Art-thérapie

Radio Présence

Radio Présence - Médias récents

  1. May 31

    Prises de hauteur !

    L’autre jour, mon fiston Parisien m’envoyait des photos depuis la salle d’escalade oùil va régulièrement grimper. L’une d’elle donne une vue totale du mur depuis le soljusqu’en haut couvert de ces dizaines de prises multicolores aux formes multiples.Marrant ce patchwork de formes et de couleurs disséminées comme sur une grandetoile, on dirait une oeuvre d’art abstrait de Richter.On imagine très bien un artiste fougueux projeter sur le mur tout ce qui lui vient sousla main dans des élans passionnés et anarchiques  : des pavés de peinture verte, desgrosses gouttes bleues à coups de pinceaux par les 2 bras, des vieux cendriers griscollants de nicotine, des moules à gaufres oranges, des peaux de banane, des fritesde patate douce, des oreillettes et des tomates cerises, des ballons crevés, des pifsde clown, des malabars, des gommes, des protège-genoux et du réglisse fondu. Lerésultat donnerait ce joyeux fatras contemporain de formes colorées étalées en toussens sans logique. Et alors il n’y aurait qu’à grimper sur la toile en s’amusant à saisirun relief ou l’autre pour progresser sur l’œuvre tel un Spider-Man  !Et je me disais en observant cette photo-toile originale de mon fiston, que ce mur mefaisait penser à notre manière de progresser dans l’existence, d’une prise à l’autre,tant bien que mal, cramponnés comme on peut, pifs et faces contre la paroi, fragileset déterminés. Une belle analogie du processus thérapeutique, dans lequel ontatonne, on cherche, on réfléchit, on se hisse, on tombe, on essaie, on s’accroche,on recommence. Comme en escalade on développe en thérapie une confiance dansses ressources, une souplesse psychique, une agilité, une endurance émotionnelle.Comme en escalade on affine la capacité à décrypter, à comprendre les prises, et lescrises, à repérer les soutiens à saisir, reconnaître nos besoins, à anticiper nos étatslimites. Comme en escalade, la thérapie nécessite de se focaliser avec précision surla manière optimale de placer nos pieds avant de charger le poids de notre corps surnos appuis. C’est le pas à pas, le cheminement accompagné, saisir les aides, lesmoyens pour avancer avec patience, à notre juste rythme, avec prudence.Et peu à peu, le stress traumatique se réduit, la conscience psychique et corporellegrandit. Prise après prise, de conscience, on trouve l’équilibre, la fluidité, on vise lehaut, on prend du recul, on a moins peur du vide.Oui, en thérapie comme en escalade, on se retrouve dans des postures improbables,le pied droit au-dessus de la tête, la gauche allongée à angle droit, les jambes engrenouille, les bras en équerre, la tête en bas, les biceps pendus, le corps flottant au-dessus du vide cramponné à deux doigts, en pont, en boule, en extension. C’est lavie qui prend formes  !Les amis, on n’est pas tous Alex Honnold, mais chacune de nos vies est comme unmur couvert de prises, de conscience, de risque, de tête, de sang, de son, decourant, de poids, de bec, et finalement de hauteur, de recul, de lumière  !Que votre semaine soit belle, comme une ascension prise à bras le cœur  !

    3 min
  2. May 27

    Bulle bienfaisante ou isolement ?

