Reportage Afrique

Nos correspondants et envoyés spéciaux sur le continent africain vous proposent, chaque jour, en deux minutes une photographie sonore d'un évènement d'actualité ou de la vie de tous les jours. Ils vous emmènent dans les quartiers ou dans les campagnes pour vous faire découvrir l'Afrique au jour le jour.

  1. 10h ago

    Les actrices des luttes anticoloniales: en Tunisie, Halima al-Zaïma, une proche de Bourguiba [10/10]

    En Tunisie, la figure d'Halima al-Zaïma a été oubliée de l'histoire de l'indépendance du pays. Pourtant cette militante noire originaire de Gabès, au sud de la Tunisie, a joué un rôle important sur le plan politique dans les années 50. Patriote et soutien de l'ancien leader Bourguiba, cette vendeuse de vêtements et d'or, analphabète, transportait des tracts du parti du Néo-Destour, opposant à l'occupation française. Très connue dans sa ville natale, elle manque encore d'une reconnaissance nationale. De notre envoyée spéciale à Gabès, Au café Polygone, en face de la mer à Gabès, Fakhredine et Houda, les deux petits-enfants de Halima al-Zaïma, se remémorent leurs souvenirs d'enfance et l'image de leur grand-mère, morte il y a 25 ans. Fakhreddine se rappelle d'une mamie costaud aux multiples facettes : « Pour moi, ce n'était pas une femme mais plusieurs femmes en une. Elle était très imposante dans sa façon de s'habiller, sa posture, son élocution, se rappelle-t-il, c'était une grande dame ». Houda se souvient d'une femme qui parlait peu de son passé. Mais le souvenir de l'engagement anticolonial d'Halima al-Zaïma s'est transmis dans la famille. « Vu que Halima était une vendeuse de vêtements qui faisait aussi le commerce des bijoux en or entre les familles, elle était très connue et respectée à Gabès. Quand est venu le moment de la lutte pour l'indépendance, elle s'est mise à transporter des tracts du parti de Bourguiba pour les militants, explique Houda. Elle leur ramenait aussi des vêtements pour ceux qui se cachaient des Français. On a toujours entendu parler de son courage et de son amour pour Bourguiba. » Les rares photos d'Halima la montrent en compagnie de l'ancien leader qui l'avait fait monter dans sa décapotable, lors d'un défilé dans la ville. « C'est comme si on l'avait oubliée » Devant l'ancienne maison d'Halima, ses voisins, qui se reposent à l'ombre, se souviennent très bien d'elle. « Ici, on arrive dans son ancien quartier, à El Manara, à Gabès, montre l'un d'eux, ça, c'est ce qui reste de sa maison. » Fakri Chagra, retraité, déplore qu'elle n'ait même pas le nom d'une rue à son nom. « Je ne comprends pas pourquoi elle n'a jamais eu quelque chose pour elle dans la ville, interroge-t-il. Que fait la municipalité ? C'est comme si on l'avait oubliée alors que moi, je me souviens encore d'elle à cheval avec Habib Bourguiba. » Et son souvenir s'étend au-delà de son quartier. Dans la foire d'artisanat, les commerçants parlent spontanément d'elle dès que l'on évoque son surnom, al-Zaïma, la leader. « Moi, je me souviens qu'enfant, on prenait le car avec elle pour aller dans la ville natale du leader à l'occasion de son anniversaire, se souvient Amor, artisan et musicien, elle était toujours avec nous. »  Un héritage qui risque de s'étioler sans trace officielle de l'engagement de cette femme, notamment pour les plus jeunes générations.

