Les Fables de La Fontaine

Comédie-Française

Intégrale des Fables de La Fontaine, lues par la troupe de la Comédie-Française. Collection dirigée par Christian Gonon. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

  1. 07/11/2021

    Marina Hands dit La Ligue des rats

    Une Souris craignait un Chat Qui dès longtemps la guettait au passage. Que faire en cet état ? Elle, prudente et sage, Consulte son Voisin : c'était un maître Rat, Dont la rateuse Seigneurie S'était logée en bonne Hôtellerie, Et qui cent fois s'était vanté, dit-on, De ne craindre de chat ou chatte Ni coup de dent, ni coup de patte. Dame Souris, lui dit ce fanfaron, Ma foi, quoi que je fasse, Seul, je ne puis chasser le Chat qui vous menace ; Mais assemblant tous les Rats d'alentour, Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour. La Souris fait une humble révérence ; Et le Rat court en diligence A l'Office, qu'on nomme autrement la dépense, Où maints Rats assemblés Faisaient, aux frais de l'Hôte, une entière bombance. Il arrive les sens troublés, Et les poumons tout essoufflés. Qu'avez-vous donc ? lui dit un de ces Rats. Parlez. En deux mots, répond-il, ce qui fait mon voyage, C'est qu'il faut promptement secourir la Souris, Car Raminagrobis Fait en tous lieux un étrange ravage. Ce Chat, le plus diable des Chats, S'il manque de Souris, voudra manger des Rats. Chacun dit : Il est vrai. Sus, sus, courons aux armes. Quelques Rates, dit-on, répandirent des larmes. N'importe, rien n'arrête un si noble projet ; Chacun se met en équipage (1); Chacun met dans son sac un morceau de fromage (2), Chacun promet enfin de risquer le paquet (3). Ils allaient tous comme à la fête, L'esprit content, le coeur joyeux. Cependant le Chat, plus fin qu'eux, Tenait déjà la Souris par la tête. Ils s'avancèrent à grands pas Pour secourir leur bonne Amie. Mais le Chat, qui n'en démord pas (4), Gronde et marche au-devant de la troupe ennemie. ..........A ce bruit, nos très prudents Rats, Craignant mauvaise destinée, Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas (5), Une retraite fortunée. Chaque Rat rentre dans son trou ; Et si quelqu'un en sort, gare encor le Matou. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

    Marina Hands dit La Ligue des rats
  2. 07/11/2021

    Christian Gonon dit L'Âne juge

    Un baudet fut élu, par la gent animale, Juge d'une chambre royale: C'est l'homme qu'il nous faut! disaient autour de lui Ses amis accourus tout exprès au concile; Simple dans son maintien et dans ses goûts facile, Il sera de Thémis l'incomparable appui; Et de plus il rendra sentences non pareilles, Puisque, tenant du Ciel les plus longues oreilles, Il se doit mieux entendre aux affaires d'autrui. Bientôt l'industrieuse avette Devant cet arbitre imposant, Se plaignit que la guêpe allait partout disant Que le trésor doré des filles de l'Hymette, Loin de valoir son miel âcre et rousseau N'était bon qu'à sucrer potage de pourceau: Contre cette menteuse, impudente et traîtresse, J'implore à genoux Votre Altesse! Dit l'abeille tremblante au juge au gros museau. A ses mots l'âne se redresse Dans son tribunal Et, prenant un air magistral, Décorum ordinaire aux gens de son espèce, Il ordonne à l'huissier d'étendre au bord d'un muid Égale part de l'un et de l'autre produit. Le grison en goûta au fin bout de sa langue, Pas une fois mais deux et tint cette harangue, La gloire de la robe et du bonnet carré: La plaignante ayant fait une cuisine fade, Nous déclarons, tout très considéré, Qu'à sa compote de malade Le miel guépin est par nous préféré. Quelle saveur au palais agréable! C'est le piquant des mets délicieux, Dont Hébé parfume la table De Jupin, le maître des Dieux! Et chacun de blâmer cet arrêt vicieux. Mais Sire Goupillet, renard de forte tête, Leur dit: De votre choix vous avez les guerdons; Je n'attendais pas moins de ce croque-chardons. Selon ses goûts juge la bête!. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

    Christian Gonon dit L'Âne juge
  3. 07/11/2021

    Coraly Zahonero dit Le Juge arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire

