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  1. 1D AGO

    Le bain

    David E. Scherman et Lee Miller, Lee Miller dans la baignoire d’Hitler, Munich, 30 avril 1945 Photographe et modèle : Lee Miller fut les deux, et la très belle exposition que lui consacre le Musée d’art moderne témoigne de ce double statut puisque les images présentées sont tout autant des photos qu’elle réalisa que des photos où elle figure. Est en particulier exposée, vers la fin du parcours, la planche contact de la série de photographies que David E. Scherman et elle prirent, dans l’appartement munichois d’Adolf Hitler, le 30 avril ou peut-être le 1er mai 1945, jour ou lendemain du jour du suicide de Hitler, et notamment celle de ces photos où on l’on voit Lee Miller se laver dans la baignoire de cet appartement. La planche de contact Cette photo fut publiée dans Vogue, pour lequel elle travaillait, magazine qui publiera également, sous le titre Believe it, les terribles images de la libération des camps de Buchenwald et Dachau. C’est justement en revenant de Dachau et des horreurs qu’elle y avait vues que Lee Miller conçut, avec son acolyte David E. Scherman avec lequel elle couvrait, depuis l’été 1944, la libération de l’Europe ; c’est en revenant de Dachau que Lee Miller conçut la scène, la scène très mise en scène, du bain. Elle expliquera qu’il s’agissait d’abord pour elle de se laver, de se laver de la saleté et des atrocités vues et  photographiées à Dachau. Et on aperçoit effectivement, au pied de la baignoire, la paire de rangers maculées qui laisse sa trace noirâtre sur le tapis de bain. À Dachau, comme quinze jours auparavant à Buchenwald, Lee Miller a vu des choses terribles qu’elle a eu le courage et le professionalisme de photographier et de documenter de façon précise et rigoureuse pour qu’elles ne soient pas contestables. Que David E. Schermann et elle éprouvent ensuite le besoin de se laver, de se purifier de ces choses vues, côtoyées, senties, touchées, qui pourrait en douter ? Mais la mise en scène dit plus, fait plus, et justifie le statut iconique de cette photographie. En la concevant, c’était bien un doigt d’honneur, un magnifique doigt d’honneur (two fingers up, comme ils disent en anglais) qui était, par delà le fleuve des enfers, adressé à Hitler. Il y a d’abord la démythification, brutale : qu’elle est petitement bourgeoise, banale, modeste, voire ridicule, cette salle de bain du dictateur, avec ses carreaux de céramique, les crèmes diverses que l’on devine à gauche sur le bord de la baignoire, cette brosse et ces trois porte-savons (pourquoi trois, pourquoi donc trois ?). Il y a, évidemment, le geste de victoire, le geste non de triomphe mais de mépris, de morgue du vainqueur qui occupe la place du vaincu et essuie ses bottes, ses bottes sales, sur le linge blanc de l’ancien maître. Il y a la revanche de la vie, la revanche de cette femme épanouie s’adonnant nue au plaisir simple du bain, sur la mort, la mort symbolisée par le portrait de cet homme engoncé dans son uniforme, cet homme mortifère qui était mort avant même que d’avaler sa capsule de cyanure. Il y a la revanche de la femme sur l’homme, de cette femme sensuelle aux formes arrondies sur ce masculin grotesque, rigide, aux gestes de pantin. Il y a enfin la revanche de la Belle, de la belle Lee sur la Bête, la Bête immonde et désormais crevée et qui n’aura plus jamais le plaisir de voir ou de faire cela parce que, malgré toute sa puissance, malgré tout le mal qu’elle fit, elle n’est désormais plus rien. Je me demande tout de même : comment a-t-elle fait, comment a-t-elle fait, elle qui voulait se laver des horreurs des camps, comment a-t-elle fait pour oser poser son corps nu dans cette baignoire maudite ? Pour cela aussi, pour concevoir, mettre en scène et oser jouer elle-même ce pied de nez, cet immense pied de nez à l’histoire, il en fallait, du cran. Je crois que, moi, je n’aurais jamais osé, de peur de salir mon corps sur cet email blanc ; de peur d’être infecté, de peur des cauchemars.  Il existe plusieurs versions colorisées de l’image originale C’est une de ces versions colorisées qui a servi de base à la reprise de la scène dans un récent biopic ou Lee Miller est incarnée par Kate Winslet. La célébrité, méritée, de la photo du bain ne doit pas faire oublier le reste du travail de Lee Miller. Il y a, dans cette exposition, de très belles images. Sable Léonora Carrington Désert Photo de mode Cet article Le bain est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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  2. APR 30

