Raconter par les bribes - Journal de voix tissées

lou dimay

Ce que je vais vous raconter ne se chuchote pas. Ne se hurle pas. Un liquide froid glisse entre mes mains. Je le réchauffe avec mes mots, avec ma voix. Je le réveille. Je m’y baigne pour le rendre vivant. Que la température s’ajuste. Sans choc thermique, cette fois. Je vais vous raconter les morts et les vivants du quotidien. Notre peau tannée au fil des jours, qui soudain se fissure. La chair qui parle avant la voix.

Episodes

  1. 06/23/2022

    Plus large que nos langages

    Je me jette dans le langage comme on se jette à l’eau Oripeau de corps-peau Accueillir l’écume au large du bois flotté Je danse une mère salée qui pique à mes souvenirs Source qui berce, mes sens naviguent Elle monte doucement la vague en moi Jambes cotonneuses Poitrine qui trésaille Ondes de choc, alvéoles gonflées La main s’agite Reflux d’instants La peau s’étire encore Trop grand, trop fort Quel océan accueillera nos larmes Derrière les draps, l’enfant rêve Tentures de coton serré Exploratrice de la maison Baignoire refuge aux flots menaçants Tissage de textures fluides Cape d’invisibilité Elle lève son ancre S’éloigne de la surface Vague, vague sur son dos Colonne liquide Elle est aqueuse, devient frisson Contour du monde Sa peau contient tous les peuples Accueille ses multiples silhouettes Je plonge Rides d’autres visages Souffle des abysses Plus froid que la terre sous mes ongles Je n’ai plus d’épaisseur, de pesanteur Je touche le fond au plat de mes paumes Le monde en haut s’estompe Passage vers l’indicible Je coule en piqué, mes jambes pleines Mouvements lisses m’enfoncent Alliées de la descente Ruines et reines des mers Scintillements protecteurs, traces dans le sable S’engouffrer Je te retrouverai Ta voix à mes oreilles Je suis brise et caverne Chavire l’ample nappe bleue Je suis remous de l’abîme Ridule qui gonfle Antre marine où sommeille l’histoire du monde Mémoires englouties Corps gonflés de sel Étoffe nautique, ciel des êtres d’écailles Plus large que nos langages Rideau mythique de nos lucidités Je plonge pour me retrouver Attraper dans le cratère les mots perdus Les ramener, ondoyer en surface Déferler Propagation d’ondes furieuses - Texte écrit lors d'un atelier proposé par Alice Legendre - le 23 juin 2022

    2 min
  2. 08/26/2021

    Tu es le sang du monde

    Je ne sais pas ce que j’écris Mais ma main écrit pour moi Sans que le cœur ne sache à l’avance Si je ne suis pas là, c’est que l’âme s’est absentée Un instant Sans savoir où elle se loge Ni comment pourquoi et peu importe Je suis là Ce qui compte Mon cœur sur l’étagère, Aussi loin que je me souvienne En état second Ou premier Retrouver la source enfin de mon être absent Aux choses Au monde À la danse infinie La tête dans le chêne Au-delà du totem La volonté même d’exister Remettre en circulation À l’épreuve de la vie fuyante Des êtres non invités Des anges non parvenus Toi dans cet entre-deux De la joie imaginale De la joie profonde Du fin fond de l’être qui guide À quel endroit du corps Puiser Plexus solaire de nos vies décousues Et la mort invisible Que l’on tue Ou l’autre pour qu’il revienne à la vie C’est ainsi Que je danse Au milieu des tombeaux Dans l’entre-deux du silence La transe Inconditionnelle et magique La possibilité d’une salutation au vivant Danser plus fort Respirer à perdre haleine Danser encore Tu sais que tu es là par la présence immense du regard de l’intérieur Ce regard envahissant Relégué au dehors Dans l’ailleurs où je ne suis pas Là tout en bas Dans l’obscurité brillante Amusante car finie Enfin le cycle reprend La danse qui traverse L’âme pleine de surprise dans l’eau et l’écume La perte de la peur Sa substance ensevelie Du fin fond du corps qui vise la finitude de ce qui ne donne plus la joie Dans le refuge assez profond de la gorge Parler par leur bouche Asséchée de ruines, de sève Et pourtant je suis si seule Et si entourée de ces rires lumineux Enveloppée, le repli Dépliée, développée Amulette cousue de mille visages éparpillés Qui se rassemblent pour danser La famille recomposée Les membres recousus La chaise qui m’assombrit Je m’y fond la dernière statue De glaise Je ne sais pas où je suis Mon corps de lumière Enveloppé d’herbes hautes Et le vent Qui s’engouffre dans l’éternité De son souffle Danse infinie La joie de nos âmes recomposées L’anéantissement à jamais est reparti dans les ondes ondulantes Du vent qui prend la chair comme voile La voile Qui m’embarque Je m’immerge Je te donne le souffle Qui me manquait Je le tisse, l’emballe dans des foulards doux Je me regarde à nouveau Être de lumière Je prends l’air qui me reste Le ballon, le cerf-volant Danse danse Et prends au temps Ce qui lui manque Pour le souffle au-delà de l’air Ma voix-voile Ma cape d’infinité Me porte sur le dos des goélands Chouettes de mer Qui protègent la destination inconnue Seuil de nos méandres infinis Je ne suis plus un être de chair Je vogue ailleurs Éternelle capture rendue impossible Par l’immensité de nos bras Qui tiennent nos élans Je ne connais plus ce que je suis La vague sera mon voilier Je ne regarderai pas l’eau La laisserai passer Entre mon cœur et mon âme Pour en boire toute l’étendue Inconnue je deviens à moi-même, j’embarque (...)