    Trois Saints également jaloux de leur salut, Portés d’un même esprit, tendaient à même but. Ils s’y prirent tous trois par des routes diverses. Tous chemins vont à Rome : ainsi nos Concurrents Crurent pouvoir choisir des sentiers différents. L’un touché des soucis, des longueurs, des traverses Qu’en apanage on voit aux Procès attachés, S’offrit de les juger sans récompense aucune, Peu soigneux d’établir ici-bas sa fortune. Depuis qu’il est des Lois, l’Homme pour ses péchés Se condamne à plaider la moitié de sa vie. La moitié ? les trois quarts, et bien souvent le tout. Le Conciliateur crut qu’il viendrait à bout De guérir cette folle et détestable envie. Le second de nos Saints choisit les Hôpitaux. Je le loue ; et le soin de soulager ces maux Est une charité que je préfère aux autres. Les Malades d’alors étant tels que les nôtres, Donnaient de l’exercice au pauvre Hospitalier ; Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse : Il a pour tels et tels un soin particulier ; Ce sont ses amis ; il nous laisse. Ces plaintes n’étaient rien au prix de l’embarras Où se trouva réduit l’Appointeur de débats. Aucun n’était content ; la Sentence arbitrale À nul des deux ne convenait : Jamais le Juge ne tenait À leur gré la balance égale, De semblables discours rebutaient l’Appointeur. Il court aux Hôpitaux, va voir leur Directeur. Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure, Affligés, et contraints de quitter ces emplois, Vont confier leur peine au silence des bois. Là sous d’âpres rochers, prés d’une source pure, Lieu respecté des vents, ignoré du Soleil, Ils trouvent l’autre Saint, lui demandent conseil. Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même. Qui mieux que vous sait vos besoins ? Apprendre à se connaître est le premier des soins Qu’impose à tous mortels la Majesté Suprême. Vous êtes-vous connus dans le monde habité ? L’on ne le peut qu’aux lieux pleins de tranquillité : Chercher ailleurs ce bien, est une erreur extrême. Troublez l’eau ; vous y voyez-vous ? Agitez celle-ci. Comment nous verrions-nous ? La vase est un épais nuage Qu’aux effets du cristal nous venons d’opposer. Mes Frères, dit le Saint, laissez la reposer ; Vous verrez alors votre image. Pour vous mieux contempler demeurez au désert. Ainsi parla le Solitaire. Il fut cru, l’on suivit ce conseil salutaire. Ce n’est pas qu’un emploi ne doive être souffert. Puisqu’on plaide, et qu’on meurt, et qu’on devient malade, Il faut des Médecins, il faut des Avocats. Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas ; Les honneurs et le gain, tout me le persuade. Cependant on s’oublie en ces communs besoins. Ô vous dont le Public emporte tous les soins, Magistrats, Princes, et Ministres, Vous que doivent troubler mille accidents sinistres, Que le malheur abat, que le bonheur corrompt, Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne. Si quelque bon moment à ces pensers vous donne, Quelque flatteur vous interrompt. Cette leçon sera la fin de ces Ouvrages : Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir ! Je la présente aux Rois, je la propose aux Sages ; Par où saurais-je mieux finir ? Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

    Coraly Zahonero dit Le Juge arbitre, l'Hospitalier et le Solitaire
  4. 07/11/2021

    Françoise Gillard, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, et Anna Cervinka lisent Les Filles de Minée

