Feuilleton de Noël " Le voyage de Saturnin Muge en Provence " par Gin

Gin la voix qui conte

Un épisode pour chaque jour entre le 1er et le 25 décembre. Novembre 1888, entre Marseille et Aubagne. Saturnin Muge, jeune berger, jamais sorti de son village, part à pieds parcourir la Provence, à la recherche de la joie de vivre perdue par les siens... Ces épisodes sont extraits du livre audio « Le voyage de Saturnin Muge en Provence » réalisé et lu par Gin Candotti-Besson Découvrez l’histoire intégrale dans LE LIVRE AUDIO. Contact pour le commander : saturninmuge@sfr.fr

  1. 11/18/2025

    1- La naissance de saturnin

    Saturnin Muge était un garçon... Comment dire ? Le mieux peut-être est de rappeler ici les paroles que prononça, le jour de sa naissance, la Blanche Ferragut. Elle était entrée dans la petite ferme des Muge avec son éternel parapluie rouge et sa chaufferette, pour clopiner vers le nourrisson emmailloté. Les femmes qui étaient venues assister la Sidonie s'étaient tues. Même cette bazarette d'Adèle Burle avait fermé son bec et s'était contentée d'éclairer le berceau à l'aide de la lumière tremblotante de sa Calen. Il faut dire que la Blanche Ferragut, on la craignait un peu avec sa manie d'aller ramasser des simples dans des coins de collines où même les bergers ne se risquaient pas. « Et puis, disait-on il ne faut jamais se fâcher avec quelqu'un qui commande aux chiens ! » Le trio s'était donc reculé pour observer la vieille femme qui, ajustant son gros châle de laine verte sur ses épaules, avait observé le nouveau né qui babillait au fond du berceau. Après quelques secondes, elle s'était tournée vers la Sidonie qui, toute pâle, toute pauvrette sous l'énorme édredon de plumes, attendait la sentence. La vieille avait alors laissé tomber de sa voix qui effraye même les nervis d'Aubagne : - Ma pauvre petite, je crois que ton gari, il a vu la foudre. Ce qu'avait voulu dire la vieille Blanche avec cette phrase étrange pour qui ne connaît pas la flamboyante langue provençale, c'est que le petit, bien que vigoureux, n'avait guère de chance de faire Polytechnique. Et de fait, dès son enfance, Saturnin ne fit guère d'effort pour faire mentir la prédiction de la Ferragut : ses rêveries continuelles, sa gaucherie, lui firent bientôtadopter, par tout le village, le sobriquet de « Ravi ». (Soupir)Mais que faire d'un pareil pistolet ? La sagesse provençale qui sait se faire aussi prompte que pratique fit dire à certains que puisque le garçon aimait à passer des heures à rêvasser dans la garrigue autant qu'il le fasse entouré de moutons !

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  2. 11/18/2025

    2- Pas de noël au village

    - Oh, tête d'angoisse ! avait grogné Célestin en rajustant son bicorne. Le roi de Prusse est à Toulon, ou quoi ? Saturnin avait toujours eut peur de ce grand bougre à l'impressionnante moustache en guidon de vélo. Son tambour, dont il savait tirer des roulements pareils au tonnerre, sa voix de stentor et cette façon bien à lui de rouler les "r" pour crier les édits municipaux le faisait ressembler, aux yeux naïfs de Saturnin, à un Jupiter en uniforme de serge bleue. - Je cours parce qu'on me dit des bêtises ! - Vé ! fit le colosse en lissant sa moustache. - On me dit qu'il n'y aura pas de Noël cette année ! - Quel est le pébron qui t'a encore raconté ça ? Saturnin n'avait pas eu le temps de répondre. Le Garde Champêtre, se mettant au garde-à-vous, venait d'aviser Monsieur le Maire qui sortait de chez lui. - Mes respects, Monsieur le maire, avait aboyé le Célestin au plus vif déplaisir du maire qui n'aimait pas que l'on crie en sa présence. - Dites-moi, vous, dites-moi que ce n'est pas vrai, qu'on fêtera Noël ! - Mon jeune ami, il faut être raisonnable. Je ne sais pas ce que ta brave mère a prévu mais sache que, en qui concerne la commune, les travaux que nous avons fait sur le pont de Gallargues ont coûté cher. Et je ne te parle pas, Célestin peut te leconfirmer, des frais que nous ont occasionné l'achat de la batteuse à vapeur ! Il serait irresponsable de prévoir des réjouissances, payées sur l'argent public, alors que les circonstances ne s'y prêtent guère. Saturnin se tint chancelant sous le poing du vent, refusant d'admettre ce qu'il venait d'apprendre. Il sentait confusément, et souvent les égarés entendent mieux que nous les signes cachés, que si Noël n'était pas célébré quelque chose d'épouvantable arriverait au village.

