Cette semaine, nous interrogeons Andrej Plenkovic, Premier ministre de la Croatie, au lendemain d’un sommet européen extraordinaire. Il explique combien les Vingt-Sept sont sceptiques sur l’avenir de la relation transatlantique, malgré le renoncement de Donald Trump concernant le Groenland et la hausse des droits de douane. Le jeudi 22 janvier, les Vingt-Sept se sont réunis pour un sommet extraordinaire convoqué par Antonio Costa à la suite des menaces répétées de Donald Trump d’annexer le Groenland et d’augmenter les droits de douane des pays qui ont engagé des soldats sur place. Andrej Plenkovic, Premier ministre croate depuis dix ans, qualifie cette réunion de "constructive" : "Il y a eu des débats francs en ce qui concerne les relations entre l’Union européenne et les États-Unis. Nous avons discuté de trois points importants : tout d’abord, le fait d’assurer une solidarité complète des Vingt-Sept vis-à-vis de la souveraineté et de l'intégrité territoriale du Danemark et du Groenland. Puis, de revenir à une normalité dans les relations transatlantiques, fondement de l’ordre international. Enfin, nous avons discuté de la nécessité de mettre en place des instruments anti-coercition dans le domaine des droits de douane et de comment les appliquer si besoin." Ce sommet a eu lieu après un adoucissement des positions de l'administration américaine. Un revirement intervenu après une discussion entre le président américain et le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte. "Donald Trump a fait deux pas en arrière", estime le Premier ministre croate. "J'étais au courant que Mark Rutte était en train de chercher une solution plutôt généralisée des pays de l'Arctique, de l'Union européenne et de l'Otan", explique Andrej Plenkovic qui avait rencontré le secrétaire général de l’Otan la semaine passée. Selon le Premier ministre, la réaction négative des marchés financiers face à ces tensions a poussé Donald Trump à reculer. "Puis, nous voyons que l'opinion publique américaine ne soutient pas vraiment la position de leur gouvernement vis-à-vis du Groenland. Finalement, cette méthode a déjà été utilisée par le président Trump : essayer de faire monter les enchères et ensuite revenir en arrière et calmer le jeu afin de chercher une solution qui pourrait être satisfaisante pour les intérêts de sécurité des États-Unis." "Les Européens, coordonnés, doivent calmer le jeu" Andrej Plenkovic se veut rassurant : "Il y a eu un peu de tension, mais demain ou après-demain, nous aurons d'autres sujets à gérer. L'UE adopte une position assez coordonnée. Nous tenons une ligne selon laquelle la question de l'intégrité territoriale des États membres ne peut pas être remise en question." Il appelle à "calmer le jeu" : "La ligne de la Croatie est d’essayer de rétablir le dialogue, de nourrir nos rapports car nous devons rester partenaires dans un monde sans cesse en changement. Il faut plutôt cultiver les relations transatlantiques que de mener des actions qui peuvent détériorer la situation." Il regrette cependant ces désaccords et l’inconsistance de la relation transatlantique : "La montée des tensions politiques entre alliés n'a pas beaucoup de sens. Nous avons énormément d'autres sujets à traiter qui sont des vrais problèmes globaux. Des amis et partenaires comme les États-Unis et les pays de l'UE ne devraient pas avoir ce genre de débat, qui est un peu hallucinant. Au mois de décembre, nous parlions de sanctions contre la Russie et quelques semaines après, nous évoquons l’usage d’instruments anti-coercition contre les Américains. C’est un instrument qui n'a pas été conçu contre les États-Unis, mais contre la Chine." "Nous étudions les implications de Conseil de la paix" Donald Trump a inauguré à Davos son nouveau "Conseil de paix", en présence d'une vingtaine de dirigeants de pays ayant rallié cette instance placée sous sa coupe. La Croatie a reçu une invitation à y participer : "Je suis très reconnaissant pour cette invitation, mais comme elle est arrivée environ un jour et demi avant la date de la signature, il était impossible pour nous de signer ce type de document si rapidement en raison de contraintes constitutionnelles juridiques." Si certains pays, comme la France ou l'Espagne, ont d’ores et déjà décliné l’invitation, Andrej Plenkovic annonce "étudier ce texte". Le président du Conseil européen Antonio Costa a évoqué de "sérieux doutes" concernant ce "Conseil de paix", en particulier sur sa compatibilité avec les Nations unies. Le Premier ministre croate le rejoint sur ce point : "Quelle est la position de ce Conseil vis-à-vis des structures existantes des Nations Unies ? Sommes-nous toujours dans le cadre de ce qui était prévu en accord avec les Nations unies, c’est-à-dire un suivi du plan de paix du président Trump pour Gaza ? Pour le moment, nous voyons une organisation internationale complètement nouvelle qui a pour objectif de promouvoir la paix. Nous continuons d'étudier ce document et ferons le nécessaire." La Bulgarie et la Hongrie, quant à eux, ont rejoint ce "Conseil de paix", à contre-pied de la position des autres membres de l’UE. Andrej Plenkovic tempère ces deux exceptions : "Ça n'empêche pas les autres pays européens de former une position coordonnée, qui pourrait avoir comme objectif de faire un geste pour faciliter les relations transatlantiques. Cette nouvelle organisation va de toute façon commencer son travail, avec ou sans les Européens. Il faut essayer de préserver le plus possible l’unité européenne et en même temps participer à ce Conseil d’une manière acceptable en termes juridique et politique." "L’application du Mercosur ne changerait pas grand-chose pour nous" Le Parlement a saisi cette semaine la Cour de justice de l'UE pour vérifier la légalité du traité de libre-échange du Mercosur, ce qui suspend le processus de ratification pendant un an et demi. La Commission a tout de même le droit, dans l'intervalle, d’appliquer l’accord provisoirement. Si certains pays, comme la France, se réjouissent de la remise en question de l’accord, la Croatie soutient ce traité. Selon Andrej Plenkovic, "il y a beaucoup de mécanismes de protection des différents quotas", qui protègent les agriculteurs européens qui craignent que cela bouscule leur travail avec des produits importés moins chers et pas forcément respectueux des normes de l'UE : "Cette situation ne représente pas une difficulté pour la Croatie. S'il y a une application provisoire, ça ne changerait pas grand-chose pour nous." "Les garanties pour l’Ukraine de Trump sont une participation constructive" Volodymyr Zelensky, qui a rencontré Donald Trump à Davos, a assuré être parvenu à un accord sur les garanties de sécurité qui doivent être offertes par les États-Unis à l'Ukraine pour dissuader la Russie d'attaquer à nouveau après une éventuelle fin du conflit. Le Premier ministre croate salue cette avancée : "L'Ukraine est prête pour la négociation d'un accord de paix. [...] L’initiative politique du président Trump est une participation constructive aux côtés des alliés européens afin d’offrir des garanties de sécurité, mais aussi pour la reconstruction de l'Ukraine." Il appelle cependant à la prudence : "Je dis au président Zelensky d'essayer de trouver un accord sans faire de concession de territoire ukrainien à la Russie. Le contraire serait un précédent qui posera des difficultés dans l'avenir pour beaucoup d'autres situations qui peuvent se passer. [...] Il ne faut jamais accepter le fait qu’une agression soit récompensée par l’acquisition du territoire de quelqu'un d'autre", conclut-il. Émission préparée par Oihana Almandoz, Perrine Desplats et Isabelle Romero