je prends finalement une ou deux nouveautés. Mon budget est limité, et je choisis A Ship, Like a Ghost, Like a Cell de Thomas Méry parmi ces rares nouveautés.Je n’ai pas écouté mes soixante disques chez mon ami. J’attends le trajet retour vers Arras pour investiguer cela et je mets assez rapidement celui de Thomas Méry dans le discman ( ça parait si vieux !!!)La première impression est assez étrange.On quitte complètement l’univers électrique de Purr. J’avais beaucoup écouté Purr, donc la voix de Thomas Méry m’est immédiatement familière, mais tout ce qui l’entoure a changé.Il y a quelque chose de surprenant et, en même temps, de familier.Le disque n’est pas forcément facile d’accès. Derrière les chansons, il y a ces bruitages, ces collages, ces matières sonores qui viennent constamment perturber la guitare et la voix. Il y a bien une forme de folk, mais elle est rugueuse, traversée de parasites, de traitements électroniques et de petits accidents sonores. On pense davantage à Nick Drake ou Bert Jansch qu’à une musique électronique, mais on est très loin d'une folk simplement acoustique. Et je ne crois pas qu'on puisse vraiment le réduire non plus à ce qu'on appellera plus tard la folktronica.Je reste donc un peu sur ma faim après cette première écoute.Et puis arrive la fin du disque.Pieces of Your Brain.Je me souviens très précisément du moment où je l’écoute. Et surtout de cette toute fin où quelque chose se passe dans la voix de Thomas Méry. Une petite cassure, une fêlure presque imperceptible.Tout le disque était jusque-là dans une forme de retenue et, soudain, quelque chose apparaît derrière cette retenue. Quelque chose de profondément humain. Dans ce titre, il évoque une rupture, et comment la culpabilité et la demande de pardon sont encore présents dans son histoire .Je me suis dit : « Waouh… la vache. »Et j’ai remis le disque au début.Entre parenthèses , C’est aussi une des choses que j’aime avec certains albums : le fameux dernier morceau qui donne irrésistiblement envie d’appuyer sur play à nouveau. C’est aussi une des raisons pour lesquelles je pense que les CD sont beaucoup plus intéressants que les vinyles.À partir de là, le disque commence à s’installer. Je le réécoute. encore. Et encore. On s’apprivoise mutuellement .Et quelques mois plus tard, à la fin de l’année 2006, je vis moi-même une rupture. À ce moment-là, certaines choses que j’avais entendues dans le disque prennent évidemment une autre résonance. A Ship, Like a Ghost, Like a Cell devient progressivement beaucoup plus qu’un album que j’ai acheté à Lyon.Pendant toute l’année 2007, je l’écoute en boucle.C’est comme ça qu’un disque acheté parmi une soixantaine d’autres, devient l’un des disques les plus importants de ma discothèque.Pour comprendre comment Thomas Méry en est arrivé là, il faut revenir quelques années en arrière.Thomas Méry s’est d’abord fait connaître avec Purr, groupe qu’il forme au milieu des années 90 avec Stéphane Bouvier et Jérôme Lorichon. Purr publie Whales Lead to the Deep Sea en 1997 puis Open Transport en 2000 chez Prohibited. Le groupe se sépare ensuite et Méry poursuit son travail sous son propre nom.Son parcours solo va progressivement l’éloigner du son de Purr. I Matter, en 2003, témoigne déjà d'un travail beaucoup plus expérimental et électroacoustique. En 2005 vient HallonSaft, une sortie numérique . Plusieurs morceaux de cette sortie seront ensuite repris, sous des formes différentes, sur A Ship, Like a Ghost, Like a Cell. On entend encore dans HallonSaft les traces des expérimentations électroniques de I Matter.A Ship, Like a Ghost, Like a Cell paraît en 2006 chez Dora Dorovitch.Le disque déplace le centre de gravité du travail de Méry. La guitare acoustique et la voix occupent désormais la place centrale mais l’électronique, vestige de pudeur, n’a pas disparu . Elle intervient par petites touches, dans les nappes, les traitements, les bruits, les samples et les transformations de sources acoustiques.C’est probablement ce mélange qui donne au disque sa personnalité particulière.Il y a des chansons, mais elles ne