  2. 1d ago

    Les actrices des luttes anticoloniales: Zèle Rasoanoro, la première femme journaliste de Madagascar [9/10]

    Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’elle est âgée d'à peine 20 ans, Zèle Rasoanoro écrit dans les journaux nationalistes de la Grande Île pour dénoncer l’ordre colonial et imaginer un Madagascar indépendant. Sa lutte prendra aussi la forme du syndicalisme et des actions de solidarité. Mais à l’idéalisme de la jeune militante aux convictions marxistes succéderont, après la décolonisation, la résignation et la solitude face à une indépendance inachevée.  De notre correspondant à Antananarivo, À la fin des années 1940, les journaux nationalistes malgaches fleurissent, une effervescence intellectuelle et militante s’empare d’Antananarivo. Une femme, Zèle Rasoanoro, prend la plume. Elle n’est entourée que de rédacteurs masculins. « Zèle Rasoanoro est la première femme malgache journaliste, explique l’historien Georges Radebason. Elle publiait ses idéaux nationalistes, ses idéaux indépendantistes, à travers ses articles dans les journaux du MDRM, le Mouvement démocratique de la rénovation malgache. » Après l’insurrection du 29 mars 1947 contre la domination française, des milliers de militants du MDRM sont arrêtés. Zèle Rasoanoro échappe dans un premier temps à la prison avant d’être incarcérée en 1948. « À sa sortie de prison en 1950, elle ne se laisse pas intimider par la répression coloniale, poursuit l'historien. Elle rejoint le comité de solidarité de Madagascar, une organisation qui militait pour l’amnistie des prisonniers politiques, liés à l’événement de 1947. » « Syndicalisme, journalisme, activités politiques nationalistes étaient étroitement mêlés » La journaliste se nourrit de théories marxistes et milite aussi dans une section du syndicat CGT aux côtés de la militante malgache Gisèle Rabesahala et d’un groupe de communistes français. « Syndicalisme, journalisme, activités politiques nationalistes étaient étroitement mêlés à l’époque, souligne l’historienne Lucile Rabearimanana. Zèle Rasoanoro faisait une genèse des structures politiques de Madagascar, avant et pendant la colonisation, et ce qu’elle préconisait pour l’avenir d’un Madagascar indépendant. Des analyses politiques que j’ai vraiment admirées pour l’époque. Elle était hardie et audacieuse. » En 1956, épuisée par le harcèlement des forces coloniales, Zèle Rasoanoro rejoint le Parti social-démocrate du futur président malgache Philibert Tsiranana, un anticommuniste notoire. Une trahison pour ses amis. Lucile Rabearimanana a rencontré Mama Zèle, comme elle était surnommée, dans les années 1980. « Malgré les changements politiques, elle ne trouvait pas qu’il y avait des progrès sur le plan idéologique, politique, social, pointe l'historienne. Ce n’était pas l’indépendance pour laquelle ils avaient milité de manière passionnée. Elle se sentait impuissante et résignée devant l’évolution sociale et politique de l’époque. » Seule et indigente, Zèle Rasoanoro s’éteint en 1987. Son nom, aujourd’hui, reste inconnu de la majorité des Malgaches.

  3. 2d ago

    Les actrices des luttes anticoloniales: au Sénégal, Thioumbé Samb, première détenue politique [8/10]