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  3. 11/18/2025

    3- Le conseil de Blanche

    - Qui vient ? - C'est moi, c'est moi Saturnin. La porte s'ouvrit aussitôt et avec une rapidité stupéfiante pour son âge, la vieille saisit Saturnin par le bras pour le tirer à l'intérieur. - Tu es fada, mon petit, d'aller par une tempête pareille, fit-elle en l'amenant devant la grande cheminée où flambait un rapide feu de pin. — dis-moi ce qui t'a fait venir chez moi ? Saturnin n'eut pas à s'expliquer beaucoup : la Ferragut hocha trois fois sa tête parcheminée, reprit un verre de liqueur, et grogna un peu, avant de parler d'une voix grave. — Vois-tu, mon petit, les habitants de notre village ont eu bien du malheur. Cette année a mis à l'épreuve bien des esprits, bien des ventres et bien des espoirs. Il y a eu la guerre et l'épidémie au printemps qui a emporté les jeunes qu'on nous avait laissés. Je ne parle pas des récoltes qui n'ont pas été fameuses. Il faut que tu comprennes, Saturnin : toi, tu es resté là haut, dans tes collines, avec les bêtes, le ruisseau et tous les parfums que t’apporte le vent. Eux, en bas, ils ont souffert, ils ont perdu des êtres chers, ils ont vu des chambres désertes. Alors aujourd'hui, malgréleurs grosses voix et tous ces grands gestes qu'ils font lorsqu'ils se rencontrent, ils se retrouvent fatigués. Ils se sentent vieux, ils sont vieux. C'est terrible car ils ont perdu l'essentiel : la joie de vivre. - Perdre un tel trésor, dit-elle, c'est attirer le malheur. - Il faut ramener la joie de vivre ! - Et ça une seule personne est capable de le faire : c'est toi ! Si Saturnin avait été quelqu'un comme vous et moi, il aurait pensé que la vieille femme se moquait de lui. Mais un lien étrange s'était tissé entre le jeune pâtre et la vieille rebouteuse ; Saturnin sut alors que jamais Blanche Ferragut n'avait été aussi sérieuse.

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  4. 11/18/2025

    5- La colère de Sidonie Muge

    Sidonie avait débarqué chez la rebouteuse, la coiffe de travers, et les cheveux sur l’oeil. - Te lou dise : as plus ges de cor ! n'avait cessé de hurler Sidonie. ( Je te le répète : tu n'as plus de coeur !) Et la vieille, qui connaissait sa partition, s'était contentée de répondre d'une voix tremblante : - S'un jour auriéu cresegu que me diguèsses de causo ansin. ( Je n'aurais jamais cru, que tu me dirais un jour des choses pareilles. ) Les orages les plus violents sont souvent ceux qui cessent le plus vite... Sidonie avait fini par s'écrouler sur une chaise avant de fondre en larmes. Blanche, le visageimpassible, s'était alors levée, avait fait un signe d'apaisement à Saturnin puis avait posé sa main sur la nuque de Sidonie. A petits mots, la vieille femme avait entrepris, pendant trois heures de cadran, de convaincre Sidonie de laisser partir son fils. Longtemps, bien longtemps après, Saturnin que ce monologue bourdonnant avait fait s'assoupir à même les tomettes, s'était réveillé en sursaut pour voir sa mère accepter, d'un air fiévreux, une petite bourse de velours vert dans laquelle, lui avait-il semblé, teintaient des pièces. - Cet argent, je l’ai accepté, il est pour toi. Il est pour ton voyage, pour ce que tu dois faire. Je n'en veux pas un sou. Blanche m’a expliqué.Elle m’a dit aussi le malheur qui allait s’abattre sur nous. Tu es un homme, maintenant. - Allez zou, il faut que je prépare ta biasse et tes habits. (Saturnin mit sa biasse à l'épaule et jeta un regard empli d'appréhension derrière lui.) Il était quatre heures du matin.

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  5. 11/18/2025

    6- Arrivée à marseille

    - Fichtre, c'est pas bien compliqué, lui avait dit un garçon de café à la chevelure luisante. Vous allez par la rue Saint-Ferréol, vous tournez à la Canebière pour descendre jusqu'au Vieux Port, vous le contournez par la droite, vous êtes au Panier. Pas compliqué, il en avait de belles ce gominé ! Plusieurs fois, notre pauvre Saturnin avait manqué de se faire renverser par un de ces attelages à quatre chevaux qui, cuirassés et noirs, semblaient être conduites par le diable en personne. Pour vrai, il faillit abandonner. Tout ce bruit, ces cris de cochon qu'on égorge, qu'on lui lançait presque sous le nez : "Raccommodeur de chaise ! ", "Limaçons ! limaçons !", "Belles fleurs, belles fleurettes, fleurinettes à qui veut !", "Demandez lePetit Provençal ! ", ces sabots ricochant sur les pavés jonchés d'épluchures et de papiers gras ! Serrant les dents, il évoqua le visage de sa mère, ses chères collines qui savaient si bien lui offrir le ciel. - Oh collègue ! Tu débarques de ton pays, toi. Té, il n'y a qu'un pacoulin, sauf ton respect, pour me faire des yeux de Gobie devant cette affreuse agitation. Tu viens chercher fortune ? - Oh, non, répondit Saturnin avec un geste vif. Je dois aller chez le cousin d'une dame de mon village. Il doit m'apprendre, je dois travailler... - Oh, pauvre ! Travailler ? mais c'est une malédiction, une vraie déformation de la vie ! Ce fainéant, qui répondait au nom d'Emile Bouffareli, n'avait jamais travaillé de sa vie. - Après tout, dit-il en s'étirant, j'ai encore un peu de temps avant mon curaçao de onze heures. Donne-moi l'adresse de ce cousin, je vais t'y emmener.