    Je chante dans ces vers les filles de Minée, Troupe aux arts de Pallas dès l'enfance adonnée, Et de qui le travail fit entrer en courroux Bacchus, à juste droit de ses honneurs jaloux. Tout dieu veut aux humains se faire reconnaître : On ne voit point les champs répondre aux soins du maître, Si dans les jours sacrés, autour de ses guérets, Il ne marche en triomphe à l'honneur de Cérès. La Grèce était en jeux pour le fils de Sémèle ; Seules on vit trois sœurs condamner ce saint zèle. Alcithoé, l'aînée, ayant pris ses fuseaux, Dit aux autres : Quoi donc ! toujours les dieux nouveaux ! L'Olympe ne peut plus contenir tant de têtes, Ni l'an fournir de jours assez pour tant de fêtes. Je ne dis rien des vœux dus aux travaux divers De ce dieu qui purgea de monstres l'univers : Mais à quoi sert Bacchus, qu'à causer des querelles ? Affaiblir les plus sains ? enlaidir les plus belles ? Souvent mener au Styx par de tristes chemins ? Et nous irions chommer la peste des humains ? Pour moi, j'ai résolu de poursuivre ma tâche. Se donne qui voudra ce jour-ci du relâche : Ces mains n'en prendront point. Je suis encor d'avis Que nous rendions le temps moins long par des récits : Toutes trois, tour à tour, racontons quelque histoire. Je pourrais retrouver sans peine en ma mémoire Du monarque des dieux les divers changements ; Mais, comme chacun sait tous ces événements, Disons ce que l'amour inspire à nos pareilles, Non toutefois qu'il faille, en contant ses merveilles, Accoutumer nos cœurs à goûter son poison ; Car, ainsi que Bacchus, il trouble la raison : Récitons-nous les maux que ses biens nous attirent. Alcithoé se tut, et ses sœurs applaudirent. Après quelques moments, haussant un peu la voix : Dans Thèbes, reprit-elle, on conte qu'autrefois Deux jeunes cœurs s'aimaient d'une égale tendresse : Pirame, c'est l'amant, eut Thisbé pour maîtresse. Jamais couple ne fut si bien assorti qu'eux : L'un bien fait, l'autre belle, agréables tous deux, Tous deux dignes de plaire, ils s'aimèrent sans peine ; D'autant plus tôt épris, qu'une invincible haine Divisant leurs parents ces deux amants unit, Et concourut aux traits dont l'Amour se servit. Le hasard, non le choix, avait rendu voisines Leurs maisons, où régnaient ces guerres intestines : Ce fut un avantage à leurs désirs naissants. Le cours en commença par des jeux innocents : La première étincelle eut embrasé leur âme, Qu'ils ignoraient encor ce que c'était que flamme. Chacun favorisait leurs transports mutuels, Mais c'était à l'insu de leurs parents cruels. La défense est un charme : on dit qu'elle assaisonne Les plaisirs, et surtout ceux que l'amour nous donne. D'un des logis à l'autre, elle instruisit du moins Nos amants à se dire avec signes leurs soins. Ce léger réconfort ne les put satisfaire ; Il fallut recourir à quelque autre mystère. Un vieux mur entr'ouvert séparait leurs maisons ; Le temps avait miné ses antiques cloisons : Là souvent de leurs maux ils déploraient la cause ; Les paroles passaient, mais c'était peu de chose. Se plaignant d'un tel sort, Pirame dit un jour : Chère Thisbé, le Ciel veut qu'on s'aide en amour ; Nous avons à nous voir une peine infinie : Fuyons de nos parents l'injuste tyrannie. J'en ai d'autres en Grèce ; ils se tiendront heureux Que vous daignez chercher un asile chez eux ; Leur amitié, leurs biens, leur pouvoir, tout m'invite À prendre le parti dont je vous sollicite. C'est votre seul repos qui me le fait choisir, Car je n'ose parler, hélas ! de mon désir. Faut-il croire à votre sacrifice, De crainte de vains bruits faut-il que je languisse ? Ordonnez, j'y consens ; tout me semblera doux ; Je vous aime, Thisbé, moins pour moi que pour vous. - J'en pourrais dire autant, lui repartit l'Amante : Votre amour étant pure, encor que véhémente, Je vous suivrai partout ; notre commun repos Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos ; Tant que de ma vertu je serai satisfaite, Je rirai des discours d'une langue indiscrète, Et m'abandonnerai sans crainte à votre ardeur, Contente que je suis des soins de ma pudeur. Jugez ce que sentit Pirame à ces paroles , Je n'en fais point ici de peintures frivoles : Suppléez au peu d'art que le Ciel mit en moi ; Vous-mêmes peignez-vous cet amant hors de soi. Demain, dit-il, il faut sortir avant l'Aurore ; N'attendez point les traits que son char fait éclore. Trouvez-vous aux degrés du Terme de Cérès ; Là, nous nous attendrons ; le rivage est tout près, Une barque est au bord ; les rameurs, le vent même. Tout pour notre départ montre une hâte extrême ; L'augure en est heureux, notre sort va changer ; Et les dieux sont pour