Ces présences invisibles

Thibault Marthouret

« Ces présences invisibles » est une série de capsules audio qui accompagne l’ouvrage hybride "Hantise et soin, une (h)anthologie" (Éditions Le Bord de l’eau) qui réunit des textes de soignant·es, de bénévoles du soin, et ceux que Thibault Marthouret a rédigés lors de son Compagnonnage au CHU de Bordeaux. Chaque épisode interroge les liens entre création artistique, soin et hantise à travers des entretiens menés par Thibault Marthouret avec des auteur·ices, chercheur·ses et compositeur·ices. Ces capsules ouvrent un espace d’écoute où se croisent récits, pratiques et imaginaires.

  1. 8h ago

    Épisode 12 : Hantise et tricoteuses, les fantômes d’Amay. Invitées : Les tricoteuses d'Amay. Lectures : Claire Engel Bickert, Claire Mestre, Thibault Marthouret.

    En juin 2026, j’ai été accueilli en résidence à la Maison de la poésie d’Amay, en Belgique, pour poursuivre une recherchepoétique autour des sons fantômes et des souvenirs sonores : ces voix, ces bruits, ces environnements disparus qui continuent parfois de résonner dans nos mémoires. C’est dans ce contexte que j’ai rencontré les tricoteuses solidaires d’Amay, un collectif citoyen et solidaire composé defemmes qui se réunissent régulièrement et confectionnent des couvertures destinées aux enfants des écoles de la commune ou bien encore des écharpes pour les personnes âgées isolées. Le mardi 16 juin 2026, nous avons passé un après-midi ensemble, autour de quelques cafés et de nombreuses parts dequatre-quarts. Je leur ai demandé si elles connaissaient des histoires de fantômes, de maisons hantées ou si elles avaient elles-mêmes vécu des expériences troublantes. De cette conversation sont nés des récits d’apparitions, de voix de personnes disparues, de coïncidences inexpliquées, mais aussi des souvenirs d’enfance, des histoires de famille et des réflexions sur le deuil, la mémoire et la transmission. Ce qui importe ici n'est pas de déterminer ce qui relève du surnaturel mais d'écouter ce que ces récits rendent possible : laréapparition de souvenirs, la circulation de paroles parfois intimes, la présence persistante de celles et ceux qui ne sont plus là. L'épisode se termine par plusieurs lectures de textes issus de Hantise et soin. Une (h)anthologie (Éditions Le Bordde l'Eau, préface de Mathieu Simonet) : un extrait de « Sur lefil » par Claire Engel Bickert, « l’enfant et les fantômes » parClaire Mestre et deux poèmes issus de L'air de rien (cahierfantôme), le livre de poésie qui vient clore cet ouvrage hybride. Claire Engel Bickert est chargée de mission sur les pratiques narratives en santé au Samusocial de Paris. Claire Mestre est psychiatre-psychothérapeute et anthropologue, responsable de la consultation transculturelle au CHU de Bordeaux. Je remercie chaleureusement les tricoteuses d'Amay pour leur accueil, leur confiance et la générosité de leurs récits, Jeanne Baumans et François Laurent, dit l'Ami Terrien, pour avoir rendu cette rencontre possible, ainsi que David Giannoni, Cathy Lebrun, Fabien Di Maria et toute l'équipe de la Maison de la poésie d'Amay, qui accueille notamment les éditions Abrapalabra et maelstrÖm reEvolution.

  2. 8h ago

    Épisode 11 : Hantises, hallucinations et états de conscience modifiés. Invités : Isabelle Galichon, Daniel Laforest, Chloé Mercier, François Tison