    Dans les rues, les trajets, les rames de métro, on se retrouve très fréquemmentvoisin d’un humain casqué ou bardé d’oreillettes bien calées sur les tympans, quiondule en marchant sur un tempo qu’on n’entend pas, qui claque des doigts avecdes airs inspirés sur des rythmes qui nous échappent, qui parfois même marmonnentdes notes sur des mélodies qui ont l’air emballantes. J’aime bien observer ces frèreshumains qui nous côtoient par ci par là tout en restant protégés du réel, abrités dansleurs bulles sonores.Le contraste est étonnant, entre leur présence corporelle particulièrement visible carils bougent avec une ferveur qu’on n’a pas sans musique, trottinent en dansant, sedéhanchent en balançant de la tête, à côté de nous qui marchons tout bonnement,sans geste ni mouvement spécialement expressif, et leur absence partielle ou totaleau réel.L’autre jour, une jeune femme faisait des longueurs épatantes sur le quai enattendant le métro, elle dansait quasi comme dans une salle de gala. Elle levait hautun genou puis l’autre, penchait le buste en étalant les bras, swinguait à fond, clapaitdes mains en se repliant en 2, regardait le plafond, claquait de la langue, rasait le pifdes voyageurs amusés sans du tout réaliser qu’elle était observée de tous les côtés.Elle était à fond dans son trip, hermétique au reste du monde. Elle prenait sonespace, évoluait dans sa bulle, sans interaction avec le reste des humains présents.Elle s’exprimait, pour elle seule, sans conscience apparente d’être au milieu desautres. Elle vivait son moment à elle, l’incarnait sans complexe, sans aucuneattention au cadre environnant. C’était joli, touchant, et à la fois cette absence totalede contact avec le monde réel révélait une fragilité, une douleur. J’avais envie de laraccorder à nos présences, de lui dire « danse, libère-toi, mais oui quelle belle idée,mais console toi aussi d’être parmi d’autres, tu n’es pas seule ».C’est un peu dans une bulle analogue que le patient laisse sa créativité aller enatelier chant ou danse-thérapie, avec cette différence notoire qu’il est conscientd’être dans un cadre, dans un espace dédié, dans un temps défini, et que ce tempsd’expression créative n’est pas vécu de façon isolée. Bien au contraire il est vécu enlien, avec le thérapeute, avec le reste du groupe. Une bulle oui, mais pas unisolement. Un espace de rêve oui, mais connecté au réel comme lieu de réparation.Une échappée, un voyage artistique, oui, mais avec un ancrage corporel dans laréalité, condition pour libérer les douleurs et souffrances.Il est bon de lâcher-prise, évadons-nous, reconnectons-nous à nos âmes de poètes,quittons le mental, oublions pour un temps contraintes et efficacité, nourrissons nosbulles personnelles vitales, tout en restant reliés, ancrés, enracinés.Que votre semaine soit belle, dansante, en conscience  !

    3 min
  3. May 24

    Bulle bienfaisante ou isolement ?

    Dans les rues, les trajets, les rames de métro, on se retrouve très fréquemmentvoisin d’un humain casqué ou bardé d’oreillettes bien calées sur les tympans, quiondule en marchant sur un tempo qu’on n’entend pas, qui claque des doigts avecdes airs inspirés sur des rythmes qui nous échappent, qui parfois même marmonnentdes notes sur des mélodies qui ont l’air emballantes. J’aime bien observer ces frèreshumains qui nous côtoient par ci par là tout en restant protégés du réel, abrités dansleurs bulles sonores.Le contraste est étonnant, entre leur présence corporelle particulièrement visible carils bougent avec une ferveur qu’on n’a pas sans musique, trottinent en dansant, sedéhanchent en balançant de la tête, à côté de nous qui marchons tout bonnement,sans geste ni mouvement spécialement expressif, et leur absence partielle ou totaleau réel.L’autre jour, une jeune femme faisait des longueurs épatantes sur le quai enattendant le métro, elle dansait quasi comme dans une salle de gala. Elle levait hautun genou puis l’autre, penchait le buste en étalant les bras, swinguait à fond, clapaitdes mains en se repliant en 2, regardait le plafond, claquait de la langue, rasait le pifdes voyageurs amusés sans du tout réaliser qu’elle était observée de tous les côtés.Elle était à fond dans son trip, hermétique au reste du monde. Elle prenait sonespace, évoluait dans sa bulle, sans interaction avec le reste des humains présents.Elle s’exprimait, pour elle seule, sans conscience apparente d’être au milieu desautres. Elle vivait son moment à elle, l’incarnait sans complexe, sans aucuneattention au cadre environnant. C’était joli, touchant, et à la fois cette absence totalede contact avec le monde réel révélait une fragilité, une douleur. J’avais envie de laraccorder à nos présences, de lui dire « danse, libère-toi, mais oui quelle belle idée,mais console toi aussi d’être parmi d’autres, tu n’es pas seule ».C’est un peu dans une bulle analogue que le patient laisse sa créativité aller enatelier chant ou danse-thérapie, avec cette différence notoire qu’il est conscientd’être dans un cadre, dans un espace dédié, dans un temps défini, et que ce tempsd’expression créative n’est pas vécu de façon isolée. Bien au contraire il est vécu enlien, avec le thérapeute, avec le reste du groupe. Une bulle oui, mais pas unisolement. Un espace de rêve oui, mais connecté au réel comme lieu de réparation.Une échappée, un voyage artistique, oui, mais avec un ancrage corporel dans laréalité, condition pour libérer les douleurs et souffrances.Il est bon de lâcher-prise, évadons-nous, reconnectons-nous à nos âmes de poètes,quittons le mental, oublions pour un temps contraintes et efficacité, nourrissons nosbulles personnelles vitales, tout en restant reliés, ancrés, enracinés.Que votre semaine soit belle, dansante, en conscience  !