    Iphigénie (de Michel Cacoyannis)

    Tatiana Papamoschou (Iphigénie) dans Iphigénie Je n’ai jamais très bien compris l’espèce de réhabilitation détournée d’Agamemnon à laquelle se livrent Eschyle dans l’Orestie mais aussi Sophocle, Euripide et leurs successeurs, tous ceux ayant osé affronter et mettre en scène l’histoire des Atrides, cette famille terrible vouée aux gémonies. J’ai toujours trouvé incompréhensible la haine qu’Electre et Oreste vouent à leur mère Clytemnestre qui, certes, a assassiné Agamemnon, leur père et son mari, mais l’a fait en souvenir du crime que lui-même a commis sur Iphigénie, sa fille et leur sœur. Car, que Clytemnestre ait voulu venger le meurtre de sa fille, qui ne le comprendrait ? Qui ne le comprendrait en mettant en regard l’horreur du geste et le ridicule de son objectif : permettre à la flotte grecque de quitter les rivages d’Aulis et de voguer vers Troie ; voguer vers Troie pour laver l’honneur bafoué de Ménélas, le frère d’Agamemnon, ce Ménélas dont Pâris, Prince de Troie, a ravi (dans tous les sens du terme) l’épouse, cette Hélène à la belle chevelure, également sœur de Clytemnestre. On oublie toujours, d’ailleurs, qu’Hélène non seulement sortit vivante des ruines fumantes de Troie mais rendit à nouveau amoureux d’elle son bêta de mari au point qu’ils finiront tous deux leur vie dans leur palais de Sparte, bourgeoisement établis comme si de rien n’était, comme si leur histoire de fesses n’avait pas plongé le monde dans un délire sanglant. Hélène et Ménélas se rabibochent, et pendant ce temps, Oreste et Electre tuent leur mère et son nouveau mari, Egisthe. L’Orestie raconte la façon dont Athéna travaille, après la longue pénitence d’Oreste, à rompre l’enchaînement maudit qui, depuis Atrée, condamne cette famille à l’horreur répétée. C’est le poids écrasant de ce destin que les auteurs classiques (et Jean-Francois Sivadier dans le superbe Portrait de famille) mettent sous leurs projecteurs noirs et rouges. Mais c’est autre chose que Michel Cacoyannis, dans sa sublime Iphigénie, pointe. Ce que montre Cacoyannis, ce n’est pas le poids du destin familial, c’est le poids du politique, la force du gros animal, comme disait Simone Weil, cette force irrépressible qui broie comme fêtu tout ce qui pourrait lui résister. Car même si Agamemnon n’était pas lâche, même si, reprenant ses esprits, il décidait de s’opposer à Calchas et de sauver sa fille ; même si Achille, allant jusqu’au bout de sa colère, décidait de soustraire, malgré elle, Iphigénie au sacrifice, on sent que l’armée, que ces hommes décidés à en découdre et qui, comme le leur susurre Ulysse, sont prêts à donner leur vie ; on sent que ces hommes iraient d’eux-mêmes arracher sa fille à Clytemnestre pour la traîner sur l’autel du bourreau. On sent, sous la caméra sensible de Cacoyannis, que ni le courage, ni la douceur, ni la beauté qu’incarne, chacune en son genre, Iphigénie et Clytemnestre, ne peuvent l’emporter face à la lâcheté collective, à la lâcheté collective et viriliste de ces hommes qui veulent se venger des femmes. L’Orestie, nous la jouerons, à la fin de ce mois de mai 2026. Qu’on se le dise ! Cet article Iphigénie (de Michel Cacoyannis) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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  3. FEB 26