    8 min
  3. 07/03/2021

    La ligne à tracer

    L’éclat dans ma peau lézardée je glisse doucement La peau du cercle retourné en son milieu me plante des pieds à la bouche cette voix qui manque plonger encore l’élan, le souffle revenir au monde nouvelle forme, autre langage peau distendue, respirante humus humide et collant sur le corps, l’âme brèche des vivants desséchés je suis partie à ta recherche j’ai descendu les marches je suis tombée souvent rattrapée la rampe pleuré de peurs, de terreur, de joie Mangé mes larmes une à une les cris qui sortent par mes oreilles je deviens seuils voix de traverse lignées recousues en nous l’innommable le trou béant mémoire rafistolée pans qui pendent s’envolent Remembrement de ficelles et de trames récits de peaux, de folies et d’élan de joie puissante Cet immense rire qui prend le corps une vague, un tremblement, vibration géante qui retourne le monde paillettes oubliées étincelles soufflées, revigorées, éclatantes gratitude d’être encore en vie pour avoir pu toucher cette peau-là La colère s’engouffre en puissance dans la joie refuse ce jeu de la terreur dans nos corps au plus profond dernier sursaut mourir plutôt que de laisser l’impuissance coloniser ses veines, notre colonne et ses pores lui déchirer les yeux ne plus la laisser nous écraser de honte d’exister La joie revient au creux de l’aine partir dans un cri infini nous ne sommes pas seules à puiser cette force souterraine La terre s’ouvre des milliers de volcans n’en peuvent plus richesses inconnues qu’il faudrait cacher, planquer, comme nos corps, nos âmes et nos jouissances nous hurlons plus fort dans un cri de joie immense Nous voilà du corps en bas, au plus profond monte une force, une détermination que l’on a voulu exterminer La vie non éthérée, puissance de nos vies indomptables impossible à confisquer même dans la mort. Cette vie je sais ceux qui la prenne je connais l’anéantissement le porte dans ma chair pétrie de femmes et de fantômes ma lignée habite le dedans dehors de mon monde et du vôtre. Vie de survivante, complément d’âme offert pour raconter avant qu’à mon tour je m’éteigne leurs voix dans la mienne je tisse, je couds, je répare soigne et témoigne raconte et raffistole fabule et lance au monde un récit de guérison des mots, briques de paille et bulles recouvrent le linceul du semis pour une terre compostée je me retourne le visage regarde en dessous le masque et le suivant toutes ces épaisseurs de silence qui ont presque éteint nos voix mais la brèche, la faille, le vent et nos cris nos histoires un feu qui reprend au cœur de nos anéantissements Je me relève mes racines dansent rejoignent le cœur du sol sur lequel personne ne marche impunément celui de la mémoire qui nous tient de la peau qui fait seuils espoirs, nos rêves danses irréelles qui restent dans la lymphe les tissus s’agencent, s’étirent et se resserrent mouvement immobile et le vent. Je pense à toi, Jeanne. Soigner le sol, l’aérer laisser les âmes partir raconté leur histoire criée leur colère pleurés leurs regrets confiées leurs dernières volontés aux vivants Nous les nouerons autour de notre cœur avec la joie de la ligne à tracer.