    3 min
  4. May 17

    SDF de lumière !

    Quand je marche dans Toulouse, je suis toujours fascinée par l’épaisseur de la foule, la densité du flux humain en tous sens, ces innombrables corps en marche ou assis ça et là, qui se croisent au hasard d’une rue, au hasard d’un moment, ces êtres de tous âges, de toutes origines, de tous looks. Toulouuuse ! La ville rose est joyeuse, bouillonnante, trépidante, animée, bruyante, colorée. Ça pédale, ça se croise, ça klaxonne, ça crie, ça rit, ça cause, ça court, ça fume, ça sirote au soleil des terrasses, ça fait des grands gestes de mains en causant, ça s’interpelle d’un trottoir à l’autre, ça traverse en trotti la foule à toutes berzingues, ça danse dans les métros, ça met sa musique à fond et ça s’en fout du niveau de décibels, ça se croise, ça se bouscule, ça chante, ça danse et c’est beau cette vie foisonnante ! Toute cette ébullition m’aspire littéralement, je fais 3 pas dans le centre et je suis illico absorbée par la foule, infime partie de cette énergie bourdonnante, énergie qui annule en partie la mienne propre pour la fondre dans ce grand tohu bohu vibrant et sympathique. Ce qui m’extirpe de cette fusion avec la foule sans nom, ce qui m’attire à un moment le regard et le cœur, comme une frappe, un sursaut, c’est toujours un visage, un visage différent, qui tout à coup apparait dans son unicité, là une personne, non plus un élément d’une foule parmi des centaines, mais un être à part, en relief, hors du lot, et je suis bouleversée car il s’agit chaque fois d’un SDF, un visage marqué, abîmé, tuméfié souvent, aviné sans doute mais présent. Car oui dans cet incessant raz de marée humain qui va et vient dans ces rues pavées étroites et jolies, ce sont eux les plus présents, ce sont eux qui sont immobiles sur le bord des chemins, qui attendent, qui espèrent, qu’un humanoïde de cette foule trépidante les remarque, les calcule, et s’arrête. Ils sont les marginaux, stoppés au bord de ce monde en mouvement perpétuel. Et j’ai vu l’autre jour un visage d’une lumière à faire fondre la lune : assis par terre au milieu d’un p’tit troupeau de peluches, il chantait, sa vieille guitare désaccordée sur les genoux, il chantait avec joie, le sourire large et le regard intense, il émanait de lui et de sa bande d’éléphants rapiécés, une merveille, un déclic, un bonheur, un contraste saisissant entre la foule lancée à pleine vitesse, et cet homme dans sa condition de misère, artiste sans toit, capable de donner, imbibé de générosité, vibrant d’humanité. Une claque de vie en marge de celle de tous. Il incarnait la pauvreté mais rayonnait de simplicité. Il chantait et il aimait chanter, c’était criant de vérité. Lui au bord de nous tous affairés à courir, nous donnait à entendre et à voir. Il s’était installé dans un rayon de lumière sur un trottoir au ras de nos milliers de pas, et sa différence frappait comme un éclat de soleil. Irréelle, impossible, rêvée. Je lui ai souri, lui aussi, j’ai eu le sentiment l’espace de cet instant que nous n’étions que 2. Personne ne rêve de vivre en SDF, mais en réalité nous sommes chacun un pauvre, une pauvre, SDF quelque part là où la souffrance nous perce, nous creuse, et quand du fond de cette solitude nous donnons, nous éclairons le monde !

    4 min
  5. May 3

    JJG à l'Ehpad !