nous, si je sais bien juger. Thisbé consent à tout ; elle en donne pour gage Deux baisers, par le mur arrêtés au passage, Heureux mur ! tu devais servir mieux leur désir : Ils n'obtinrent de toi qu'une ombre de plaisir. Le lendemain, Thisbé sort, et prévient Pirame ; L'impatience, hélas ! maîtresse de son âme, La fait arriver seule et sans guide aux degrés. L'ombre et le jour luttaient dans les champs azurés. Une lionne vient, monstre imprimant la crainte ; D'un carnage récent sa gueule est toute teinte. Thisbé fuit ; et son voile, emporté par les airs, Source d'un sort cruel, tombe dans ces déserts. La lionne le voit, le souille, le déchire ; Et, l'ayant teint de sang, aux forêts se retire. Thisbé s'était cachée en un buisson épais. Pirame arrive, et voit ces vestiges tout frais : Ô dieux ! que devient-il ? Un froid court dans ses veines ; Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines ; Il se lève ; et le sang, joint aux traces des pas, L'empêche de douter d'un funeste trépas. Thisbé ! s'écria-t-il, Thisbé, je t'ai perdue ! Te voilà, par ma faute, aux Enfers descendue ! Je l'ai voulu : c'est moi qui suis le monstre affreux Par qui tu t'en vas voir le séjour ténébreux : Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres ; Mais m'oserai-je à toi présenter chez les ombres ? Jouis au moins du sang que je te vais offrir, Malheureux de n'avoir qu'une mort à souffrir. Il dit, et d'un poignard coupe aussitôt sa trame. Thisbé vient ; Thisbé voit tomber son cher Pirame. Que devint-elle aussi ? Tout lui manque à la fois, Le sens et les esprits, aussi bien que la voix. Elle revient enfin ; Clothon, pour l'amour d'elle, Laisse à Pirame ouvrir sa mourante prunelle. Il ne regarde point la lumière des cieux ; Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux. Il voudrait lui parler, sa langue est retenue : Il témoigne mourir content de l'avoir vue. Thisbé prend le poignard ; et, découvrant son sein : Je n'accuserai point, dit-elle, ton dessein, Bien moins encor l'erreur de ton âme alarmée : Ce serait t'accuser de m'avoir trop aimée. Je ne t'aime pas moins : tu vas voir que mon cœur N'a, non plus que le tien, mérité son malheur. Cher Amant ! reçois donc ce triste sacrifice. Sa main et le poignard font alors leur office ; Elle tombe, et, tombant range ses vêtements : Dernier trait de pudeur même aux derniers moments. Les Nymphes d'alentour lui donnèrent des larmes, Et du sang des Amants teignirent par des charmes Le fruit d'un mûrier proche, et blanc jusqu'à ce jour, Eternel monument d'un si parfait amour. Cette histoire attendrit les filles de Minée. L'une accusait l'Amant, l'autre la Destinée ; Et toute d'une voix conclurent que nos cœurs De cette passion devraient être vainqueurs : Elle meurt quelquefois avant qu'être contente ; L'est-elle, elle devient aussitôt languissante ; Sans l'hymen on n'en doit recueillir aucun fruit, Et cependant l'hymen est ce qui la détruit. Il y joint, dit Clymène, une âpre jalousie, Poison le plus cruel dont l'âme soit saisie : Je n'en veux pour témoin que l'erreur de Procris. Alcithoé ma sœur, attachant vos esprits, Des tragiques amours vous a conté l'élite : Celles que je vais dire ont aussi leur mérite. J'accourcirai le temps, ainsi qu'elle, à mon tour. Peu s'en faut que Phébus ne partage le jour ; À ses rayons perçants opposons quelques voiles. Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles : Je veux que, sur la mienne, avant que d'être au soir, Un progrès tout nouveau se fasse apercevoir. Cependant donnez-moi quelque heure de silence : Ne vous rebutez point de mon peu d'éloquence ; Souffrez-en les défauts, et songez seulement Au fruit qu'on peut tirer de cet événement. Céphale aimait Procris ; il était aimé d'elle : Chacun se proposait leur hymen pour modèle. Ce qu'Amour fait sentir de piquant et de doux Comblait abondamment les vœux de ces Epoux. Ils ne s'aimaient que trop ! leurs soins et leur tendresse Approchaient des transports d'Amant et de Maîtresse. Le Ciel même envia cette félicité : Céphale eut à combattre une Divinité. Il était jeune et beau ; l'Aurore en fut charmée, N'étant pas à ces biens chez elle accoutumée. Nos belles cacheraient un pareil sentiment : Chez les Divinités on en use autrement. Celle-ci déclara ses pensers à Céphale ; Il eut beau lui parler de la foi conjugale : Les jeunes Déités qui n'ont qu'un vieil Epoux Ne se soumettent point à ces lois comme nous : La Déesse enleva ce Héros si fidèle. De modérer ces feux il pria l'Immortelle : Elle le fit ; l'amour devint simple amitié. Retournez, dit l'Aurore, avec votre moitié ; Je ne troublerai plus votre ardeur