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  6. 11/18/2025

    7- Les pescadous

    - Bonjour madame Rouffe ! - Môssieur Bouffareli ! répondit la poissonnière, en laissant traîner ses syllabes. Que me vaut l'honneur de ta visite ? - Je vous amène une connaissance de votre cousine, dit Bouffareli, en poussant Saturnin contre l'étal. - Qu'est-ce que ça ? D'une main tremblante, celui-ci tendit la lettre. - Marguerite, vient ici ! Marguerite lut d'une voix flûtée les recommandations de Blanche Ferragut. - Tu viens donc de là-haut ? dit la poissonnière, adoucie. Et comment va ma cousine ? Tu me diras ça ce soir. J'ai du monde... Amènes-le moi à la maison. Je te donnerai des violets quand tu repasseras. Bouffareli acquiesça et prit Saturnin par la manche.- Et faites attention de pas me les réveiller en arrivant ! - Titin, viens voir ! - Qu'es aco ?- Tu le connais ? - Non, et toi ? - Moi ? Cette estrasse qui emboucane toute la cuisine ? Ça m'étonnerait ! Saturnin sentit un pied lui secouer les flancs. Il ouvrit les yeux : deux hommes massifs aux visages burinés, vêtus de pantalons de toile et de maillots rayés se tenaient au dessus de lui. - Qui es-tu ? Saturnin expliqua aussitôt que c'était la poissonnière qui lui avait conseillé de venir ici. il exhiba la lettre de Blanche Ferragut. Le plus jeune s'en empara, la parcourut avec difficulté avant de se tourner vers celui qui, la ressemblance le laissait deviner, semblait être son père. - Ça a l'air vrai, son histoire. - Ma foi, dit le père en s'étirant, la mère nous dira ça tout à l'heure. En attendant, fais nous le café. Titin pressa Saturnin de questions. Celui-ci, mis en confiance, révéla le but de son voyage. - Ne leur dis pas les raisons de ton voyage, hein ? Ça compliquerait les choses. Tu diras que tu es là pour apprendre le métier. La mère, elle a toujours bien aimé la cousine Blanche, alors ça devrait passer comme une lettre à la poste...

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  7. 11/18/2025

    8- Titin le pêcheur

    En mer, entre le moment où l'on remontait la palangre et où on regagnait le port pour décharger les poissons, Titin et Saturnin se lançaient dans des discussions passionnantes qui faisaient hausser les épaules du père Rouffe. Au contact de Titin, notre Saturnin perdit un peu de ses manières empruntées. Il se surprit à ne plus bégayer. Il s'étonna de trouver les mots pour dire ce qu'il ressentait, pour faire comprendre à Titin le malheur qui guettait son village et l'importance que prenait sa mission. Il devina que ces progrès, ils les devaient à ce grand gaillard aux mains rongées par le sel, à cette façon qu'il avait de l'écouter, de ne pas l'interrompre quand ses paroles traînaient un peu. Il comprit que, grâce à la connaissance d'autres contrées et d'autres hommes, Titin avait acquis une sagesse faite de patience et de curiosité qui permettait à ceux qui le rencontraient de devenir meilleur. Car parler avec Titin c'était sentir que ce qu'on disait, même si ce n'était pas toujours bien malin, avait de l'importance. Le pointu se balançait doucement, Marseille resplendissait sous le soleil de l'aube et la voix de Titin distillait à Saturnin un peu de cette sagesse des voyageurs. - Toutes ces rencontres, ça m'a appris deux choses. La première est qu'il ne faut jamais hésiter à aller voir ailleurs : ça fait du bien au cabeston et ça chasse les idées noires. La seconde c'est que plus tu rencontres de gens différents de toi, mieux tu te connais quand tu les quittes. - Cela fait maintenant six jours que tu es avec nous. Tu as goûté au métier de pêcheur, tu as vu la mer et je t'ai dit ce que je savais de ses richesses. Je crois que tu as appris quelque chose qui sera utile. Je crois aussi que ce n'est pas suffisant et qu'il te faut chercher encore. Saturnin acquiesça en silence. Il sentait que Titin avait raison.

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