    La spirale d’Ulam 2. Tachycardie

    …Les grandes lignes qui se croisent dans le plan de la spirale d’Ulam ne sont pas contestables : elles sont là et bien là. Et pourtant, elles ne livrent aucune clé car elles sont inexhaustives et imparfaites. Prenons la diagonale qui descend vers la gauche, que j’ai marquée d’un pointillé vert : 5, 19, 41, 71, 109. La « raison » (comme disent les mathématiciens) de cette suite ne saute pas immédiatement aux yeux mais DeepSeek me fait observer que l’écart entre les nombres suit une progression arithmétique, augmentant de 8 à chaque itération : 19-5 =14 41-19 =22 (=14+8) 71-41=30 (=22+8) 109-71=38 (=30+8) Cette suite évolue en fonction d’une règle polynomiale qui (me souffle le même DeepSeek) peut s’écrire : f(n)=4n²+2n-1, suite qui produit souvent des chiffres premiers, par exemple quand x varie de 1 à 5 : (4×1²)+(2×1)-1=5 (4×2²)+(2×2)-1=19 (4×3²)+(2×3)-1=41 (4×4²)+(2×4)-1=71 (4×5²)+(2×5)-1=109 A partir de 6, la série s’arrête. Plus exactement, la fonction continue à produire des chiffres mais ils ne sont plus premiers ; plus précisément,  ils ne sont plus tous premiers. Si l’on prend les premiers quarante nombres de la suite, alignés sur la diagonale 5,19, etc., on a : 5, 19, 41, 71, 109, 155, 209, 271, 341, 419, 505, 599, 701, 811, 929, 1055, 1189, 1331, 1481, 1639, 1805, 1979, 2161, 2351, 2549, 2755, 2969, 3191, 3421, 3659, 3905, 4159, 4421, 4691, 4969, 5255, 5549, 5851, 6161, 6479.La capacité de la suite-ligne à générer des nombres premiers est donc à éclipses, pulsant un instant, s’interrompant puis reprenant comme un dauphin qui nagerait à la surface de la mer, plongerait sous la surface puis resurgirait au soleil. Il y a bien là une sorte d’ordre, puisque la ligne est clairement repérable et qu’elle produit, souvent, des suites remarquables de quatre ou cinq nombres premiers consécutifs mais on ne saisit pas la cause sous-jacente de ces émergences et disparitions ; on ne distingue pas le tempo (ou le rythme ; je n’ai toujours pas compris la différence, Claude) de cette mélodie des nombres. Ce qu’on voit et entend, ce sont des ordonnancements localisés, des pulsations, de petits bouts de lignes dans la grande diagonale, petits bouts au sein desquels, on ne sait pourquoi, quelque chose de construit paraît l’emporter sur l’entropie ambiante. Peut-être y a-t-il, cachée dans des dimensions supérieures, une fonction polynomiale de degré z ou une spirale d’Ulam venue d’une autre dimension qui rend compte de ce qui est, qui justifie ces soubresauts de l’univers mathématique. Mais pour l’heure, on ne la connaît pas. On voit seulement ces îles, ces îles de primarité se suivant à la queue-leu-leu dans l’océan des nombres comme un chapelet d’Aléoutiennes qui s’effilocherait peu à peu, et on entend seulement le battement irrégulier, la sorte de tachycardie du grand pouls arithmétique. Quelque chose, quelque part, bat avec force, dont les lignes de la spirale d’Ulam trahissent les échos, ou peut-être les vibrations. Lire le premier épisode : Lignes En accompagnement musical, Dans l’antre du roi de la montagne, d’Edvard Grieg, avec son tempo (ou peut-être son rythme ? – son tempo me dit Claude) qui s’accélère comme ralentit celui des nombres premiers au fur et au mesure qu’on s’éloigne de zéro. L’image de couverture est tirée de l’application android Ulam Spiral, de Tomoyuki Hoshi. Cet article La spirale d’Ulam 2. Tachycardie est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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  4. FEB 25