    Françoise Gillard, Elsa Lepoivre, Serge Bagdassarian, et Anna Cervinka lisent Les Filles de Minée
  5. 07/11/2021

    Éric Génovèse dit Belphégor

    Un jour Satan, Monarque des enfers, Faisait passer ses sujets en revue. Là confondus tous les états divers, Princes et Rois, et la tourbe menue, Jetaient maint pleur, poussaient maint et maint cri, Tant que Satan en était étourdi. Il demandait en passant à chaque âme : Qui t'a jetée en l'éternelle flamme ? L'une disait : hélas c'est mon mari ; L'autre aussitôt répondait : c'est ma femme. Tant et tant fut ce discours répété, Qu'enfin Satan dit en plein consistoire : Si ces gens-ci disent la vérité Il est aisé d'augmenter notre gloire. Nous n'avons donc qu'à le vérifier. Pour cet effet, il nous faut envoyer Quelque démon plein d'art et de prudence ; Qui non content d'observer avec soin Tous les hymens dont il sera témoin, Y joigne aussi sa propre expérience. Le Prince ayant proposé sa sentence, Le noir Sénat suivit tout d'une voix. De Belphégor aussitôt on fit choix. Ce diable était tout yeux et tout oreilles, Grand éplucheur, clairvoyant à merveilles, Capable enfin de pénétrer dans tout, Et de pousser l'examen jusqu'au bout. Pour subvenir aux frais de l'entreprise, On lui donna mainte et mainte remise, Toutes à vue, et qu'en lieux différents Il pût toucher par des correspondants. Quant au surplus, les fortunes humaines, Les biens, les maux, les plaisirs et les peines, Bref ce qui suit notre condition, Fut une annexe à sa légation. Il se pouvait tirer d'affliction, Par ses bons tours et par son industrie, Mais non mourir, ni revoir sa patrie, Qu'il n'eût ici consumé certain temps : Sa mission devait durer dix ans. Le voilà donc qui traverse et qui passe Ce que le Ciel voulut mettre d'espace Entre ce monde et l'éternelle nuit ; Il n'en mit guère, un moment y conduit. Notre démon s'établit à Florence, Ville pour lors de luxe et de dépense. Même il la crut propre pour le trafic. Là sous le nom du seigneur Roderic, Il se logea, meubla, comme un riche homme ; Grosse maison, grand train, nombre de gens ; Anticipant tous les jours sur la somme Qu'il ne devait consumer qu'en dix ans. On s'étonnait d'une telle bombance. Il tenait table, avait de tous côtés Gens à ses frais, soit pour ses voluptés, Soit pour le faste et la magnificence. L'un des plaisirs où plus il dépensa Fut la louange : Apollon l'encensa ; Car il est maître en l'art de flatterie. Diable n'eut onc tant d'honneurs en sa vie. Son cœur devint le but de tous les traits Qu'amour lançait : il n'était point de belle Qui n'employât ce qu'elle avait d'attraits Pour le gagner, tant sauvage fût-elle : Car de trouver une seule rebelle, Ce n'est la mode à gens de qui la main Par les présents s'aplanit tout chemin. C'est un ressort en tous desseins utile. Je l'ai jà dit, et le redis encor ; Je ne connais d'autre premier mobile Dans l'Univers, que l'argent et que l'or. Notre envoyé cependant tenait compte De chaque hymen, en journaux différents ; L'un, des époux satisfaits et contents, Si peu rempli que le diable en eut honte. L'autre journal incontinent fut plein. À Belphégor il ne restait enfin Que d'éprouver la chose par lui-même. Certaine fille à Florence était lors ; Belle, et bien faite, et peu d'autres trésors ; Noble d'ailleurs, mais d'un orgueil extrême ; Et d'autant plus que de quelque vertu Un tel orgueil paraissait revêtu. Pour Roderic on en fit la demande. Le Père dit que Madame Honnesta, C'était son nom, avait eu jusques là Force partis ; mais que parmi la bande Il pourrait bien Roderic préférer, Et demandait temps pour délibérer. On en convient. Le poursuivant s'applique À gagner celle où ses vœux s'adressaient. Fêtes et bals, sérénades, musique, Cadeaux, festins, bien fort appetissaient, Altéraient fort le fonds de l'ambassade. Il n'y plaint rien, en use en grand Seigneur, S'épuise en dons : l'autre se persuade Qu'elle lui fait encor beaucoup d'honneur. Conclusion, qu'après force prières, Et des façons de toutes les manières, Il eut un oui de Madame Honnesta. Auparavant le Notaire y passa : Dont Belphégor se moquant en son âme : Hé quoi, dit-il, on acquiert une femme Comme un château ! Ces gens ont tout gâté. Il eut raison : ôtez d'entre les hommes La simple foi, le meilleur est ôté. Nous nous jetons, pauvres gens que nous sommes, Dans les procès en prenant le revers. Les si, les cas, les contrats sont la porte Par où la noise entra dans l'univers : N'espérons pas que jamais elle en sorte. Solennités et lois n'empêchent pas Qu'avec l'hymen amour n'ait des débats. C'est le cœur seul qui peut rendre tranquille. Le cœur fait tout, le reste est inutile. Qu'ainsi ne soit, voyons d'autres états. Chez les amis tout s'excuse, tout passe ; Chez les Amants tout plaît, tout est parfait ; Chez les Epoux tout ennuie et tout lasse. Le devoir nuit : chacun est ainsi fait. Mais, dira-t-on, n'est-il en nulles guises D'heureux ménage ? Après mûr examen, J'appelle un bon, voire un parfait hymen, Quand les conjoints se souffrent leurs sottises. Sur ce point-là c'est assez raisonné : Dès que chez lui le Diable eut amené Son épousée, il jugea par lui-même Ce qu'est l'hymen avec un tel démon : Toujours débats, toujours quelque sermon Plein de sottise en un degré suprême. Le bruit fut tel que Madame Honnesta Plus d'une fois les voisins éveilla : Plus d'une fois on courut à la noise : Il lui fallait quelque simple bourgeoise, Ce disait-elle : un petit trafiquant Traiter ainsi les filles de mon rang ! Méritait-il femme si vertueuse ? Sur mon devoir je suis trop scrupuleuse : J'en ai regret et si je faisais bien Il n'est pas sûr qu'Honnesta ne fit rien : Ces prudes-là nous en font bien accroire. Nos deux Epoux, à ce que dit l'histoire, Sans disputer n'étaient pas un moment. Souvent leur guerre avait pour fondement Le jeu, la jupe ou quelque ameublement, D'été, d'hiver, d'entre-temps, bref un monde D'inventions propres à tout gâter. Le pauvre diable eut lieu de regretter De l'autre enfer la demeure profonde. Pour comble enfin Roderic épousa La parenté de Madame Honnesta, Ayant sans cesse et le père et la mère, Et la grand'sœur avec le petit frère ; De ses deniers mariant la grand'sœur, Et du petit payant le précepteur. Je n'ai pas dit la principale cause De sa ruine infaillible accident ; Et j'oubliais qu'il eut un intendant. Un intendant ? Qu'est-ce que cette chose ? Je définis cet être un animal Qui comme on dit sait pécher en eau trouble, Et plus le bien de son maître va mal, Plus le sien croît, plus son profit redouble ? Tant qu'aisément lui-même achèterait Ce qui de net au Seigneur resterait : Dont par raison bien et dûment déduite On pourrait voir chaque chose réduite En son état, s'il arrivait qu'un jour L'autre devînt l'Intendant à son tour, Car regagnant ce qu'il eut étant maître, Ils reprendraient tous deux leur premier être. Le seul recours du pauvre Roderic, Son seul espoir, était certain trafic Qu'il prétendait devoir remplir sa bourse, Espoir douteux, incertaine ressource. Il était dit que tout serait fatal À notre époux, ainsi tout alla mal. Ses agents tels que la plupart des nôtres, En abusaient : il perdit un vaisseau, Et vit aller le commerce à vau-l'eau, Trompé des uns, mal servi par les autres. Il emprunta. Quand ce vint à payer, Et qu'à sa porte il vit le créancier, Force lui fut d'esquiver par la fuite, Gagnant les champs, où de l'âpre poursuite Il se sauva chez un certain fermier, En certain coin remparé de fumier. À Matheo, c'était le nom du Sire, Sans tant tourner il dit ce qu'il était ; Qu'un double mal chez lui le tourmentait, Ses créanciers et sa femme encor pire : Qu'il n'y savait remède que d'entrer Au corps des gens, et de s'y remparer, D'y tenir bon : irait-on là le prendre ? Dame Honnesta viendrait-elle y prôner Qu'elle a regret de se bien gouverner ? Chose ennuyeuse et qu'il est las d'entendre. Que de ces corps trois fois il sortirait Sitôt que lui Matheo l'en prierait ; Trois fois sans plus et ce pour récompense De l'avoir mis à couvert des Sergens. Tout aussitôt l'Ambassadeur commence Avec grand bruit d'entrer au corps des gens. Ce que le sien, ouvrage fantastique, Devint alors, l'histoire n'en dit rien. Son coup d'essai fut une fille unique Où le galant se trouvait assez bien ; Mais Matheo moyennant grosse somme L'en fit sortir au premier mot qu'il dit. C'était à Naples, il se transporte à Rome ; Saisit un corps : Matheo l'en bannit, Le chasse encore : autre somme nouvelle. Trois fois enfin, toujours d'un corps femelle, Remarquez bien, notre Diable sortit. Le Roi de Naples avait lors une fille, Honneur du sexe, espoir de sa famille ; Maint jeune prince était son poursuivant. Là d'Honnesta Belphégor se sauvant, On ne le put tirer de cet asile. Il n'était bruit aux champs comme à la ville Que d'un manant qui chassait les esprits. Cent mille écus d'abord lui sont promis. Bien affligé de manquer cette somme (Car ces trois fois l'empêchaient d'espérer Que Belphégor se laissât conjurer) Il la refuse : il se dit un pauvre homme, Pauvre pécheur, qui sans savoir comment, Sans dons du Ciel, par hasard seulement, De quelques corps a chassé quelque Diable, Apparemment chétif, et misérable, Et ne connaît celui-ci nullement. Il a beau dire ; on le force, on l'amène, On le menace, on lui dit que sous peine D'être pendu, d'être mis haut et court En un gibet, il faut que sa puissance Se manifeste avant la fin du jour. Dès l'heure même on vous met en présence Notre Démon et son