    4 min
  4. 06/19/2021

    Devenir étincelles

    Ecrire ce qui vient à l’esprit, mettre la main et l’âme en liens. Se laisser parler par la main, lien aux voix vulnérables de la tête et du cœur, celles qui ont du mal à se faire entendre, et pourtant ont tant à dire. Une voix me dicte : que je suis faible, seule, isolée, triste. Une autre s’insurge, je suis là, je m’approche de ce qui m’importe, je laisse les émotions passer, circuler, me guider, je suis. Nous ne sommes pas seul.es. Le cœur qui bat plus fort, sentir que l’on approche, en chemin vers là où nous sommes. Sentir que ce qui nous en éloigne a de moins en moins la prise. Que nous ne laisserons pas d’autres parler plus fort, nous rappeler à leur ordre à eux, nous sommes bien en ordre, agencées, notre ordre, nos importances, hors enjeux de contrôle, domination, assignations. Rester là, bien droite, la colonne vertébrale réparée, à coups de boulons en titane, les genoux pansés, la voix enroulée de chaleur, pour ne plus devenir aphone, la peau tendue à l’air qui circule, les poumons ouverts.  Je suis là. Je ne pars pas. Je viens. Enfin. Je me préparai mais j’étais celle qui m’empêchait aussi, par les loyautés, les fidélités, les terreurs, le manque de reconnaissance à vif. Comment savoir, seulement être sûre que j’existe ? Tu existes. Tu m’existes. Tu es là. Et les ami.es rencontrés qui disent « sois ce que tu es ». C’est tout. Ce qui permet de lâcher. D’être. Tout est déjà là, devant soi, avec soi, en soi. Les voix, les forces, les attractions, guides intérieurs, la sagesse profonde, la connaissance de soi-même, par coeur et par âme, qui attend et demande que l’on écoute. Qui parfois hurle par le corps. Hurle, hurle et hurle encore. Nous cloue au sol pour qu’on l’entende, pour qu’enfin on s’arrête. Je m’arrête. Parfois on se relève et on s’éloigne à nouveau, loin d’elle, de cette voix vitale. Entendue un instant. Silenciée à nouveau. Parce que c’est trop. Trop à délier, désaliéner, supporter trop tôt trop à dire, vomir, nausée trop à être, hors du familier, des habitudes trop à perdre et on croit qu’on se perdra soi aussi. Plutôt que de se retrouver. Mais le monde nous interpelle. Crie à la fin de l’innocence. Sois ce que tu es, ici, maintenant car d’autres font sans cesse de toi ce que tu n’es pas – matraitance -, ils ne cesseront jamais. Jamais. Parfois je voudrais pouvoir crier, sur les toits, dans vos oreilles, dans les miennes. Reviens ! Ne pars pas ! Nous sommes là. Nous pouvons être là. Et la vague nous emporte à nouveau. Le corps chute encore. Le souffle s’étiole. Il revient parfois, il suffit d’un contact étincelant qui nous rappelle à la vie. Nous revenons à nous. Après le vertige. Je reviens à moi quand je me lie à toi. Je reviens à ce que je suis. Je garde mon âme. Je lui dis, « c’est bon, tu peux revenir », j’ouvre la porte de ma poitrine en grand, je vais chercher l’enfant terrifiée derrière les tissus. Et je lui murmure, « viens avec moi, tu es en sécurité maintenant. Viens, ils ne te feront rien, ils ne sont rien face au monde que tu portes. » Remise au monde, ne te cache plus, la terreur d’hier n’est pas la tienne. La sidération accrochée, je la lessive, je la nettoie avec vigueur, acharnement. Je laisse apparaître la joie recouverte. Je reprends mes membres un par un, je les recouds, les tisse à mon corps, à ma mémoire, à mes sensations, au souffle du vent. A la rage, à la colère. Se remettre sur pied pour lutter et chanter. Ne plus se laisser abattre. Ecouter la petite voix, là, celle qui murmure. Battre les pensées tristes en retraite. Mon combat intérieur est celui du monde. Le monde traverse mon corps. Mon corps est un champ de lutte (...)

    5 min

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Ce que je vais vous raconter ne se chuchote pas. Ne se hurle pas. Un liquide froid glisse entre mes mains. Je le réchauffe avec mes mots, avec ma voix. Je le réveille. Je m’y baigne pour le rendre vivant. Que la température s’ajuste. Sans choc thermique, cette fois. Je vais vous raconter les morts et les vivants du quotidien. Notre peau tannée au fil des jours, qui soudain se fissure. La chair qui parle avant la voix.