    La spirale d’Ulam 1. Lignes

    Centre de la spirale d’Ulam Au centre de la feuille, on met le 1 ; à sa droite immédiate le 2 ; au-dessus du 2, le 3 ; à gauche du 3, le 4  puis le 5 ; en dessous du 5, le 6, etc. ; et on continue ainsi, déroulant progressivement autour du 1, comme la coquille d’un escargot, une spirale de nombres croissants. Ensuite, on identifie les nombres premiers ; puis on efface les autres nombres, qui ne sont pas premiers. Dessiner la spirale d’Ulam Au bout d’un long moment, la figure ressemblera à ceci, puis à ceci : Apparaissent, ça et là, des lignes, obliques, verticales et horizontales, des lignes entrecroisées qui font un peu penser aux structures de Widmanstätten sur les météorites métalliques ; des lignes qui marquent que, dans le repère entortillé conçu sur un coin de table par Stanislaw Ulam tandis qu’il s’ennuyait ferme à une conférence de mathématiques (ou peut-être d’autre chose : de physique nucléaire ou même de littérature puisqu’il fréquenta, plus tard, l’Ouvroir de littérature potentielle) ; des lignes, donc, apparaissent qui marquent que, dans ce repère entortillé et spiraleux, ce qu’on connaissait comme le chaos des nombres premiers prend forme et ordonnancement, des structures y apparaissant. Je trouve extraordinaire cette illustration de l’Out of the box. Dans le repère, le monde orthonormé où nous avons nos habitudes, les nombres premiers, ces particules élémentaires de la mathématique, forment un archipel anarchique, erratique, un Morbihan sans toit ni loi. Mais il suffit de tourner un peu la tête, de modifier l’angle de vue en plaçant les nombres d’une autre manière, d’une manière spiraleuse et fibonacienne, pour faire surgir d’immenses régularités, des arrangements, des linéarités jusqu’alors demeurées invisibles : soudain des droites, des droites imparfaites, pleines de trous et de blancs, des droites qui s’interrompent sans qu’on sache pourquoi et qui réapparaissent sans qu’on sache comment, mais des droites évidentes qui montrent et démontrent qu’une structure existe, structure dont on ne comprend pas vraiment l’architecture, avec ces lignes qui parfois émergent et parfois replongent dans le désordre mais qui sont indiscutablement là, présentes, comme est présent et bien présent, dans la polyphonie broussailleuse de l’Allegro du Troisième concerto brandebourgeois de Bach, le thème principal. A suivre… En illustration musicale, le début de l’Allegro du troisième concerto brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach Cet article La spirale d’Ulam 1. Lignes est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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  5. 12/27/2025

    Album de famille : le musée Albert Kahn

    Fernand Cuville, Jeune italienne, Vicence, 1918 (c) Archives de la planète Vus de Sirius, les êtres humains sont certainement analogues les uns aux autres. Mais pour nous qui en sommes, pour qui l’unité fondamentale est tellement évidente qu’on n’y prête plus attention et qui avons, de plus, appris à décrypter, avec une extraordinaire acuité, le moindre détail des traits permettant de distinguer un être humain d’un autre, c’est la diversité, la magnifique diversité qui l’emporte. Et pourtant, comment ne pas voir, derrière la variété des photographies et films des Archives de la planète, rassemblés entre 1908 et 1931 sous la direction d’Albert Kahn ; comment ne pas voir un grand album de famille reproduisant les mille facettes de notre humanité commune, un grand album où se dissout la distinction traditionnelle entre anthropologie et ethnologie ? Dans le rassemblement, la conjonction, la juxtaposition de ces dizaines de milliers d’images fixes et animées captées un peu partout dans le monde, on perçoit qu’il n’y a pas, d’un côté, l’unité de l’espèce, et, de l’autre, sa diversité. Le trait fondamental d’homo sapiens, de cet homo parmi les autres ayant progressivement pris la place des autres homo, c’est son incroyable plasticité, sa capacité à se modeler, à adopter des rites, des coutumes, des croyances, des vêtements, des façons indéfiniment différentes d’être au monde pour s’adapter à la diversité des lieux, des climats, des écosystèmes où il a choisi de s’établir, de s’enraciner puis de se perpétuer avant de partir, éventuellement, ailleurs puis ailleurs encore. Son unité, son identité la plus profonde, c’est justement sa faculté d’adaptation et la diversité par laquelle elle se traduit. Et pourtant, quand on regarde les visages, les visages souvent magnifiques de ces femmes et de ces hommes depuis longtemps rendus à la poussière, ces visages qui à la demande du photographe regardaient l’objectif et nous regardent donc, leurs yeux plongés au plus profond des nôtres, quelle proximité et quelle émotion ! De quelque pays qu’ils soient, quel que soit l’âge, le costume et la majesté, c’est toujours un frère ou une soeur, un proche qui nous tend son regard comme un miroir, et de ses yeux nous interroge. Ils sont si différents et cependant si identiques avec leur sourire, leur gêne, leur fierté, leur lassitude, leur joie ou leur indifférence. Quels que soient leurs atours, leurs décorations, leurs bijoux, le panache de leur pose ou de leurs habits, ils sont finalement si transparents, si nus, si faibles, si peu de chose, si déjà disparus. Et si touchants, cependant, d’être là et de se prêter, de se donner en spectacle. Je ne reviens pas, je ne reviens jamais de l’émotion qui me transporte à la vue de mes semblables, de ces êtres qui se savent si petits et si fragiles et qui pourtant, au même moment, se tiennent dignes, radieux et pleins d’espoir face à la vie. Je me demande s’il n’y a pas, là aussi, une définition de l’humanité. Le musée départemental Albert Kahn, récemment refait, est à Boulogne-Billancourt, près d’une boucle de la Seine, sur le site de la propriété d’Albert Kahn. Outre les collections de photographies et de films, on y trouve un jardin, d’une exceptionnelle beauté. L‘image d’illustration a été prise par Fernand Cuville en 1918. On y voit une jeune fille photographiée à Vicence, en Italie. Pas d’autre détail. L’original est un autochrome sur plaque de verre. Elle porte le numéro d’inventaire A 19 398. En illustration musicale, Bayaty, de George Gurdjieff, dans la très jolie version d’Anja Lechner et Vassilis Tsabropoulos, parce que Gurdjieff sut si bien, lui aussi, illustrer, au moins dans son œuvre musicale, l’unité dans la diversité. Cet article Album de famille : le musée Albert Kahn est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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  6. 10/29/2025