    C’est l’une des « mamans de l’indépendance » au Sénégal : Adja Arame Thioumbé Samb, née en 1928 à Dakar, a été tour à tour l’une des militantes anticolonialistes venues réclamer l’indépendance immédiate au général de Gaulle en 1958, mais aussi la première femme détenue politique en 1960, arrêtée après avoir contesté une tentative de fraude électorale dans un bureau de vote de Saint-Louis et membre pendant 25 ans du Parti africain pour l’indépendance. De notre correspondante à Dakar,  « Le nom de Thioumbé Samb résonne. Très jeune, j’ai entendu mon père parler d’elle, se rappelle Penda Mbow, historienne. Il disait qu’elle était une bagarreuse et une femme qui ne se laissait pas faire, forte, battante. C’est le modèle de la femme militante. » L’historienne est trop jeune pour avoir connu Thioumbé Samb. Mais très tôt, la militante féministe s’est intéressée à cette cheville ouvrière de la lutte pour l’indépendance. « Certaines réunions se passaient chez elle, poursuit l'historienne, elle gardait des tracts chez elle, elle organisait des réunions clandestines. Cette femme avait tout donné à son parti. » Engagée en politique dès 1957, membre active du Parti africain de l’indépendance avec son mari, elle a continué même quand le parti a été interdit et contraint à la clandestinité en 1960. « Elle a pris tous les risques. Elle a créé le PAI clandestin qu’elle a abrité, raconte Diabou Bessane, une journaliste qui a réalisé un documentaire sur les mères de l’indépendance. Elle a même fait installer une imprimerie dans son salon pour continuer à imprimer les tracts : “Oui à l’indépendance, oui à l’indépendance immédiate.” » « Elle a eu le courage de continuer à militer » Deux ans plus tôt, en 1958, lors de la visite du général de Gaulle à Dakar, Thioumbé Samb faisait partie des militantes anticolonialistes, qui portaient des pancartes qu’elle avait en partie rédigées. « Et tout ça pour une femme qui n’avait pas été scolarisée, souligne Diabou Bessane. Elle a eu le courage de le faire. Elle a eu le courage de continuer à militer. » Avec les militantes Sellé Gueye et Adja Rose Basse, elle fonde également l’Union des femmes du Sénégal et laboure le terrain. Leur slogan : « L’indépendance avant tout. » « Elles allaient dans les hôpitaux, dans les maternités. Elles aidaient les femmes indigentes en leur expliquant pourquoi il était essentiel que le pays accède à l’indépendance, ajoute Diabou Bessane. Elles organisaient des manifestations dans les cinémas pour éveiller leurs sœurs, pour éveiller leurs frères sur cette question de l'indépendance. Donc je pense qu’elle a joué un rôle essentiel. » Arrêtée à Saint-Louis en 1960, Thioumbé Samb est emprisonnée pendant six mois pour s’être opposée à des tentatives de fraude dans un bureau de vote aux élections municipales. Elle devient la première femme détenue politique au Sénégal après l’indépendance. La militante est régulièrement traitée de communiste, déconsidérée par les hommes politiques. Invisibilisée, Thioumbé Samb meurt en 2001. Aujourd’hui, son nom figure sur une liste de cent femmes proposées à la ville de Dakar pour rebaptiser ses rues.

  4. 3d ago

    Les actrices des luttes anticoloniales: l’impératrice Taytu d’Éthiopie [7/10]

    Bien que l’Éthiopie soit toujours restée indépendante, elle a tout de même échappé de peu au joug colonial de l’Italie. À la fin du 19e siècle, Rome, qui a pris le contrôle de l’Érythrée, cherche à étendre son influence dans la Corne de l’Afrique. Mais jamais le pays ne parviendra à s’implanter en Éthiopie – du moins, jusqu’à l’occupation italienne de 1935 à 1941 fomentée par Benito Mussolini. L’empereur éthiopien Ménélik II, au pouvoir à l’époque, devient alors un symbole de la lutte contre la colonisation, éclipsant l’impératrice Taytu Betul, son épouse, dont le rôle a pourtant été déterminant. De notre correspondante à Addis-Abeba, À Addis-Abeba, Bezawit contemple la statue ocre de l’empereur Ménélik II sur l’immense esplanade du musée d’Adwa. À ses côtés, tout aussi imposante, l’impératrice Taytu pointe du doigt la fontaine qui lui fait face, comme un clin d’œil à l’Histoire, explique Tigist Angasu, guide au musée. « Pendant le siège de Mekelle, Taytu a coupé l’approvisionnement en eau de la rivière, rendant l'accès à la ressource extrêmement difficile pour les Italiens, raconte-t-elle. La situation est ensuite devenue extrêmement ardue pour les forces italiennes qui, après six jours de siège, ont capitulé et quitté le champ de bataille. » Bezawit l’avoue : elle ne connaissait pas le rôle décisif de Taytu dans cet épisode clé de l’invasion italienne de janvier 1896. « J’ai entendu dire qu’elle a fait beaucoup de bien aux femmes et que c’était une héroïne. Mais je dois avouer que mes connaissances à ce sujet sont limitées », confie-t-elle. L’impératrice Taytu a pourtant largement contribué à l’échec de l’Italie en Éthiopie, explique l’anthropologue Alula Pankhurst : « Son mari, l'empereur, avait commencé à avoir beaucoup de relations avec les Européens et à passer des accords avec eux parce qu'il voulait importer des armes. Mais elle, elle disait toujours que si les Européens venaient avec des cadeaux, c'était parce qu'ils avaient des intentions ultérieures. Elle se méfiait beaucoup d'eux. » Le rôle de Taytu dans la bataille d’Adwa, qui a chassé les Italiens le 1er mars 1896, a été déterminant. « Premièrement, elle a créé un bataillon, une équipe de soldats de femmes sur des mules, détaille-t-il. Elle était donc aussi dans les stratagèmes, elle a donné beaucoup d'avis et aussi des soins, elle y a même participé activement lorsqu'il y a eu des opérations chirurgicales, après la bataille. C’est quelqu’un qui a, en quelque sorte, permis à l'Éthiopie de garder son indépendance vis-à-vis des pouvoirs européens à la fin du 19e siècle, tandis que les autres pays africains étaient colonisés. » Taytu a aussi marqué de son influence la capitale éthiopienne. C’est elle qui, en 1886, a choisi de la nommer Addis-Abeba, « Nouvelle Fleur » en amharique.