    Que disent les hallucinations de notre rapport au réel ? Comment comprendre ces présences qui surgissent dans les situations de deuil, de maladie ou de grande vulnérabilité ? Et quelle place la littérature peut-elle occuper dans l'exploration de ces expériences ? Enregistrée le 6 juin 2026 à Cap Sciences, à Bordeaux, à l'occasion du lancement du podcast Ces présences invisibles, cette rencontre réunit Daniel Laforest, professeur d'études françaises à l'Université de l'Alberta, François Tison, neurologue au CHU de Bordeaux et professeur à l'Université de Bordeaux, et Chloé Mercier, chercheuse en sciences cognitives au centre Inria de l'Université de Bordeaux, dont les interventions ont été préalablement enregistrées. La discussion est animée par Isabelle Galichon, cotitulaire de la Chaire Médecine narrative – Hospitalité en santé. À la croisée des études littéraires, des neurosciences et de la médecine narrative, les échanges explorent les frontières mouvantes entre perception, mémoire, imagination et hallucination. Des expériences de présence des défunts aux recherches contemporaines sur les psychédéliques, il s'agit d'interroger ce que ces phénomènes révèlent de notre conscience et de notre manière d'habiter le monde. La discussion s'attarde notamment sur le rôle du récit dans l'intégration des expériences non ordinaires de conscience. Une situation bouleversante peut-elle devenir thérapeutique sans être mise en mots ? Les psychédéliques favorisent-ils réellement la créativité ? Les témoignages de Patrick Autréaux, Laurence Nobécourt et Camille Laurens, extraits de leurs entretiens pour Ces présences invisibles, viennent nourrir ces réflexions. Ils évoquent tour à tour l'apparition apaisante d'une grand-mère disparue au moment d'un diagnostic de cancer, une expérience psychédélique vécue comme une reconnexion au vivant, et la présence persistante d'un enfant disparu qui continue d'accompagner l'écriture et la vie. Une conversation sur les pouvoirs et les limites de la narration, sur les formes de présence qui traversent nos existences et sur ce que la littérature et les sciences peuvent apprendre l'une de l'autre lorsqu'elles s'approchent de l'inexplicable. Avec : Daniel Laforest, professeur d'études françaises à l'Université de l'Alberta François Tison, professeur de neurologie à l'Université de Bordeaux et neurologue au CHU de Bordeaux Chloé Mercier, chercheuse en sciences cognitives au centre Inria de l'Université de Bordeaux (interventions enregistrées) Isabelle Galichon, cotitulaire de la Chaire Médecine narrative – Hospitalité en santé (animation) Thibault Marthouret, poète et créateur du podcast Ces présences invisibles Extraits sonores : Patrick Autréaux, Laurence Nobécourt et Camille Laurens. Rencontre organisée à Cap Sciences, Bordeaux, le 6 juin 2026, dans le cadre du projet Ces présences invisibles : hantise et soin. Podcast hébergé par la Chaire de Philosophie à l'Hôpital.

  3. Oct 4

    Épisode 10 : Dans le ventre du fantôme. Invité : Sylvain Griotto.