    Éric Génovèse dit Belphégor
  6. 07/11/2021

    Sylvia Bergé dit La Matrone d'Éphèse

    S'il est un conte usé, commun et rebattu, C'est celui qu'en ces vers j'accommode à ma guise. - Et pourquoi donc le choisis-tu ? Qui t'engage à cette entreprise ? N'a-t-elle point déjà produit assez d'écrits ? Quelle grâce aura ta Matrone Au prix de celle de Pétrone ? Comment la rendras-tu nouvelle à nos esprits ? - Sans répondre aux censeurs, car c'est chose infinie, Voyons si dans mes vers je l'aurai rajeunie. Dans Ephèse, il fut autrefois Une dame en sagesse et vertus sans égale, Et selon la commune voix Ayant su raffiner sur l'amour conjugal. Il n'était bruit que d'elle et de sa chasteté : On l'allait voir par rareté : C'était l'honneur du sexe : heureuse sa patrie : Chaque mère à sa bru l'alléguait pour patron ; Chaque époux la prônait à sa femme chérie ; D'elle descendent ceux de la prudoterie, Antique et célèbre maison. Son mari l'aimait d'amour folle. Il mourut. De dire comment, Ce serait un détail frivole ; Il mourut, et son testament N'était plein que de legs qui l'auraient consolée, Si les biens réparaient la perte d'un mari Amoureux autant que chéri. Mainte veuve pourtant fait la déchevelée, Qui n'abandonne pas le soin du demeurant, Et du bien qu'elle aura fait le compte en pleurant. Celle-ci par ses cris mettait tout en alarme ; Celle-ci faisait un vacarme, Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs ; Bien qu'on sache qu'en ces malheurs De quelque désespoir qu'une âme soit atteinte, La douleur est toujours moins forte que la plainte, Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs. Chacun fit son devoir de dire à l'affligée Que tout a sa mesure, et que de tels regrets Pourraient pécher par leur excès : Chacun rendit par là sa douleur rengrégée. Enfin ne voulant plus jouir de la clarté Que son époux avait perdue, Elle entre dans sa tombe, en ferme volonté D'accompagner cette ombre aux enfers descendue. Et voyez ce que peut l'excessive amitié ; (Ce mouvement aussi va jusqu'à la folie) Une esclave en ce lieu la suivit par pitié, Prête à mourir de compagnie. Prête, je m'entends bien ; c'est-à-dire en un mot N'ayant examiné qu'à demi ce complot, Et jusques à l'effet courageuse et hardie. L'esclave avec la dame avait été nourrie. Toutes deux s'entraimaient, et cette passion Etait crue avec l'âge au cœur des deux femelles : Le monde entier à peine eût fourni deux modèles D'une telle inclination. Comme l'esclave avait plus de sens que la dame, Elle laissa passer les premiers mouvements, Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette âme Dans l'ordinaire train des communs sentiments. Aux consolations la veuve inaccessible S'appliquait seulement à tout moyen possible De suivre le défunt aux noirs et tristes lieux : Le fer aurait été le plus court et le mieux, Mais la dame voulait paître encore ses yeux Du trésor qu'enfermait la bière, Froide dépouille et pourtant chère. C'était là le seul aliment Qu'elle prît en ce monument. La faim donc fut celle des portes Qu'entre d'autres de tant de sortes, Notre veuve choisit pour sortir d'ici-bas. Un jour se passe, et deux sans autre nourriture Que ses fréquents soupirs, que ses fréquents hélas, Qu'un inutile et long murmure Contre les dieux, le sort, et toute la nature. Enfin sa douleur n'omit rien, Si la douleur doit s'exprimer si bien. Encore un autre mort faisait sa résidence Non loin de ce tombeau, mais bien différemment, Car il n'avait pour monument Que le dessous d'une potence. Pour exemple aux voleurs on l'avait là laissé. Un soldat bien récompensé Le gardait avec vigilance. Il était dit par ordonnance Que si d'autres voleurs, un parent, un ami L'enlevaient, le soldat nonchalant, endormi, Remplirait aussitôt sa place, C'était trop de sévérité ; Mais la publique utilité Défendait que l'on fit au garde aucune grâce. Pendant la nuit il vit aux fentes du tombeau Briller quelque clarté, spectacle assez nouveau. Curieux, il y court, entend de loin la dame Remplissant l'air de ses clameurs. Il entre, est étonné, demande à cette femme, Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs, Pourquoi cette triste musique, Pourquoi cette maison noire et mélancolique. Occupée à ses pleurs à peine elle entendit Toutes ces demandes frivoles, Le mort pour elle y répondit ; Cet objet sans autres paroles Disait assez par quel malheur La dame s'enterrait ainsi toute vivante. Nous avons fait serment, ajouta la suivante, De nous laisser mourir de faim et de douleur. Encore que le soldat fût mauvais orateur, Il leur fit concevoir ce que c'est que la vie. La dame cette fois eut de l'attention ; Et déjà l'autre passion Se trouvait un peu ralentie. Le temps avait agi. Si la foi du serment, Poursuivit le soldat, vous défend l'aliment, Voyez-moi manger seulement, Vous n'en mourrez pas moins. Un tel tempérament Ne déplut pas aux deux femelles : Conclusion qu'il obtint d'elles Une permission d'apporter son soupé ; Ce qu'il fit ; et l'esclave eut le cœur fort tenté De renoncer dès lors à la cruelle envie De tenir au mort compagnie. Madame, ce dit-elle, un penser m'est venu : Qu'importe à votre époux que vous cessiez de vivre ? Croyez-vous que lui-même il fût homme à vous suivre Si par votre trépas vous l'aviez prévenu ? Non Madame, il voudrait achever sa carrière. La nôtre sera longue encor si nous voulons. Se faut-il à vingt ans enfermer dans la bière ? Nous aurons tout loisir d'habiter ces maisons. On ne meurt que trop tôt ; qui nous presse ? attendons ; Quant à moi je voudrais ne mourir que ridée. Voulez-vous emporter vos appas chez les morts ? Que vous servira-t-il d'en être regardée ? Tantôt en voyant les trésors Dont le Ciel prit plaisir d'orner votre visage, Je disais : hélas ! c'est dommage, Nous-mêmes nous allons enterrer tout cela. À ce discours flatteur la dame s'éveilla. Le Dieu qui fait aimer prit son temps ; il tira Deux traits de son carquois ; de l'un il entama Le soldat jusqu'au vif ; l'autre effleura la dame : Jeune et belle elle avait sous ses pleurs de l'éclat, Et des gens de goût délicat Auraient bien pu l'aimer, et même étant leur femme. Le garde en fut épris : les pleurs et la pitié, Sorte d'amour ayant ses charmes, Tout y fit : une belle, alors qu'elle est en larmes En est plus belle de moitié. Voilà donc notre veuve écoutant la louange, Poison qui de l'amour est le premier degré ; La voilà qui trouve à son gré Celui qui le lui donne ; il fait tant qu'elle mange, Il fait tant que de plaire, et se rend en effet Plus digne d'être aimé que le mort le mieux fait. Il fait tant enfin qu'elle change ; Et toujours par degrés, comme l'on peut penser : De l'un à l'autre il fait cette femme passer ; Je ne le trouve pas étrange. Elle écoute un Amant, elle en fait un Mari ; Le tout au nez du mort qu'elle avait tant chéri. Pendant cet hyménée un voleur se hasarde D'enlever le dépôt commis aux soins du garde. Il en entend le bruit ; il y court à grands pas ; Mais en vain, la chose était faite. Il revient au tombeau conter son embarras, Ne sachant où trouver retraite. L'Esclave alors lui dit le voyant éperdu : L'on vous a pris votre pendu ? Les lois ne vous feront, dites-vous, nulle grâce ? Si Madame y consent j'y remédierai bien. Mettons notre mort en la place, Les passants n'y connaîtront rien. La Dame y consentit. Ô volages femelles ! La femme est toujours femme ; il en est qui sont belles, Il en est qui ne le sont pas. S'il en était d'assez fidèles, Elles auraient assez d'appas. Prudes vous vous devez défier de vos forces. Ne vous vantez de rien. Si votre intention Est de résister aux amorces, La nôtre est bonne aussi ; mais l'exécution Nous trompe également ; témoin cette Matrone. Et n'en déplaise au bon Pétrone, Ce n'était pas un fait tellement merveilleux Qu'il en dût proposer l'exemple à nos neveux. Cette veuve n'eut tort qu'au bruit qu'on lui vit faire ; Qu'au dessein de mourir, mal conçu, mal formé ; Car de mettre au patibulaire, Le corps d'un mari tant aimé, Ce n'était pas peut-être une si grande affaire. Cela lui sauvait l'autre ; et tout considéré, Mieux vaut goujat debout qu'Empereur enterré. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