    En atelier chant thérapie en Ehpad, mes patients quasi centenaires boivent les mélodies, certains, Monique, Sergio, les reconnaissent et les saisissent en vol, les marmonnent en se balançant. D’autres, Gérard, Pierrot, les écoutent, se laissent envelopper par le son, par la voix, le sourire en coin et la tête dodelinante. Une énergie douce et belle circule entre eux, ils se regardent, s’observent, s’attendent, se respectent infiniment, touchés par le timbre chevrotant que l’un ou l’autre ose sortir de son coffre fragilisé par l’âge. Je suis toujours bouleversée de les sentir en lien, de les voir créer des ponts entre eux au-delà de leurs bulles individuelles, ces bulles que la maladie et la fragilité créent nécessairement, lieux du pas à pas dans la souffrance corporelle et psychique qu’ils endurent. Emue, je termine l’atelier par un temps de musique adaptée à leurs demandes. Roger, Pierrette, Liliane, réclament des airs des années 30, 40, qui leur rappelle les bals du samedi soir et les tours de piste dans les bras de leurs amants. Hier, arrive à ce moment, à trot flageolant mais décidé derrière son déambulateur, un résident tout courbé que je ne connais pas, à l’énergie volontaire bluffante. Il déambule avec sa mob entre les fauteuils, cueille une chaise, s’assoit au milieu de nous, m’annonce qu’il est Bernard et me réclame avec une autorité pleine de ferveur de lancer du Goldman dans mon enceinte qu’il montre du doigt en l’appelant mon engin. « Je veux entendre Jean Jacques Goldman dans ton engin, mets Je marche seul » L’atelier est fini, mais la demande exprime un besoin, bien au-delà d’un désir, j’y réponds bien sûr illico ! Dès les premiers sons sortis de l’engin, Bernard est en émoi, son visage s’allume, son corps change de posture, il se redresse buste et jambes comme s’il avait perdu 70 ans, clap des mains, remue des coudes, tape des pieds, chante les paroles dans le détail, un rockeur ressuscité ! Et il n’est pas le seul à entrer dans cet état de liesse épatante, Liliane qui d’habitude écoute les mélodies pieusement, se met à swinguer de toute son énergie, crie les refrains comme si elle était en concert dans une foule, entraîne Jeanne sa voisine qui faute de mots car non verbale se met à embrasser l’espace de ses grands bras tout maigres en grands mouvements rythmés. Monique, souvent toute inhibée, les observe sidérée 3 minutes et ose à son tour se trémousser sur son fauteuil en opinant de la tête à ptits coups saccadés. Je marche seul, à plein volume dans la pièce, a réveillé l’énergie folle de ces cœurs purs au bout de leurs vies. Un véritable exutoire, tellement émouvant ! Nos résidents savent de quoi ils ont besoin, à nous d’y répondre et de leur offrir l’espace pour exprimer, bien au-delà du cadre thérapeutique, ces prodigieuses pulsions de vie présentes jusqu’à la fin ! Que votre semaine soit belle, qu’elle pulse de cette énergie rock, même quand vous marchez seuls !

    3 min
  6. Apr 19

    C'est le pied !

    Occupe-toi de tes pieds  ! Cette expression qu’on utilise de façon péjorative poursignifier à quelqu’un qu’on aimerait qu’il ne se me mêle pas de notre vie, n’est pasdes plus poétiques  ! Et pourtant, c’est bien en pieds qu’on compte les vers enpoésie, alexandrins ou hendécasyllabes.Pourquoi serions-nous bêtes comme nos pieds  ? Les pieds, ces extrémités de notrecorps, sont tout sauf atteints de bêtise, ils nous soutiennent à la verticale, portentnotre poids et nous déplacent en tous sens, quelle incroyable merveille !On devrait passer nos journées à les remercier, les chouchouter avec un respectinfini, les masser, les détendre, les loger dans des chausses confortables  ! Mais oui  !D’arrache-pieds, prenons soin d’eux  ! Levons-les régulièrement ces pieds, pour leuroffrir un repos mérité, une pause truffée de gratitude, conscient qu’ils sont tout aulong de nos vies, notre essentiel, premier et constant pied-à-terre !Nos pieds sont des héros, tout autant que notre visage exposé à tous vents, ilsportent la trace de nos vécus, de nos cheminements, de nos hésitations, de nosaccrocs, de nos chutes, de notre courage. Ils sont plats, tordus, bots, abîmés,cornés, douloureux de frottements, d’ongles incarnés, d’œils de perdrix, de durillons,d’ampoules, de panaris, de bobos qui nous les cassent, les pieds. Quelle que soitleur fragilité de départ, leur format, leur taille, qu’ils soient grecs, égyptiens ou carrés,nos pieds sont chargés d’une histoire, une sacrée belle histoire, la nôtre  !On peut vivre sans pieds de lits, sans pieds de biche, sans pied-de-poule, on n’estpas obligés d’habiter de plain-pieds, mais heureux sommes-nous d’être pourvus depieds et de les honorer  !En début d’atelier chant ou danse-thérapie, j’invite toujours mes patients et moi-même à l’ancrage, à la reconnexion au corps, à l’enracinement, au retour à la base,à sentir notre lien au sol par les plantes de nos pieds, à la terre, celle sur laquelle ons’appuie pour déployer le reste. L’ancrage apaise l’angoisse, calme les penséesnégatives, restaure l’énergie corporelle et psychique. La conscience de notreenracinement soulage les migraines qui cognent parfois dans les têtes là-haut ausommet, à l’opposé des pieds. Comme les arbres plongent en terre leurs racinesdans une dimension aussi imposante que ce qu’ils déploient à la surface, nous aussiavons besoin de replonger fréquemment dans notre lien à la terre pour avoirconsciemment les pieds dessus  !Les amis, nous faisons bien des pieds et des mains pour mille choses qui nousmotivent, si on en faisait autant pour nos pieds  ? Si on se tenait à l’affût de nos pieds,au courant de nos pieds, informés de leurs besoins, disponibles à tout moment poureux, si on se tenait dedans ? Que votre semaine soit belle, joyeusement enracinée,vivante comme une plante, de pied  !