  5. 4d ago

    Les actrices des luttes anticoloniales: Élisabeth Domitien en Centrafrique [6/10]

    Cap sur la Centrafrique pour notre série consacrée aux actrices oubliées des luttes anticoloniales, à la rencontre d’Élisabeth Domitien. Née dans la région de la Lobaye vers 1925, cette militante s’engage très jeune au sein du Mouvement pour l’évolution sociale de l’Afrique noire (Mesan) fondé par Barthélemy Boganda. Longtemps restée dans l’ombre des grandes figures masculines de l’histoire centrafricaine, elle fut pourtant l’une des artisanes de l’indépendance. Responsable des femmes au sein du Mesan, elle a contribué à diffuser les idéaux du mouvement indépendantiste auprès des populations. Alors que son nom semble peu à peu s’effacer de la mémoire collective, certains plaident pour une meilleure reconnaissance de son héritage. De notre correspondant à Bangui, Sous les arbres et sur les banquettes aménagées dans l’enceinte de l’Alliance française, quelques visiteurs consultent des ouvrages d’histoire et de vieux albums photographiques consacrés à la République centrafricaine. Sur plusieurs clichés jaunis par le temps apparaît le visage d’Élisabeth Domitien, une femme au regard déterminé souvent entourée de militantes ou de responsables politiques de l’époque. Maurice Guimendego, professeur d’histoire, s’arrête longuement sur une photographie datant des années précédant l’indépendance.  « Élisabeth Domitien fut un véritable leader politique féminin. Elle entre en politique dans le Mouvement pour l’évolution sociale de l’Afrique noire (Mesan) créé par Barthélemy Boganda, à la fin des années 1940. Elle était commerçante et femme d'affaires, comme on le dit, même si elle ne parlait pas français. Elle prononçait ses discours en sango. Elle avait quelque chose de l'ordre du charisme naturel », explique-t-il. À quelques mètres de là, Yvon Yangana parcourt un album consacré aux pionniers de la nation. Il vient de découvrir cette histoire d’Élisabeth Domitien. « Lorsque l’on évoque l’indépendance de notre pays, les noms des grands leaders masculins reviennent souvent. Pourtant, derrière cette conquête de la liberté se trouvait aussi cette femme courageuse. Responsable des femmes au sein du Mesan, elle parcourait les villages, mobilisait les mères, les commerçantes et les agricultrices, en expliquant l’importance de l’émancipation du peuple centrafricain », confie-t-il. Dans la médiathèque, un groupe de jeunes observe des photographies montrant Élisabeth Domitien lors de plusieurs cérémonies officielles. Parmi eux se trouve Antoine Gonda, un agriculteur d’une vingtaine d’années. « J’ai compris que c’était une femme de caractère. On raconte qu’elle n’hésitait pas à dire ce qu’elle pensait, même face aux plus hautes autorités. Bien avant que les questions de représentation féminine ne deviennent un enjeu mondial, elle avait déjà tracé la voie. Aujourd’hui, même si un hôpital porte son nom, je trouve qu’elle est tombée dans l’oubli », déplore-t-il. Après l’indépendance de la République centrafricaine, en 1960, Élisabeth Domitien poursuit son engagement politique. Son influence grandit progressivement au sein du Mesan. En 1972, elle devient vice-présidente du parti. Trois ans plus tard, le président Jean-Bedel Bokassa la nomme Première ministre, faisant d’elle la première femme à occuper cette fonction en Afrique subsaharienne.