    Dans cet épisode, le pianiste et compositeur Sylvain Griotto explore les liens entre musique, fantômes, écoute et soin. De Mozart à Schubert, de Karlheinz Stockhausen à John Cage et Philip Glass, il montre comment une présence spectrale peut surgir non seulement du sujet d’une œuvre, mais de sa forme même : un son qui revient, une musique que l’on croit reconnaître sans jamais véritablement l’entendre, un silence qui fait affleurer des présences, ou encore une temporalité tellement dilatée que l’auditeur se retrouve « dans le ventre du fantôme ». L’entretien commence par l’histoire de la rencontre entre Sylvain Griotto et Thibault Marthouret, réunis en 2025 àl’occasion de la première édition du Studio Zoom Poésie-Musique, initiative du Printemps des Poètes, de la Maison de la Poésie de Paris et de la SACEM. De cette rencontre est née une pièce commune inspirée notamment des Folk Songs de Luciano Berio. Le compositeur revient également sur Démos, dispositif d’éducation musicale et orchestrale à vocation sociale auquel ilparticipe comme compositeur. Au-delà de l’apprentissage musical, l’expérience engage enfants, familles, musiciens et travailleurs sociaux et permet d’envisager la musique comme une pratique collective susceptible de créer du lien et de développer l’écoute. Les fantômes prennent ensuite possession de l’entretien. Dans son récital Les Fantômes d’Hérouville, Sylvain Griotto fait dialoguer le piano avec le fantôme du compositeur Michel Magne et l’histoire du mythique château d’Hérouville, devenu dans les années 1960 un studio résidentiel où enregistrèrent notamment Elton John, David Bowie et Jacques Higelin. Mais comment un fantôme peut-il apparaître dans la musique elle-même ? Sylvain Griotto en repère la présence chez Mozart puis dans le célèbre quintette à cordes de Schubert. Avec Hymnen de Karlheinz Stockhausen, le fantôme devient une question d’échelle et de perception. La seconde partie de l’entretien interroge plus directement la capacité de la musique à prendre soin. Pour Sylvain Griotto,celle-ci passe notamment par l’apprentissage de l’écoute. Il évoque Satyagraha de Philip Glass, consacré à Gandhi et à la non-violence. La répétition caractéristique de cette musique contraint d’abord l’auditeur à modifier ses habitudes : accepter sa temporalité permet progressivement d’entendre commeconsidérables des variations qui semblaient infimes. « Il vous a appris à modifier votre écoute », explique Sylvain Griotto : l’oreille devient plus sensible. Cette attention nouvelle rapproche la musique de la médecine narrative : écouter une œuvre, comme écouter une personne, demande du temps. L’orchestre apprend aux enfants de Démos à s’écouter eux-mêmes et les uns les autres. Le soin apparaît alors moins comme une propriété intrinsèque de l’art que comme une disposition à l’attention, à l’écoute et au temps long. Sylvain Griotto se souvient enfin d’une œuvre de jeunesse du compositeur Francesco Filidei, partition destinée à être exécutée à l’intérieur même du corps : cligner des yeux, avaler sa salive, respirer. Une musique presque inaudible pour autrui, mais perceptible intimement par celle ou celui qui l’interprète. Pour Sylvain Griotto, cette expérience relève presque du « traitement » : elle nous invite à écouter et à écrire nos propres « musiques de l’intime ». L’épisode se termine par « Cosmic Mirage », extrait d’une collaboration de Sylvain Griotto avec le musicien électronique Jeff Mills. À partir du Beau Danube bleu de Johann Strauss, l’orchestre fait apparaître une œuvre que l’on croit constamment reconnaître mais qui ne se donne jamais à entendre dans son intégralité : fragments, souffles et texturesdessinent le mirage d’une musique absente. Une nouvelle manière, en somme, de faire entendre un fantôme. Puis vient « Folk Song perdue », la pièce créée par Sylvain Griotto et Thibault Marthouret dans le cadre du Studio ZoomPoésie-Musique et donnée en décembre 2025 à la Maison de la Poésie de Paris.

  4. Oct 4

    Épisode 9 : Perdre pour grandir. Invitée : Laurence Nobécourt Lecture : M. Caterina Manes Gallo

