Angola : comment la cuisine est devenue un acte de mémoire, d’identité et de souveraineté De la pénurie à la fierté nationale, l’Angola reconstruit sa culture culinaire après des décennies de guerre et de dépendance alimentaire. À Luanda, sur la marginale de la baie, l’ancienne Banque nationale coloniale domine encore le paysage. Symbole d’un passé imposé. Mais sous ses arcades, un autre récit s’écrit désormais, plus intime, plus vivant : celui d’une cuisine angolaise qui reprend ses droits. Au restaurant Teimosa da Banda, les conversations circulent aussi librement que les plats. Ici, responsables publics, artistes, voisins et visiteurs partagent une table, un verre, un moment. La nourriture n’est plus seulement un acte de consommation : elle est devenue un outil de lien social, un espace de réconciliation et de reconstruction collective. Quand manger était un luxe Pendant des décennies, la guerre civile a ravagé bien plus que les infrastructures. Les mines terrestres ont rendu des terres agricoles inexploitables, les routes impraticables, les circuits alimentaires inexistants. À Luanda, au début des années 2000, l’offre de restauration était quasi inexistante, limitée à quelques hôtels pour expatriés et à une alimentation importée, chère et inaccessible pour la majorité de la population. Le boom pétrolier de l’après-guerre n’a pas corrigé cette fracture. Il l’a accentuée. Une élite s’est enrichie, les importations alimentaires ont explosé, et les prix ont suivi. Manger local n’était ni valorisé, ni rentable, ni prestigieux. Aujourd’hui, le paysage change. Lentement, mais profondément. Le déminage a permis la réouverture de vastes zones agricoles. Les cultures, l’élevage et même la viticulture renaissent. Les chiffres du commerce international confirment cette mutation : entre 2005 et 2024, les importations de fruits et légumes ont chuté de plus de 50 %, tandis que les exportations agricoles, quasi nulles il y a vingt ans, atteignent désormais près de 11 millions de dollars. L’Angola reste importateur net, mais une dynamique est enclenchée : produire, transformer et consommer angolais. Cette transformation est aussi culturelle. Longtemps dévalorisés, les produits locaux sont aujourd’hui au cœur de la gastronomie angolaise contemporaine. « Avant, tout devait être importé. Aujourd’hui, c’est l’inverse : les chefs construisent des menus entièrement angolais », explique le restaurateur et écrivain Claudio Silva. En octobre 2025, il ouvre Restaurante Kissanje, une table gastronomique installée dans sa maison familiale, mettant en valeur presque exclusivement des ingrédients locaux. Comme beaucoup d’acteurs de cette nouvelle scène culinaire, Silva et son chef Afonso Videira incarnent une diaspora de retour. Formés à l’étranger, ils reviennent transmettre savoir-faire, exigence et créativité, tout en réhabilitant les traditions culinaires locales. Cette renaissance n’est pas sans obstacles. Logistique fragile, routes dégradées, productions locales encore limitées, approvisionnements irréguliers. La créativité devient une compétence stratégique. À Teimosa da Banda, le cacao angolais est utilisé pour une mousse au chocolat. Un chocolatier local transforme la fève, mais les volumes restent faibles, les prix élevés. « Le potentiel est immense, mais il faut structurer toute la chaîne », souligne Maria Lucena. La transformation ne se joue pas uniquement dans les restaurants haut de gamme. Elle est visible dans les marchés populaires, véritables laboratoires du goût angolais. Au marché de São Paulo, le chef Anselmo Silvestre explore les pâtes traditionnelles à base d’arachides, de graines de tournesol ou de citrouille. Formé dans des cuisines internationales prestigieuses, il puise désormais dans les savoirs locaux, mêlant techniques modernes, recettes ancestrales et croyances médicinales. Ici, la cuisine n’est pas figée. Elle évolue, innove, dialogue avec la mémoire collective.