  6. 5d ago

    Histoire de la nuit africaine: à Yaoundé, le quartier de Mvog-Ada, berceau du mbolé [6/10]

    Dans ce nouvel épisode de notre série sur l’histoire de la nuit africaine, direction le Cameroun sur les traces d’un rythme qui a pris d’assaut Yaoundé. Mariages, anniversaires, remises de diplômes : dans la capitale camerounaise, rien ou presque ne se célèbre plus sans le mbolé. Pourtant, il y a une quinzaine d’années, ce genre musical était réservé à une toute autre atmosphère : celle des veillées funéraires. Des nuits du quartier de Mvog-Ada aux célébrations populaires, le mbolé s’est transformé pour devenir, à la tombée du jour, la musique phare de la jeunesse du pays.  De notre correspondant à Yaoundé, Le djembé, un instrument de percussion joué à mains nues, résonne dans le quartier Ekounou. Ce soir-là, il ne s’agit pas d’une veillée mais d’un casting. Une vingtaine de jeunes rivalisent de mélodies devant DJ Lexus, surnommé « Le Monstre », l’un des pionniers du mbolé. « Le plus difficile a été fait : faire connaître le mouvement, nous faire accepter par nos pairs. Maintenant, il faut qu'il perdure. Ça doit passer par les générations futures », affirme celui-ci.  DJ Lexus, l’enfant des veillées des quartiers Mvog-Ada et Anguissa, organise ce type d’événements partout dans la ville. L’idée : dénicher la nouvelle pépite du mbolé et continuer la modernisation d’un genre qui, selon lui, est en pleine mutation : « Chaque jour, un nouveau concept sort, une nouvelle basse, la compétition est rude. Même les arrangeurs doivent être prêts. Aujourd’hui, nous donnons davantage de couleurs à ce rythme. Quand on a commencé, on frappait dans nos mains, c’était juste acoustique, alors que maintenant on ajoute des nappes de synthé, des basses profondes. Mais on garde l’âme, l’énergie du mbolé ». Ce sont de véritables magiciens de la composition qui ont fait le succès de cette musique, comme DJ Lexus et aujourd’hui, Junior Abega, dit « Sa Majesté ». Ce fils de musicien renommé a contribué à la fabrication de plusieurs hits mbolé depuis son studio du quartier Efoulan. En studio, il a fallu trouver à ce genre musical une vraie identité sonore : « Au départ, c'était un mouvement très spontané, très local, porté par les quartiers populaires. Les premières chansons du mbolé étaient faites dans la rue, à l’arrache. Puis, certains artistes ont compris qu'il fallait améliorer la qualité des enregistrements et qu'il fallait une rythmique qui donne immédiatement envie de bouger, parce que c'est ça le mbolé. Et puis le texte doit parler aux gens. On a travaillé les fréquences, la profondeur. Le mbolé, aujourd’hui, ça doit taper dans le cœur et dans les enceintes ».  Malgré le succès, les soirées mbolé continuent Pour garder la flamme allumée, chaque dimanche, musiciens, DJ, artistes mbolemen et simples passionnés se retrouvent à ce carrefour mouvementé du quartier Emombo, dans l’un des lieux de rassemblement les plus emblématiques des amoureux du mbolé. Il s’agit d’une vaste structure en bois à l’entrée de laquelle sont installés de nombreux équipements de musique. Parmi les habitués, Aline, une fan de la première heure qui a vu cette musique prendre de l'ampleur et passer de la rue aux événements les plus importants du pays. « J'ai l'habitude d'aller aux soirées mbolé parce que c'est un mouvement du pays. C'est propre à nous. Le mbolé, c'est une histoire de ghetto. Les artistes portent leur vécu, leur ressenti. J'aime cette musique parce qu'à travers elle, dans les paroles, je me retrouve », raconte-t-elle.  Le mbolé a connu son véritable décollage au début des années 2010, après les premières chansons enregistrées par des artistes comme Petit Malo, surnommé « le pape du mbolé ».    À lire aussiLe difficile export de la musique camerounaise