    Horizons perdus (de James Hilton)

    Shangri-La (création hybride) La Cerdagne, cette haute vallée plongée dans l’éclat du soleil et dominée par la pyramide du Carlit ; la Cerdagne ressemble à Shangri-La, cette vallée bleue tibétaine massée au pied du Karakal, suspendue dans le temps et l’espace, décrite par James Hilton dans Horizons perdus. Je connaissais le film mystico-romantique qu’en a tiré Franck Capra ; je viens de lire le livre. Il raconte l’histoire de Robert Conway, consul de Grande-Bretagne en Afghanistan, qui, fuyant ce pays secoué par une révolution, se retrouve au Tibet, dans une sorte de principauté isolée et bienveillamment guidée, depuis des lustres, par un personnage énigmatique, le Grand lama. Dans cette vallée perchée, qui a établi peu de liens avec l’extérieur, une société originale s’est construite en quelques siècles, dans une semi-solitude, société calme et sage, tranquille, paisible, mais qui pratique ces vertus, comme toutes les autres, avec modération et tempérance. Comme la Castalie du Jeu des perles de verre, la Fondation de Fondation et les monastères du Moyen-Âge, Shangri-La a été conçu par ses initiateurs comme un havre, une arche, une retraite permettant à celles et ceux (surtout ceux, de fait) qui y séjournent, de vivre et travailler à l’abri des fracas du monde mais aussi de préserver des fureurs, ravages et destructions que la folie des hommes pourrait engendrer celles de leurs créations les plus remarquables. Il y a, dans cette sorte d’île perdue dans un océan de montagnes, dans cette terra incognita vierge encore des salissures de l’histoire, un souvenir de l’Eden, d’un monde encore heureux et plein de n’avoir pas chuté. Mais étrangement, dans le Shangri-La de James Hilton comme dans la Castalie de Hermann Hesse (et les monastères des moines copistes), cette perfection (prétendue perfection, finalement, donc) est fondée sur l’exclusion, a minima l’absence des femmes, créatures quelque peu dangereuses dont la présence, même discrète, suffit à tourmenter le coeur des hommes, à tournebouler leurs pauvres sens et à semer le doute dans leurs intentions (qui, si elles sont nobles, sont sans doute aussi un peu fragiles). Notre Robert Conway serait donc prêt à faire une croix sur une vie mondaine qu’il n’a d’ailleurs jamais vraiment appréciée si son esprit n’était troublé par les beaux yeux de Lo-Tsen, une jeune princesse mandchoue elle aussi échouée à Shangri-La (et dont il se rendra compte un peu plus tard, dépité, que ce n’est pas pour lui qu’elle en pince). Mais est-ce vraiment un mal ? J’ai l’impression que, dans l’esprit de James Hilton comme dans celui de Franck Capra (qui divise et redistribue le personnage de Lo-Tsen), ce détournement des volontés masculines par le charme féminin n’est pas une perte de temps ou une impasse regrettable mais un moment nécessaire dans le cheminement, dans la quête, celui qui permet à l’esprit de dépasser l’adoration des oeuvres de l’esprit, l’idolâtrie de l’intellect, pour embrasser, avec la chair et la vie, l’amour vrai et le spirituel. Sans ce  détour là, qui manque au Grand lama, tout resterait un peu vain, vicié, peut-être impur. Derrière ma lecture, en accompagnement musical, Lost Horizon, titre éponyme de la musique composée en 1973 par le talentueux Burt Bacharach pour le remake, par Charles Jarrott du film de 1937. C’est une œuvre un peu baroque (une comédie musicale) mais probablement sous-estimée, et qui bénéficie de Liv Ullmann et de la superbe musique de Burt Bacharach.  Horizons perdus, traduit de l’anglais par Hélène Godart, est publié aux éditions Les Belles Lettres. Cet article Horizons perdus (de James Hilton) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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  7. 06/04/2025