    Dans ce second épisode, la romancière et poétesse Laurence Nobécourt explore les liens entre perte, hantise, écriture et guérison, à travers plusieurs de ses livres et notamment son dernier roman, La Petite sauvage, paru en janvier 2026 chez Grasset. L’entretien s’ouvre sur l’idée d’une « seconde naissance » : après celle du corps viendrait celle de notre dimension symbolique et profondément humaine, qui ne peut advenir sans perte et deuil. Pour Laurence Nobécourt, « on est obligé de perdre » pour grandir. Que reste-t-il à écrire lorsqu’on accepte véritablement de perdre ? La création apparaît alors comme une négociation avec la disparition. Cette réflexion traverse depuis longtemps son œuvre. Dans Grâce leur soit rendue (Grasset, 2011), la mort d'un personnage devient une expérience de passage : au moment de mourir, il découvre avec une intensité nouvelle l’amour de ses proches et bascule dans un univers aquatique. Cette scène conduit Laurence Nobécourt à évoquer certaines de ses propres expériences de perte de connaissance, au cours desquelles elle dit avoir éprouvé d’autres formes de présence et de réalité. Sans chercher à leur donner valeur de preuve, elle raconte combien ces expériences ont transformé son rapport à la mort et nourri son imaginaire littéraire. Les temporalités se superposent également dans son œuvre. À la fin de Grâce leur soit rendue, la métaphore de la ruche fait apparaître le temps comme une juxtaposition d’alvéoles : passé, présent et futur ne seraient plus disposés sur une ligne, mais coexisteraient dans différentes « poches de temps ». Cette intuition donnera naissance, plus de dix ans après, à Opéra des oiseaux (Grasset, 2022). Avec La Petite sauvage, la romancière explore une autre forme de hantise : celle des fantômes familiaux et des héritages transmis de génération en génération. Le roman met en scène Dune et la petite fille qu’elle a été, confrontées à la mort des parents, à une succession qui déchire la fratrie et à la nécessité de comprendre les blessures et les secrets qui parcourent l’arbre familial. Cette enquête est aussi une enquête du soin. Dune découvre parmi ses ancêtres des médecins liés à l’histoire de la psychiatrie et des maladies nerveuses. Pour Laurence Nobécourt, prendre soin ne relève pas ici d’une métaphore : elle évoque son propre parcours de guérison et la place majeure qu’y a occupée la littérature. Écrire permet de dénouer les liens de rivalité et de domination transmis au sein d’une famille. De cette traversée naît une possibilité d’apaisement. Revenant au récit de Caïn et Abel, Laurence Nobécourt imagine la littérature comme cette parole manquante entre les deux frères : une parole qui, à travers les siècles, ne cesse de « faire lien ». Les écrivains qu’elle a lus adolescente — Antonin Artaud, Georges Bataille ou Friedrich Nietzsche — ont ainsi constitué pour elle des présences parfois plus vivantes que celles de son entourage. Écrire relie aux morts et au passé, mais crée aussi du lien entre les vivants et, peut-être, avec celles et ceux qui viendront. L’épisode se termine par « Fantôme de soi », extrait de Hantise et soin. Une (h)anthologie (Éditions Le Bord de l’eau, 2026), lu par son autrice, M. Caterina Manes Gallo. Dans ce texte, un trajet en taxi devient l’occasion de disparaître quelques instants de soi-même : être là sans y être, « évanescent, invisible, absent mais présent », et éprouver cette forme paradoxale de liberté qu’offre le devenir-fantôme. M. Caterina Manes Gallo est professeure émérite en sciences de l’InfoCom (Université Bordeaux Montaigne). Elle travaille en analyse du discours sur les dynamiques verbo-gestuelles dans les interactions impromptues et/ou finalisées. Publications : La gestuelle dans l’interaction verbale finalisée : le sens qui échappe au verbe (2023) et Notes sur la transmutation d’une influence : “L’autre fille” et “Mémoire de fille” de Annie Ernaux (2025).

  5. Sep 6

    Épisode 8 : Les fantômes sont des plis du temps. Invitée : Cole Swensen Lectures : Noëlle Garnerone, Claudie Peyrou.