  7. 6d ago

    Histoire de la nuit africaine: à Abidjan, la rue Princesse, mythique royaume des fêtes ivoiriennes [5/10]

    RFI continue d’explorer les histoires de la nuit en Afrique. Dans cet épisode, direction la Côte d’Ivoire, à Abidjan, où la capitale de « l’enjaillement » - le fait de s'amuser - doit en bonne partie sa réputation à une artère mythique de la commune de Yopougon, la rue Princesse, rasée il y a 15 ans, le 5 août 2011, au nom de la salubrité urbaine.  De notre correspondant à Abidjan, L'histoire de la rue Princesse, « temple des nuits chaudes de la capitale économique » ivoirienne avec ses « boissons qui coulent à flot, [sa] musique à profusion, et le monde qui bouge », comme le rappelle une archive sonore de l'époque, a duré vingt ans.  Aujourd'hui, les nuits se sont refroidies. Mais si les commerces ont pris la place des maquis dans la célèbre artère, Charlie Beaux-Yeux garde encore en mémoire l'ambiance festive qui l'a longtemps animée. En 1991, cet entrepreneur avait ouvert L'Image, la toute première boîte de la rue Princesse et le début d'un mythe. « On s’est dit qu’il fallait réveiller la commune, et cela en créant une image, l’image de la commune de Yopougon. Comme nous étions dans le milieu du show-biz, on attirait tous les artistes qui passaient en Côte d’Ivoire. Même les footballeurs venaient, c’était le rendez-vous des grands ! », se remémore celui-ci.  Dans la foulée de L’Image, d’autres boîtes comme La Clinique, Le Sérum, La Pharmacie de garde cimentent la réputation de la rue Princesse. L’artère de deux kilomètres de long devient un maquis géant et le passage obligé des fêtards. Le producteur de musique Claude Bassolé était le propriétaire de L’Image. Pour lui, la rue Princesse a même redéfini la culture ivoirienne. « On a inversé la tendance ! Les gens quittaient Cocody, Treichville, Marcory, pour aller danser à Yopougon. Une boîte de nuit qui jouait à l'époque du zouglou était considérée comme une boîte folklorique. On a imposé cette musique qui est devenue notre identité nationale », raconte-il. Les stars du zouglou comme Magic System ou Yodé et Siro ont donné leurs premiers concerts rue Princesse dans les années 1990. Celle-ci a aussi vu l'émergence du coupé-décalé avec son roi, DJ Arafat, qui a fait ses premiers pas au Shangaï.  Preuve de l’importance du lieu, le président Laurent Gbagbo en personne y a passé une soirée en 2008, au Queen’s, la discothèque de la star du foot Didier Drogba. La fin d'une rue, la fin d'un mythe  La médaille a son revers : le vacarme et la prostitution. En 2011, la rue Princesse est rasée au nom de la salubrité, quelques mois après l’arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara. Le mythe tombe, mais son esprit demeure. Il a même infusé dans tout le quartier de Yopougon, selon Léo Montaz, ethnologue spécialiste de la musique ivoirienne : « Je ne pense pas qu’il y ait des lieux qui aient la même image que la rue Princesse, qui soient aussi importants dans l'imaginaire ivoirien d'aujourd’hui. Yopougon reste un quartier central des cultures musicales ivoiriennes et un haut lieu de la fête, notamment pour les classes moyennes et les classes populaires qui n’ont pas les moyens d’aller dans les boîtes branchées de Cocody ».  Yopougon reste habité par la rue Princesse. Aujourd’hui, le biama, la version survoltée du coupé-décalé, ressuscite les nuits de la commune la plus populaire d’Abidjan.