    Hécube, pas Hécube (de Tiago Rodrigues)

    Séphora Pondi et Elsa Lepoivre(c) Christophe Raynaud de Lage, Comédie française Il y a Nadia, qui demande justice ; et Hécube, qui se venge. Il y a une reine déchue, ayant tout perdu et devenue esclave ; et une comédienne qui trouve à la fois la force de défendre son fils dans l’énergie de l’héroïne qu’elle incarne, et la justesse du jeu de son personnage dans le combat personnel qu’elle mène. Il y a la scène, qui est à la fois le bureau d’un procureur menant enquête et les rivages de la Mer Egée, en Chersonèse de Thrace. Il y a la scène, qui est le miroir à la fois parfait et imparfait que se tendent ces deux mondes, le miroir où ces deux mondes se réfléchissent, se jouent, prennent chair ou sens, se confondent, s’entremêlent ou se séparent. Il y a la scène, qui n’est pas simplement le miroir mais le lieu de la répétition, le lieu singulier de la répétition, d’une répétition qui jamais ne se répète : simul et singulis. La scène est le lieu passeur de mondes, sorte d’Aleph où se crée, se façonne, évolue, sous la parole sage et prophétique du choeur, ce qui n’est pas encore figé, où se crée ce qui sera plus tard avant que le plus tard, que le trop tard n’advienne. La scène, qui est le lieu de la répétition, est celui de l’échange, cet échange grâce auquel on a une chance d’échapper à l’autisme dont souffre le fils de Nadia mais peut-être plus encore Hécube, cette Hécube que la douleur a rendue folle au point non pas seulement de crever les yeux de Polymnestor, l’assassin de son fils, mais  de la pousser à assassiner ses deux enfants. Il y a cette demande faite à Nadia de se justifier, comme on le demande toujours aux femmes, de se justifier des violences qui ont été commises contre elle ou contre son fils, comme si c’était d’elles, les femmes, que relevait forcément la responsabilité de tout mal. Il y a cette demande faite à Agamemnon d’absoudre, au nom de la justice, l’acte de vengeance d’Hécube ; et l’acceptation,  probablement intéressée, de l’amant de Cassandre. Il y a le mensonge, l’hypocrisie, l’aveuglement de ces hommes de pouvoir qui, avant même qu’on ne leur crève les yeux, ne voient rien, ne veulent rien voir, et qui ne deviennent voyants qu’après avoir perdu la vue. Il y a la musique, d’Otis Redding,  dont la voix chaude berce et enveloppe. Et puis il y a le théâtre, ce lieu sombre où tout se joue et se rejoue mais sans que rien ne soit jamais pareil, ce lieu plus vrai que le vrai. Hécube, pas Hécube, de Tiago Rodrigues, à la Comédie française En illustration sonore, Sittin’ on the dock of the bay, d’Otis Redding Cet article Hécube, pas Hécube (de Tiago Rodrigues) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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  8. 05/23/2025