    Dans cet épisode la poétesse, traductrice, essayiste et universitaire américaine Cole Swensen nous invite dans l’univers spectral de Gravesend, publié en 2010 chezWave Books, un livre de poésie qui prend pour point de départ la ville anglaise du même nom afin d’interroger ce que nous appelons « fantôme ». L’entretien s’ouvre sur la première des trois questions qui structurent Gravesend : « Have you ever seen a ghost?/ Avez-vous jamais vu un fantôme ? ». Cole Swensen partageune expérience personnelle qui permet d’emblée de déplacer la question du fantôme de la vision vers les autres sens. Dans Gravesend, les fantômes sont aussi des bruits, des voix, des traces : des phénomènes qui mettent en crise l’évidence de notre perception. Cole Swensen revient sur les récits recueillis pour le livre, notamment ceux de personnes qui ont fait l’expérience d'une présence sans jamais pouvoir la faire confirmer par autrui. Elle distingue les récits littéraires de fantômes, structurés parune intrigue, des personnages et une signification morale, des expériences rapportées dans la vie réelle, souvent très brèves et dépourvues de toute résolution. Alors que les fantômes des récits anciens revenaient généralement pour réclamer quelque chose (corps mal enterré, héritage, réparation), les fantômes contemporains semblent souvent n’avoir plus rien à demander. Ils sont des inconnus, des présences sans intention apparente. Dans Gravesend, Cole Swensen imagine que certains d’entre eux reviennent, non par vengeance, amour ou chagrin, mais par habitude. Le fantôme est envisagé ici comme une figure de la répétition, « a fold in time / un pli temporel », une superposition de différents moments. « How did Gravesend get its name? / D’où Gravesend tire-t-elle son nom ? » Le nom de la ville devient le point de départ d'une enquête historique et linguistique. Gravesend est à la fois un lieu associé aux départs vers les territoires colonisés et celui où Pocahontas mourut en 1617, sur le chemin de son retour vers l'Amérique. La ville est lieu de passage, de disparition etde retour, traversé par les fantômes de l'histoire coloniale. Cole Swensen raconte son enquête auprès des habitant·es dans les pubs et les commerces, où les interprétations du nom de la ville donnent lieu à des récits parfois macabres, parfois absurdes, parfois franchement comiques. La troisième question, « What do you think a ghost is ? / Qu’est-ce qu’un fantôme, selon vous ? », ouvre sur la nature même des fantômes. Cole Swensen les compare à des anomalies, des « glitches » dans les lois physiques. Toutefois, l'idée de devenir un fantôme révèle aussi un désir profondément humain : celui de rester dans le monde, de continuer à être là malgré la mort. L'entretien aborde les soins palliatifs et les formes d'accompagnement qui permettent de laisser une trace, d'écrire ce qui va manquer, de penser l'après soi. Cole Swensen envisage la présence auprès d'une personne mourante comme une expérience qui peut élargir nos capacités perceptives, une manière d'approcher ce « sens fantôme » qui traverse tout son livre. Cet épisode s’ouvre sur deux extraits de Hantise et soin (Éditions Le bord de l’eau ; 2026) : « Rien » de Noëlle Garnerone et « L'ombre blanche » de Claudie Peyrou, toutes deux infirmières. Noëlle Garnerone exerce en médecine palliative et au Centre d'évaluation et de traitement de la douleur adulte du CHU de Bordeaux. Claudie Peyrou travaille actuellement au sein de la coordination des admissions au centre hospitalier de Cadillac. L’ombre blanche est un témoignage plus qu’un récit, un évènement qu’elle a vécu personnellement en milieu de soin. L'entretien avec Cole Swensen a été enregistré en février 2026 au Banff Centre for Arts and Creativity, au Canada. Cole Swensen a répondu aux questions de Thibault Marthouret en anglais, puis elle a traduit ses réponses et les a enregistrées elle-même en français. Une version anglaise intégrale de l'entretien sera également proposée.

  6. Sep 6

    Épisode 7 : Où les morts prennent soin des vivants. Invitée : Laurence Nobécourt. 
Lecture : Marie-Hélène Bouchet

