C’est sûrement ce que je porte de plus lourd : un sac invisible, plein de chiffres, de culpabilité et de honte, que je traîne depuis que j’ai l’âge de m’intéresser à ce que je mange. J’ai un trouble du comportement alimentaire, qui ne se voit pas et que tous mes proches vont découvrir aujourd’hui. Ou peut-être devrais-je dire, une relation profondément troublée avec la nourriture ? L’étiquette est-elle nécessaire ? Et est-ce que cette obsession marque la peau au point de faire de moi un individu à risque pour toujours ? Pendant longtemps, jusqu’à récemment même, je n’ai jamais questionné mon rapport à mon alimentation et je suis convaincue que c’est le cas de beaucoup d’autres pourtant concernés par le sujet. D’abord parce qu’en France, l’alimentation est érigée en culture, en art de vivre, alors comment poser sur la table ce qui ressemble à une trahison ? Ensuite parce que le trouble du comportement alimentaire, dans l’imaginaire collectif, est spectaculaire ; c’est celui des corps qui s’effacent jusqu’à l’alerte. À mon sens, l’une des premières problématiques, c’est qu’il peut justement s’installer insidieusement dans un corps sans toujours en modifier la forme et ainsi être parfaitement invisible pour soi comme pour les autres. Le mien a pris racine dans le premier complexe, puis dans le premier régime, encouragée par la validation du regard des autres - “Tu as maigri ? Ça te va bien !” -, puis dans tous les régimes suivants, jusqu’à prendre l’habitude d’ajuster, voire de punir, le repas d’après en fonction du repas d’avant. De l’extérieur, cela pouvait ressembler à de la discipline ; de l’intérieur, c’était l’obsession sourde du corps, de ce à quoi il ressemble, de ce à quoi il doit ressembler pour avoir le droit d’exister dans cette société. Les remarques sur le corps des filles, des femmes, commencent très tôt et ont un impact considérable : sur la façon dont elles se regardent, sur la valeur qu’elles s’accordent en fonction de ce à quoi elles ressemblent, sur leur rapport à ce corps qui, de matière vivante et mouvante, devient un objet à figer coûte que coûte. J’ai traversé une partie de l’adolescence et les premières années de ma vie de femme sans avoir conscience de tout ça. Un jour, j’ai réalisé le temps que je passais dans une seule journée à penser à mon alimentation en comparaison des personnes autour de moi qui avait l’air de ne pas vraiment s’en soucier. J’étais étudiante et je vivais seule. Des comportements jusqu’alors ordinaires sont soudain devenus remarquables : je me suis vue inventer des prétextes pour éviter les repas partagés et pouvoir répondre en cachette à un besoin de frénésie alimentaire après lequel suivait systématiquement une période de jeûne ; je me suis vue sauter des dîners pour pouvoir partager une soirée avec mes copines tout en ayant en tête le nombre de verres que je ne devais pas dépasser pour rester sous le seuil des calories acceptables à la journée ; je me suis vue chercher à être ou à paraître toujours plus mince. Il se jouait donc quelque chose d’étrange mais ne pas en faire un sujet, c’était ne pas le faire exister et ça a duré comme ça des années. La maternité : le premier cessez-le-feu que mon corps a connu Ce qui a réellement fait bouger les lignes pour moi, c’est la maternité : j’ai vécu une grossesse, une deuxième, une troisième, en quatre années, et mon corps a porté cette expérience sans rébellion alors que je n’avais jamais investi ce projet auparavant. Il m’est alors apparu comme d’une autre utilité que celle de me rendre aimable. Naturellement, je me suis sentie comme redevable, comme reconnaissante, et puisque j’en avais terminé avec les grossesses, il était peut-être temps pour moi de commencer à considérer mon corps autrement que comme un outil à discipliner. Je me suis intéressée à son fonctionnement, à ses besoins, à ses spécificités, à mon alimentation en tant que science. Y mettre de la logique me plaisait. Au bout de quelques mois, je suis devenue experte de ma propre machine : comprendre mon corps a été une première étape salvatrice pour récupérer ce que l’on m’avait involontairement volé. Mon corps avait l’air d’apprécier cet égard. Mais les cycles de restriction et de frénésie persistaient, d’autant plus invisibles qu’ils étaient installés dans un corps en excellente santé, et je les gérais avec froideur. J’étais plus en forme que jamais mais concentrée tous les jours, toutes les heures, et toujours pleine d’obsessions. Ce trouble du comportement alimentaire, pour moi, c’est un vieux copain envahissant : celui que l’on a du mal à supporter mais dont la familiarité rassure, celui qui a les clés de la maison et qui débarque sans frapper ; à ce moment-là, il ne s’installait plus sur le canapé mais il rôdait encore dans l’entrée, vérifiant chaque matin le chiffre sur la balance pour seule preuve de ma valeur pour la journée. Plus ce chiffre était bas, plus j’avais confiance en moi. Chaque gramme avait son importance et surtout, son impact. Et puis, il y a eu une autre étape, récente et profonde, mais toujours pas définitive. J’ai souhaité si fort que cette obsession reste en 2025 que j’ai cru, un instant, qu’elle était partie. Ce n’est pas le cas, et j’ai même dû réécrire certaines de ces lignes dans lesquelles je me prétendais libérée parce que la réalité est plus nuancée. J’ai compris que tout ça n’était pas qu’une affaire de miroir, c’est ma réponse à un sentiment d’insécurité : quand je manque de stimulation, de mouvement intérieur, quand je m’ennuie, l’alimentation devient un raccourci pour retrouver une sensation de vie, une vibration immédiate et un moyen de neutraliser les émotions qui m’envahissent. D’ailleurs, les troubles du comportement alimentaire préfèrent-ils les individus particulièrement sensibles ? Savoir d’où ça part et comment ça se réveille change la donne, pas le jeu. Je sais les rouages de mon corps et les détours de ma tête, mais ce qui a tout changé, c’est d’accepter ce mécanisme et de composer avec cette part de moi. Ce qui m’apparaît clairement désormais, c’est que la liberté que j’ai déjà conquise ne veut pas dire qu’il n’y a plus aucune bataille. Je me pèse toujours plusieurs fois par jour. C’est donc une révolution toujours en cours. Je célèbre ce qui est mieux, et ces moments de grâce de plus en plus nombreux ; je vis avec les autres. En acceptant de déposer ce sac un peu plus souvent, je laisse de la place pour la joie, pour l’imprévu, pour cette féminité et cette sensualité que j’ai si longtemps étouffées. Il m’arrive même de trouver mon corps beau. Mon vieux copain n’a plus les clés de la maison, il n’est jamais très loin, mais aujourd’hui, j’ai enfin plus d’espace pour moi. Ce récit, c’est mon point zéro, le socle d’une relation complète avec mon corps. C’est en pensant que ce chemin personnel peut devenir une exploration collective que j’ai créé Pleine peau. Bienvenue chez toi. Fanny Get full access to Pleine peau at pleinepeau.substack.com/subscribe