Longtemps considéré comme un territoire de rencontre entre traditions afro-caribéennes et modernité jazz, le Latin Jazz poursuit aujourd’hui sa mue. Loin des clichés d’un exotisme de surface, il s’affirme comme un espace de création exigeant, où l’héritage se pense autant qu’il se joue. La sélection proposée du soir par Laurent en esquisse une cartographie actuelle, ouverte et contrastée. En point d’ancrage, Carlos Henriquez signe avec notre album du Mois Monk con Clave un projet aussi conceptuel que sensible : relire Thelonious Monk à l’aune de la clave, non comme un simple exercice de style, mais comme une recontextualisation rythmique profonde. Le geste est précis, presque manifeste. Autour de ce noyau, les lignes se déploient. Luis Tovar (La Nueva esencia) et Javier Nero ( The Fourth dimension) travaillent des formes ouvertes, où l’écriture contemporaine dialogue avec des pulsations latines parfois implicites. À l’inverse, Matthias Bublath ( Funkified ) revendique une approche plus frontale, injectant dans le langage afro-latin une énergie funk assumée, presque urbaine. La scène européenne, elle, confirme sa maturité. Baptiste Herbin (Nica's Dream), figure singulière du saxophone français, fait circuler les héritages — de Charlie Parker aux musiques cubaines — avec une aisance qui évite toute démonstration. Plus en retrait, Yanis Zgou ( El Encuentro) explore des climats aux contours plus introspectifs, élargissant le spectre esthétique du genre. Dans une veine plus électro-jazz contemporaine, Dave Schumacher se distingue avec le titre Prince of Darkness, extrait de l’album Agua con Gas. Le tromboniste y développe une écriture dense et cinématographique, où textures électroniques et pulsations latines se superposent dans une tension maîtrisée, presque nocturne. Enfin, certaines présences rappellent la continuité historique de cette musique. Dans Azulito, Arturo Sandoval reste habité par une virtuosité incandescente, tandis que The Latin Jazz Coalition, avec Sigue Salvando Vidas, inscrit sa démarche dans une dynamique profondément collective, réaffirmant l’importance des logiques de transmission et de mémoire vivante. À l’écoute, une évidence s’impose : le Latin Jazz ne se contente plus de croiser les influences, il les digère, les transforme, les réécrit. Cette playlist en capte les tensions, les élans, les zones de frottement — bref, tout ce qui fait d’un langage musical un territoire vivant. À réécouter sans modération…