    3 min
  7. Apr 12

    Un pirate dans l'avion !

    L’autre soir dans l’avion en rentrant du Mexique, j’étais assise à côté d’un pirate. Un véritable pirate débarqué de la fin du 19ème, chemise large moitié ouverte, foulard autour de la taille, bandana tête de mort bien serré sur le crâne, longs cheveux noirs jusqu’aux omoplates, barbe grisonnante de 8 jours, un cache-œil tenu par une sangle. On aurait dit le Capitaine Jack Sparrow dans Pirates des Caraïbes. Très intriguant cet homme  ! Il lui manquait juste un perroquet sur l’épaule et une carte au trésor sur les genoux. En réalité il jouait à Candy Crush sur son portable avec toute la concentration que peut permettre la vision d’un seul œil. J’observais du coin de mon œil à moi cet homme au look de pirate assumé, imaginant mille scénarios, 1000 aventures sur son navire, me disant que sa p’tite valise cabine cachait sûrement son butin de bois, de fourrures, de soie, de coton et d’épices, et qu’il avait dû planquer son trésor d’or et d’argent sous le cocotier d’une île perdue. Sur quel galion, sur quelle frégate avait-il traversé les mers pour arriver à l’heure à l’aéroport choper son vol Mexico-Paris  ? Je l’imaginais acharné sur le pont à tirer des boulets de canon et des mitrailles sur les navires de commerce au beau milieu des Caraïbes, entre 2 jets-ski. Je le voyais déjà sortir de sa besace en cuir un grand coutelas tranchant et se préparer sous mon nez un casse-dalle au pâté. Pire, il était peut-être assis sur son tromblon et prévoyait de le dégainer à un moment du vol pour semer la panique en nous prenant pour cibles et nous chourrer nos plateaux-repas. Je commençais à me faire de sérieux films, au moins aussi élaborés qu’A l’abordage et le Vagabond des mers  ! A l’atterrissage à Paris, il ne s’était rien passé de tout ça. Après sa partie de Candy-Crush, il s’est endormi la bouche ouverte et n’a pas plus ouvert son œil de tout le voyage. J’avoue que moi aussi j’ai fini par sombrer, dans des rêves aux saveurs de viande séchée archi salée et de tortues de mer aux haricots secs. Après 10 heures de vol, un peu hagards, on se déplie, on s’étire, on se sourit, on récupère en baillant nos sacs et nos valoches, et à la queue-leu-leu on sort de l’engin céleste. C’est à ce moment-là que je le vois, devant nous, notre pirate des airs. Il marche cahin-caha se balançant d’une jambe à l’autre. A gauche, une jambe musclée, à droite une longue prothèse en métal. Quelle émotion de voir cet homme, traumatisé par une amputation, assumer son handicap en l’intégrant dans un look de pirate assumé. En un instant, cet homme nous est apparu en héros, le héros qui accueille son handicap et le traverse avec un humour admirable, incroyablement touchant. Le héros qui ne cache pas sa faille mais qui l’assume et la partage, non pas de manière tragique mais avec courage. Voilà ce que sont nos patients en atelier art-thérapie  : des héros fragiles qui se montrent tels qu’ils sont et se révèlent dans des œuvres créatives pleines d’inventivité  ! A chacun de nous, il manque un regard, un équilibre, et nous marchons de traviole. Osons montrer nos failles, elles font de nous des pirates de lumière !

    3 min

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