  8. Aug 13

    Les actrices des luttes anticoloniales: en 1960 à Ibadan, «la femme africaine trace son avenir» [5/10]

    Suite de la série qu'RFI consacre aux actrices oubliées de la décolonisation sur le continent africain. Dans l'ombre des grands leaders masculins, des femmes se sont organisées pour penser la décolonisation au féminin. Il y a 66 ans, en août 1960, à Ibadan, au Nigeria, 55 déléguées de huit pays se réunissaient pour un congrès intitulé « La femme africaine trace son avenir ». S'il ne reste que peu d’archives des 12 jours de débats qui l'animèrent, l'événement est resté comme un moment fondateur de la pensée féministe panafricaine. Avec notre correspondante à Lagos, Elles étaient ghanéennes, maliennes, sénégalaises ou guinéennes issues de tous les milieux socio-professionnels. Parmi elles, des femmes de ménage, des commerçantes, des politiques ou des sages-femmes qui se sont réunies dans le but de réfléchir communément à leur place dans leur pays nouvellement indépendant, mais aussi à leur place sur le continent.  L’historienne Sara Panata s’est penchée sur les rares traces qui subsistent de la conférence d'Ibadan et explique quelles étaient les problématiques évoquées alors par les femmes : « On parlait de questions qui n'étaient pas liées à la politique formelle avec des sujets sur la place des femmes dans la famille, les droits reproductifs, le rôle social des femmes dans les nations indépendantes. Les déléguées se demandaient aussi comment créer des ponts entre femmes d’Afrique de l’Ouest, comment continuer le dialogue, et comment se penser en tant qu’Africaine et sortir des spécificités nationales portées par la colonisation ». Les débats portaient sur la conciliation d’une vie moderne tout en préservant la société traditionnelle africaine et sur la façon dont la liberté de travailler ou d’entreprendre pouvait améliorer le statut de citoyenne. Les femmes africaines, « pierres angulaires » des nations indépendantes Au Nigeria, depuis les années 1940, ces luttes passent souvent par des associations féminines fondées sur des critères religieux ou économiques. C’est l’une d’entre elles, la Women’s Improvement Society of Nigeria, qui fut à l’initiative de la conférence d’Ibadan. Sa présidente de l’époque, Felicia Adetowun Ogunsheye, aujourd’hui âgée de 99 ans, se remémore ces combats : « Avant l'indépendance, nous n'étions pas traitées de manière égale, nous étions toujours reléguées au second plan, nous n'étions pas aux avant-postes... Notre préoccupation, c'était l'égalité salariale pour un travail égal. À cette époque, pour faire le même travail, j'étais payée le tiers de moins qu'un homme. Nous avons combattu cela et nous avons gagné ». Les femmes se considéraient alors prêtes à assumer de nouveaux rôles au-delà de leurs foyers, comme l’expliquait dans son discours au congrès une représentante de l'Union des femmes togolaises : « Maintenant que l’indépendance est acquise, les Africaines devraient faire face à de nouvelles tâches pour l’édification de la nation. Le rang de la femme est, dans leur société, la pierre angulaire. L’avancement se basera sur le progrès que fera la femme ». Toutefois l'unité féminine panafricaine née à Ibadan n'a pas survécu aux indépendances. Les logiques nationales ont vite pris le pas sur les discours unitaires. Même si des alliances féminines subsistent, fondées cette fois sur des affinités politiques.

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