    Une révolution intérieure (de Gloria Steinem)

    Gloria Steinem et Dorothy Pitman-Hughes en 1971, (c) Dan Wynn, Esquire Magazine Les histoires que raconte Gloria Steinem dans Une révolution intérieure font penser à Modesta, la magnifique héroïne de L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza. Ce sont des récits de vie, y compris la sienne, des récits de moments de vie où soudain un être, homme ou femme, décide de se faire confiance, de garder la tête haute, de ne plus se laisser entraver par tout ce qu’on lui a dit, tout ce qu’on lui a fait, tout ce qu’il a appris qu’il était normal ou convenable de faire, de penser, de ressentir ; et choisit de passer outre, d’agir en conscience et en accord avec soi-même. Ce sont des récits de renaissance, de naissance peut-être, à tout le moins de libération. Elle se raconte, jeune journaliste devant interviewer une vedette de cinéma dans le bar d’un hôtel chic de New-York et se faisant refouler à l’entrée parce que les femmes seules dans ce bar, « ça ne se fait pas », puis la même, quelques mois plus tard, qui se heurte au même cerbère mais qui, parce qu’elle a décidé de ne plus endosser le personnage de la femme soumise, lui tient tête et parvient à entrer. Elle raconte toutes ces femmes qui, courageusement, ont un jour décidé de s’affranchir des limites qu’on leur avait fixées, prouvant que c’est le plus souvent nous-mêmes qui tissons les chaînes qui nous empêchent d’avancer. C’est un livre (qu’aurait bien aimé Olympe de Gouges) sur la longue soumission des combats féministes aux combats prétendument plus importants (les droits de l’homme, la révolution prolétarienne, la décolonisation, les droits civiques des noirs, etc.), sur cette demande perpétuellement faite aux femmes de mettre en sourdine leurs propres revendications pour ne pas affaiblir la grande cause, cette injonction continuelle à s’oublier. Mais c’est plus que cela. Je ne connaissais pas Gloria Steinem et je découvre une femme extraordinaire, ouverte, curieuse, sensible, chaleureuse, une femme qui ne cache ni ses erreurs ni ses faiblesses et qui trouve dans cet aveu la force de parler et d’aller de l’avant. Une révolution intérieure est sous-titré « renforcer l’estime de soi » et le livre tout entier est une illustration de ce combat, mettant notamment l’accent sur la nécessité de guérir les blessures les plus terribles, celles de l’enfance : « Toute forme de maltraitance commise par ceux-là mêmes qui sont censés nous protéger, envers lesquels nous n’avons d’autre choix que de nous rendre vulnérables, est la force la plus destructrice du moi. » L’enjeu de cette guérison n’est pas seulement le bien-être individuel ; l’enjeu de la révolution intérieure n’est pas seulement intérieur, il est social et politique : à moins d’être transmutés par l’introspection, la méditation ou la prière, les mauvais traitements reçus deviennent des mauvais traitements donnés. Et l’on remet ainsi une pièce nouvelle dans la machine infernale du mal. On retrouve au bout du compte, dans la pensée fraîche et subtile de Gloria Steinem, un peu de la Simone Weil pour qui, « faire le mal, c’est transférer aux autres la dégradation que nous portons en nous-mêmes », et un peu de l’Etty Hillesum pour laquelle, même au plus noir de la nuit, il n’est de plus urgent combat que d’extirper la haine de son propre être. En illustration sonore, derrière ma lecture, « Je n’ai besoin de personne en Harley-Davidson« , cet autre magnifique manifeste à la liberté et à la force féminines, composée par Serge Gainsbourg et chantée par Brigitte Bardot. A propos de l’image, iconique, on pourra lire dans le Huffpost l’article « Gloria Steinem & Dorothy Pitman-Hughes’ Restaging Of Iconic Portrait Shows That Activism Has No Age »   Cet article Une révolution intérieure (de Gloria Steinem) est apparu en premier sur Aldor (le blog).

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