sont jamais complètement séparées de la matière sonore qui les entoure. Il y a de la douceur, mais elle est régulièrement traversée par quelque chose de plus nerveux. Il y a une apparente simplicité, mais elle est constamment perturbée.Les Inrockuptibles parlaient alors d’un disque aux « contrastes violents et clignotants », susceptible de provoquer l’épilepsie, et évoquaient dans le phrasé de Méry une « nervosité latente », tout en soulignant que son propos s’était fortement calmé depuis les débuts de Purr.Je crois que c’est une assez bonne manière de décrire A Ship, Like a Ghost, Like a Cell.Parce que derrière cette folk en apparence plus apaisée, on entend encore quelque chose de l’ancien Thomas Méry. Quelque chose de tendu et de fragile. Pieces of your brain On commence donc l’écoute de cet album par la fin, avec Pieces of Your Brain. Comme je l’ai déjà dit , il s’agit du morceau qui m'a le plus profondément accroché dans ce disque, et il y a quelque chose d'assez fascinant à découvrir ce que Thomas Mery raconte de sa fabrication.Le morceau a été enregistré presque entièrement dans l'instant, sur les marches de la maison où Thomas travaillait avec Sylvain Closier, près de Toulouse. Il était tard, il improvisait, les micros avaient été installés dehors et les grillons se sont retrouvés intégrés à l'enregistrement. Rien de particulièrement construit à l’avance. C’est finalement l’un des titres ou l’électronique est la moins présente , laissant place à l’intime .. Thomas regarde en arrière, vers une histoire difficile, et tente de s'excuser de la manière dont elle s'est terminée. Il y a cette image étrange des morceaux de cerveau découpés et aplatis dans un rêve, mais surtout cette demande répétée : oublier, pardonner.Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est le contraste entre la simplicité presque artisanale de l'enregistrement et la violence intime du texte. Et cette voix qui, à la toute fin, semble se fissurer légèrement au moment où Thomas demande pardon. Shaping Places Shaping Places est l’un des morceaux les plus anciens de l’album. Thomas explique qu’il est construit autour d’un parallèle entre ce qu’il voit depuis sa fenêtre et des souvenirs de villes du Nord.Le titre vient de cette idée de pouvoir façonner les lieux que l’on a traversés, de les faire se répondre et de les utiliser comme révélateurs les uns des autres.Le morceau évolue ensuite progressivement : à la fin, Thomas quitte les éléments concrets du décor pour revenir vers quelque chose de plus intérieur, en se demandant pourquoi il a fait ce parallèle et ce que ce qu’il voit aujourd’hui lui permet de retrouver de ce qu’il voyait alors.On retrouve également sur le morceau la guitare de Guillaume Eluerd et la voix de Marielle Martin, chanteuse de Playdoh, avec qui Thomas avait déjà travaillé.Shaping Places est donc un morceau qui part d’un paysage et d’une mémoire des lieux, pour finir par interroger ce que ces rapprochements disent de celui qui les fait. Box Model / Untitled On va enchaîner deux morceaux qui se suivent sur l’album et qui, dans le mix, semblent n’en former qu’un : Box Model et Untitled.Box Model fait référence à la manière dont sont construits les sites web. Thomas en fait une métaphore de l’enfermement : il explique qu’il se sent « enfermé », sans savoir exactement dans quoi, probablement dans sa propre tête.Il y a derrière une réflexion sur les structures et la liberté : les contraintes peuvent parfois permettre de se dépasser, et les structures peuvent paradoxalement offrir une forme de liberté. C’est justement à partir de là que le morceau bascule vers quelque chose de beaucoup plus libre.Untitled est une improvisation au piano enregistrée pendant les arrangements de l’album. Thomas était seul dans une maison qu’on lui avait prêtée et s’est installé au piano. Il dit avoir été lui-même surpris par le résultat.Il y a donc, à la suite directe de Box Model, ce morceau qui n’a pas vraiment été construit comme les autres : une improvisation captée sur le vif.Et les deux se mêlent presque naturellement sur l’album, comm