Cette semaine, nous recevons Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, qui publie son dernier ouvrage "Après l'Occident ?" (Éditions Perrin et Robert Laffont). Soutien à l'Ukraine, autonomie militaire de l'Union européenne et relation avec les États-Unis, il commente les dossiers brûlants auxquels sont confrontés les Européens. Les eurodéputés ont approuvé le prêt européen de 90 milliards d'euros pour aider l'Ukraine face à la Russie, notamment pour acheter des armes. Selon Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères du gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002), "il faut aider l'Ukraine à tenir bon et à préparer la suite car à un moment donné, il y aura un compromis douloureux". Hubert Védrine explique partager l'avis "de vieux réalistes américains, bien avant Trump : les États-Unis ont très mal géré la Russie d'après l'URSS [...] Il fallait agir autrement que de traiter la Russie en quantité négligeable. Et de toute façon, la Russie doit redevenir un interlocuteur. [...] L'opinion française et l'opinion européenne sont complètement binaires : tout est la faute de Poutine qui est un monstre." Selon lui, Donald Trump "n'a pas complètement abandonné" l'Ukraine : "Depuis un an, il prétendait qu'il allait abandonner l'aide militaire et financière, les données satellites, il ne l'a pas fait. En fait, nous sommes entre les deux et nous ne savons pas ce que ça va donner." "Orban avait dit qu'un jour ou l'autre nous devrions reparler à Poutine" Le Premier ministre hongrois Viktor Orban, farouche opposant à l'aide à l'Ukraine, s'oppose à ce prêt de l'UE destiné aux Ukrainiens. Son pays ne participera d'ailleurs pas à ce prêt commun, tout comme la Slovaquie et la République tchèque. Selon Hubert Védrine, Viktor Orban est pourtant moins isolé qu'avant sur certains sujets : "Il avait dit qu'un jour ou l'autre nous devrions reparler à Poutine. Cela scandalisait la plupart des commentateurs en Europe de l'Ouest. Même si nous sommes horrifiés par ce qu'il a fait, cette position commence à être adoptée par d'autres pays, y compris par Macron ou Merz. Les Européens se rendent compte que nous ne pouvons pas laisser Trump gérer tout seul les relations avec la Russie." Pour la suite, les élections d'avril décideront du sort d'Orban : "Et peut-être les perdra-t-il, ce qui changerait la donne dans un sens plus positif !" L'autonomie militaire européenne "a toujours été irréaliste" En ce qui concerne les menaces de l'administration américaine de se désengager de l'Otan, Hubert Védrine estime "que Trump ne va pas au bout de sa démarche". "Le système militaro-industriel technologique américain veut garder ce lien car 70 % des dépenses de défense des Européens ne vont pas à l'Europe mais aux États-Unis. Ils veulent garder cela. Normalement ils n'ont pas intérêt à couper le lien." L'autonomie militaire européenne et le fait que l’Europe devienne un pilier de l'Otan "a toujours été irréaliste" estime l’ancien ministre français. Selon lui, l'autonomie est un "objectif" encore difficilement atteignable : "Quand Macron et Starmer réunissent la coalition des volontaires éventuels pour donner des garanties à l'Ukraine dans l'hypothèse du cessez-le-feu, tous les participants disent qu’il faut une garantie américaine." Il évoque une difficulté organisationnelle : "Pour avancer, il faudrait savoir quelles forces nous pouvons mettre à disposition. Quel état-major voulons-nous créer ? Qui donne les ordres ? Cela doit venir d'un élu démocratiquement, donc ce n’est pas l'Union européenne. Elle n'est pas compétente là-dessus." "Il faut investir dans des technologies d'avenir [...] technologiques et écologiques" Les Vingt-Sept se sont réunis en sommet informel cette semaine afin de discuter de la relance de la compétitivité européenne, en berne depuis de nombreuses années. "Les Européens ont voulu travailler moins, investir moins dans l'avenir, désindustrialiser. Ils ont fait l'inverse d'un programme de compétitivité depuis 20 ou 30 ans", constate Hubert Védrine. [...] "Il faut réinvestir, pas forcément en empruntant de l’argent puisque certains États membres ne veulent pas. Il faut investir dans des technologies d'avenir qui sont à la fois très technologiques et écologiques. [...] C'est un chemin de plusieurs années." "Il n'y a plus de couple franco-allemand depuis la réunification" Le couple franco-allemand est scruté car les deux pays sont considérés comme moteurs de l’Union européenne (UE). Entre le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz, les divergences sont multiples avec une Allemagne plus libérale, contre l’idée d’un grand emprunt européen. Les Allemands ont également soutenu la signature du traité de libre-échange entre l’UE et le Mercosur contrairement à la France : "Il n'y a plus de couple franco-allemand depuis la réunification", estime Hubert Védrine. "Nous sommes des pays fondamentalement différents. Si nous ne sommes pas d'accord, rien ne marche. Nous avons des désaccords sur plein de sujets, à commencer par l'énergie, notamment la question nucléaire, mais pas que. Il n'empêche que si nous voulons que la machinerie européenne fonctionne mieux, il faut que la France et l'Allemagne soient d'accord. Nous sommes différents, nous avons des désaccords mais qu'est-ce que nous pouvons faire quand même ? Il faut abandonner l'approche un peu sentimentale de la question. Il faut être beaucoup plus concret." La Première ministre italienne Giorgia Meloni et Friedrich Merz sont en pleine "bromance" ? Bien que la dirigeante italienne appartienne à la droite radicale, elle est alignée sur les positions du chancelier allemand sur certains dossiers. "Il ne faut pas négliger cette relation, c'est très important. Il ne faut pas le traiter de façon polémique. Il y a énormément de sujets où il y a convergence, comme l’immigration. Est-ce que cela veut dire qu’il y a des divergences sur tous les autres ? Non." Selon lui, la France doit se questionner sur les divergences entre sa politique et celle de l’Allemagne : "Qu’est-ce qu’on devrait faire ? C'est un sujet peu populaire parce qu'il faudrait que les Français travaillent plus finalement, investissent plus." Émission préparée par Agnès Le Cossec, Oihana Almandoz, Perrine Desplats et Isabelle Romero