    Dans cet épisode, la romancière, poétesse et essayiste Laurence Nobécourt revient sur les hantises qui traversent son œuvre et sur les liens qu’elles entretiennent avec le soin, la perte et l’écriture. Elle évoque les effondrements à partir desquels peuvent naître les œuvres, et notamment son histoire de naissance, l’expérience précoce de l’abandon, ainsi que la manière dont la littérature et le langage ont constitué pour elle une terre d’accueil. Elle affirme ainsi que l’écriture lui a « sauvé la vie ». La romancière interroge la dimension profondément thérapeutique qu’elle reconnaît à la littérature, tout en revenant sur le moment où l’écriture elle-même est devenue une forme d’aliénation, comme s’il fallait sans cesse justifier son existence par le fait d’écrire. Cette tension entre vie, mort et écriture traverse son roman Grâce leur soit rendue (Grasset, 2011). Laurence Nobécourt y fait mourir Unica, personnage auquel elle confie certaines expériences et certains états psychiques qu’elle-même a traversés. Le suicide du personnage devient alors, dans son propre parcours d’écriture, une manière de déplacer dans la fiction une hantise intime et de réaffirmer son propre choix de vivre. L’échange explore la façon dont la littérature peut accueillir les expériences les plus douloureuses, les transformer et parfois permettre de leur donner une autre forme. La conversation aborde aussi le rapport singulier de l'écrivaine au temps, à la mémoire et à la fiction. Elle évoque une littérature capable de brouiller les frontières entre les temporalités et d’élargir notre perception du réel. La hantise apparaît comme ce qui circule entre les êtres, les époques et les mondes, et comme la possibilité d’une présence qui persiste. Enfin, Laurence Nobécourt revient sur une expérience qui a profondément marqué son rapport au monde et sur la découverte d’un « amour inconditionnel » qu’elle dit avoir pressenti dès l’enfance. Elle évoque alors la littérature comme une manière de traverser le temps et d'élargir les frontières du réel, mais aussi comme un lieu où peuvent se retrouver des liens que l’existence ordinaire tend à faire disparaître. De la hantise des morts à la recherche d’une présence au monde, l’entretien dessine ainsi un chemin où soin, création et vivant demeurent étroitement liés. L’épisode s’achève par une lecture, celle du texte « porte ouverte », extrait de l’ouvrage collectif Hantise et soin (ÉditionsLe Bord de l’eau, 2026), par son autrice, Marie-Hélène Bouchet. Médiathécaire au CHU de Bordeaux, Marie-Hélène Bouchet rencontre chaque semaine des patientes et des patients dans les services hospitaliers. Elle leur propose gratuitement des livres, de la musique et des films. Elle a auparavant enseigné à l’Institut National des Jeunes Sourds de Gradignan et a publié plusieurs articles consacrés à l’histoire des personnes sourdes.

  7. Aug 2

    Épisode 6 : Les fantômes circulent : du Dibbouk aux mélodies qui hantent. Invité : Jean-Sébastien Noël. Lectures : Cécile Bartholome, Pierre Boyer et Claire Mestre.

    Dans cet épisode, l'historien, compositeur et maître de conférences Jean-Sébastien Noël propose une réflexionsur la hantise mobilisant deux des champs qui marquent son parcours : l'histoire et la création musicale. À travers son travail consacré aux mémoires sonores du génocide des Juifs d'Europe, aux musiciens ashkénazes et aux archives musicales du XXᵉ siècle, il interroge la manière dont les historiens composent avec les silences, les absences et les traces incomplètes. L'entretien revient notamment sur la notion de « moment spectral », développée par l'historienne Caroline Callard, ainsi que sur la nécessité de construire une juste distance face aux objets d'étude les plus sensibles, sans renoncer à l'émotion qu'ils suscitent. L'échange explore également les liens entre mémoire, musique et disparition. Jean-Sébastien Noël évoque son intérêt pour des compositeurs tels que Luigi Nono ou Béla Bartók, ainsi que pour la poésie de Paul Celan, dont un vers a donné son titre à la thèse qu’il a consacrée aux rapports entre musique, mort et mémoire chez les compositeurs juifs ashkénazes : Le silence s’essouffle (PUN – Éditions Universitaires de Lorraine, 2016). Il réfléchit aux limites de l'archive historique, à ce que les silences documentaires disent encore des disparus, et à la manière dont le travail de l'historien consiste moins à combler les absences qu'à rendre perceptibles les zones d'ombre qui traversent touteconnaissance du passé. L'entretien aborde enfin sa pratique de compositeur et la création de l'habillage sonore original de la série de podcasts « Ces présences invisibles ». Il revient sur le dialogue entre composition assistée par ordinateur et réécriture de matériauxmusicaux anciens, notamment autour de la mélodie traditionnelle « The Last Rose of Summer » qui irrigue plusieurs des pièces composées pour le projet. Il montre ainsi comment la musique peut devenir un espace où les présences disparues continuent de se faire entendre. Jean-Sébastien Noël souligne enfin les résonances entre le travail de l'historien et celui des soignantes et des soignants. Sans prétendre réparer les blessures du passé, la recherchehistorique peut, selon lui, contribuer à remettre en lumière des existences oubliées, à rendre visibles des expériences longtemps demeurées dans l'ombre et à ouvrir un espace de compréhension où mémoire, création et transmission serejoignent. L'épisode s'ouvre sur une lecture par Pierre Boyer de son texte « La hantise de l'urgentiste », extrait de l'ouvrage hybride Hantise et soin (Éditions Le Bord de l'eau, 2026). Pierre Boyer a été médecin urgentiste pendant vingt ans. Il exerce aujourd’hui comme généraliste dans un centre de santé et anime des ateliers de médecine narrative en Périgord. Enfin, c’est sur trois lectures de textes issus du même ouvrage que s’achève l’épisode : « L'empreinte glacée d'un regard » de Cécile Bartholome, infirmière depuis près de trente ansen médecine gériatrique et en soins palliatifs qui dirige actuellement un institut de formation paramédicale ; « Premier cri » de Claire Mestre, psychiatre-psychothérapeute et anthropologue responsable de la consultation transculturelle au CHU de Bordeaux, puis « En bord de hantise » de Thibault Marthouret, consacré au geste d'accompagner l'écriture des soignantes, des soignants et des bénévoles du soin lors des ateliers du projet « Ces présences invisibles : hantise et soin ».