    Sylvia Bergé dit  La Matrone d'Éphèse
  7. 07/11/2021

    Véronique Vella dit Philémon et Baucis

    Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux ; Ces deux Divinités n'accordent à nos vœux Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille, Des soucis dévorans c'est l'éternel asile, Véritables Vautours que le fils de Japet Représente enchaîné sur son triste sommet. L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste ; Le Sage y vit en paix, et méprise le reste. Content de ces douceurs, errant parmi les bois, Il regarde à ses pieds les favoris des Rois ; Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environne, Que la Fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne. Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour, Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour. Philémon et Baucis nous en offrent l'exemple, Tous deux virent changer leur Cabane en un Temple. Hyménée et l'Amour par des désirs constants, Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux Printemps : Ni le temps, ni l'hymen n'éteignirent leur flamme ; Cloton prenait plaisir à filer cette trame. Ils surent cultiver, sans se voir assistés, Leur enclos et leur champ par deux fois vingt Étés. Eux seuls ils composaient toute leur République : Heureux de ne devoir à pas un domestique Le plaisir ou le gré des soins qu'ils se rendaient. Tout vieillit : sur leur front les rides s'étendaient ; L'amitié modéra leurs feux sans les détruire. Et par des traits d'amour sut encor se produire. Ils habitaient un Bourg, plein de gens dont le cœur Joignait aux duretés un sentiment moqueur. Jupiter résolut d'abolir cette engeance. Il part avec son fils le Dieu de l'Éloquence ; Tous deux en Pèlerins vont visiter ces lieux : Mille logis y sont, un seul ne s'ouvre aux Dieux. Prêts enfin à quitter un séjour si profane, Ils virent à l'écart une étroite cabane, Demeure hospitalière, humble et chaste maison. Mercure frappe, on ouvre ; aussi-tôt Philémon Vient au-devant des Dieux, et leur tient ce langage : Vous me semblez tous deux fatigués du voyage ; Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ; L'aide des Dieux a fait que nous le conservons : Usez-en ; saluez ces Pénates d'argile : Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile, Que quand Jupiter même était de simple bois ; Depuis qu'on l'a fait d'or il est sourd à nos voix. Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde ; Encor que le pouvoir au désir ne réponde, Nos Hôtes agréront les soins qui leur sont dus. Quelques restes de feu sous la cendre épandus D'un souffle haletant par Baucis s'allumèrent ; Des branches de bois sec aussi-tôt s'enflammèrent. L'onde tiède, on lava les pieds des Voyageurs. Philémon les pria d'excuser ces longueurs : Et pour tromper l'ennui d'une attente importune Il entretint les Dieux, non point sur la fortune, Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois, Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare ; Cependant par Baucis le festin se prépare. La table où l'on servit le champêtre repas, Fut d'ais non façonnés à l'aide du compas ; Encore assure-t-on, si l'histoire en est crue, Qu'en un de ses supports le temps l'avait rompue. Baucis en égala les appuis chancelans Du débris d'un vieux vase, autre injure des ans. Un tapis tout usé couvrit deux escabelles : Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles. Le linge orné de fleurs fut couvert pour tous mets D'un peu de lait, de fruits, et des dons de Cérès. Les divins Voyageurs altérés de leur course, Mêlaient au vin grossier le cristal d'une source. Plus le vase versait, moins il s'allait vidant. Philémon reconnut ce miracle évident ; Baucis n'en fit pas moins : tous deux s'agenouillèrent ; À ce signe d'abord leurs yeux se dessillèrent. Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils Qui font trembler les Cieux sur leurs Pôles assis. Grand Dieu, dit Philémon, excusez notre faute. Quels humains auraient cru recevoir un tel Hôte ? Ces mets, nous l'avouons, sont peu délicieux, Mais quand nous serions Rois, que donner à des Dieux ? C'est le cœur qui fait tout ; que la terre et que l'onde Apprêtent un repas pour les Maîtres du monde, Ils lui préféreront les seuls présents du cœur. Baucis sort à ces mots pour réparer l'erreur ; Dans le verger courait une perdrix privée, Et par de tendres soins dès l'enfance élevée : Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain ; La volatile échappe à sa tremblante main ; Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile : Ce recours à l'oiseau ne fut pas inutile ; Jupiter intercède. Et déjà les vallons Voyaient l'ombre en croissant tomber du haut des monts. Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs Hôtes. De ce Bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes ; Suivez-nous : Toi, Mercure, appelle les vapeurs. Ô gens durs, vous n'ouvrez vos logis ni vos cœurs. Il dit : Et les Autans troublent déjà la plaine. Nos deux Époux suivaient, ne marchant qu'avec peine. Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans. Moitié secours des Dieux, moitié peur se hâtant, Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent. À leurs pieds aussi-tôt cent nuages crevèrent. Des ministres du Dieu les escadrons flottans Entraînèrent sans choix animaux, habitants, Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ; Sans vestige du Bourg, tout disparut sur l'heure. Les vieillards déploraient ces sévères destins. Les animaux périr ! car encor les humains, Tous avaient dû tomber sous les célestes armes ; Baucis en répandit en secret quelques larmes. Cependant l'humble Toit devient Temple, et ses murs Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs. De pilastres massifs les cloisons revêtues En moins de deux instants s'élèvent jusqu'aux nues, Le chaume devient or ; tout brille en ce pourpris ; Tous ces événements sont peints sur le lambris. Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d'Apelle, Ceux-ci furent tracés d'une main immortelle. Nos deux Époux surpris, étonnés, confondus, Se crurent par miracle en l'Olympe rendus. Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ; Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures Pour présider ici sur les honneurs divins, Et Prêtres vous offrir les vœux des Pèlerins ? Jupiter exauça leur prière innocente. Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante Voulait favoriser jusqu'au bout deux mortels, Ensemble nous mourrions en servant vos Autels ; Cloton ferait d'un coup ce double sacrifice, D'autres mains nous rendraient un vain et triste office : Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux. Jupiter à ce vœu fut encor favorable : Mais oserai-je dire un fait presque incroyable ? Un jour qu'assis tous deux dans le sacré parvis, Ils contaient cette histoire aux Pèlerins ravis, La troupe à l'entour d'eux debout prêtait l'oreille. Philémon leur disait : Ce lieu plein de merveille N'a pas toujours servi de Temple aux Immortels. Un Bourg était autour ennemi des Autels, Gens barbares, gens durs, habitacle d'impies ; Du céleste courroux tous furent les hosties ; Il ne resta que nous d'un si triste débris : Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris. Jupiter l'y peignit. En contant ces Annales Philémon regardait Baucis par intervalles ; Elle devenait arbre, et lui tendait les bras ; Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas. Il veut parler l'écorce a sa langue pressée ; L'un et l'autre se dit adieu de la pensée ; Le corps n'est tantôt plus que feuillage et que bois. D'étonnement la Troupe, ainsi qu'eux perd la voix ; Même instant, même sort à leur fin les entraîne ; Baucis devient Tilleul, Philémon devient Chêne. On les va voir encore, afin de mériter Les douceurs qu'en hymen Amour leur fit goûter. Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre. Pour peu que des Époux séjournent sous leur ombre, Ils s'aiment jusqu'au bout, malgré l'effort des ans. Ah si !.... mais autre-part j'ai porté mes présents. Célébrons seulement cette Métamorphose. Des fidèles témoins m'ayant conté la chose, Clio me conseilla de l'étendre en ces Vers, Qui pourront quelque jour l'apprendre à l'Univers. Quelque jour on verra chez les Races futures, Sous l'appui d'un grand nom passer ces Aventures. Vendôme, consentez au los que j'en attends ; Faites-moi triompher de l'Envie et du Temps. Enchaînez ces démons, que sur nous ils n'attentent, Ennemis des Héros et de ceux qui les chantent. Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut Qu'ayant mille vertus, vous n'avez nul défaut. Toutes les célébrer serait œuvre infinie : L'entreprise demande un plus vaste génie ; Car quel mérite enfin ne vous fait estimer ? Sans parler de celui qui force à vous aimer ; Vous joignez à ces dons l'amour des beaux Ouvrages, Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages ; Don du Ciel, qui peut seul tenir lieu des présents Que nous font à regret le travail et les ans. Peu de gens élevés, peu d'autres encor même, Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime. Si quelque enfant des Dieux les possède, c'est vous ; Je l'ose dans ces Vers soutenir devant tous : Clio sur son giron, à l'exemple d'Homère, Vient de les retoucher attentive à vous plaire : On dit qu'elle et ses Sœurs, par l'ordre d'Apollon, Transportent dans Anet tout le sacré Vallon ; Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages Des arbres dont ce lieu va border ses rivages ! Puissent-ils tout d'un coup élever leurs sourcils ! Comme on vit autrefois Philémon et Baucis. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

    Véronique Vella dit Philémon et Baucis

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Intégrale des Fables de La Fontaine, lues par la troupe de la Comédie-Française. Collection dirigée par Christian Gonon. Hébergé par Audiomeans. Visitez audiomeans.fr/politique-de-confidentialite pour plus d'informations.

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