  8. Aug 2

    Épisode 5 : L’être-poussière qu’on fait de nous. Invitée : Laure Gauthier. Lecture de Marie Gaudou.

    Dans ce second épisode, Laure Gauthier poursuit sa réflexion sur les rapports entre langage, corps, temps et création. Elle revient sur la nécessité de préserver, au sein de l'écriture,des espaces de silence, de respiration et de lenteur capables de résister à l'accélération contemporaine. Elle évoque l'importance du blanc, de la césure et des contre-rythmes, ainsi que sa méfiance envers les répétitions trop faciles, pour défendre une langue qui laisse résonner le monde plutôt qu'ellene le recouvre. L'entretien explore également le « devenir fantôme » : la manière dont les individus peuvent être progressivement dépossédés de leur singularité par les logiques néolibérales,la normalisation des langages, la prolifération des acronymes, l'évaluation permanente ou encore l'effacement des complexités de la langue. Face à ces formes de dé-subjectivation, elle défend la poésie comme un espace derésistance, où chacun peut retrouver une langue propre, préserver son altérité et demeurer vivant dans son rapport aux autres. L'échange revient sur la place du corps dans son parcours d'écriture. Laure Gauthier évoque une maladie auto-immune et explique comment cette expérience de la fragilité a nourri uneréflexion sur la lamentation, l'écoute et la joie de vivre. L'écriture peut devenir un geste d'« oxygénation » du réel, une manière de rendre souffle à ce qui risque de disparaître, qu'il s'agisse de figures oubliées, de récits figés par les représentations ou de parts invisibles de l'expérience humaine. Enfin, les liens entre poésie, soin et psychiatrie sont évoqués. Laure Gauthier réfléchit à la proximité entre création poétique et travail psychique, à l'importance d'accueillir les fragilités sans les réduire à des normes, et à la capacité de la littérature àouvrir des lieux d'hospitalité pour les existences blessées. À travers son intérêt pour les archives, les légendes, les figures médiévales ou les voix marginalisées, elle affirme une même volonté : préserver ce qui menace de s'éteindre et maintenir vivantes les présences invisibles qui traversent les langues, les corps et les mémoires. L'épisode se clôt par une lecture du texte de Marie Gaudou, « Mythologie de couloir », issu de l'ouvrage hybride Hantise et soin (Éditions Le Bord de l'eau, 2026), par son autrice. Marie Gaudou est Médiatrice Santé Paire en pédopsychiatrie.

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