Introduction: [00:00:15] Bonjour. Vous écoutez LangFM, le podcast sur les langues et les gens; ce que les gens font avec les langues et ce que les langues font avec les gens. Cette épisode est la troisième, et la dernière, dans une petite série à propos des langues des signes. J'ai commencé en Ecosse avec le professeur Jemina Napier et Graham Turner et l'histoire de la British Sign Language Scotland Act. Après, j'ai rencontré Laura Schwengber en Allemagne, où elle invite les sourds de vivre à la musique que, normalement, ils ne peuvent pas entendre. Et bien voilà, maintenant, on conclut la série en France avec Stéphane Barrère qui nous parle de son parcours personnel et de la vie d'hier et d'aujourd'hui des sourds en France. Bonne écoute. Stéphan: [00:01:00] Pendant dix années j'ai travaillé comme responsable de com soit en agence de pub soit au sein de grands groupes industriels qui bossait dans l'énergie où je m'occupais de la communication à l'international. Donc, ça n'a rien à voir. Puis au bout d'une dizaine d'années pour des raisons à la fois professionnelles et personnelles, je me suis arrêté. J'ai pu faire une pause dans ma vie professionnelle de deux ans. Donc je suis allé au Pôle emploi, qui est l'organisme en France qui gère les chômeurs et j'ai pris les catalogues de formation et j'ai trouvé ce métier d'interprète en langue des signes. Et je me suis dit : Ah, tiens, pourquoi pas ? Comme j'étais très naïf là-dessus je pensais qu'en trois mois le problème était réglé. C'est pas du tout le cas. [00:02:02] Comme j'ai un blog ou je traite de la langue des signes et de l'interprétation, je suis très souvent contacté par des personnes qui veulent devenir interprète en langue des signes qui me demandent comment faire. J'encourage les gens à le faire, je trouve c'est un métier merveilleux, mais ça se fait pas en un claquement de doigts. Parce qu'il faut savoir en France c'est que pour apprendre la langue des signes, t'as pas de cours publics. T'a pas la fac, t'as pas l'école, donc t'es obligé d'aller dans des associations. Une semaine d'apprentissage de la langue des signes, c'est entre 250 et 300 euros. Pour pouvoir espérer rentrer en première année d'interprétation en langue des signes d'interprétation, il faut au minimum 14 semaines de cours, je pense. Cela veut dire plus de 2500, 3000 euros de frais avant même de commencer à faire ta formation d'interprète elle-même, simplement pour apprendre la langue des signes. Donc moi, j'ai appris pendant un an et demi la langue des signes. Une semaine par mois de cours intensifs et puis parallèlement à ça il faut rencontrer des sourds. Et là c'est aussi une autre difficulté. Il n'existe pas de pays sourd. On ne peut pas faire des voyages linguistiques, on ne peut pas faire d'immersion pendant 6 mois, un an dans un pays, aller passer à New York. Donc il faut qu'on fasse la démarche. Il faut la pratiquer cette langue, il faut la pratiquer avec des locuteurs naturels qui sont des sourds. Soi même, il faut qu'on se bouge le cul et vraiment aller au contact de ces personnes sourdes. On ne va pas t'appeler pour te dire vient c'est à toi d'y aller. [00:03:56] Donc moi, ça a duré pendant un an et demi, par exemple, moi j'ai travaillé au sein d'une association qui s'appelait Tiers-Monde Sourd. En fait c'était pour aider des enfants sourds en Afrique. Et puis au bout d'un an et demi, je suis rentrée en première année l'interprétation en langue des signes. Au bout de cette première année l'interprétation en langue des signes j'ai fait une pause d'un an où j'ai recommencé à bouffer littéralement de la langue des signes m'en imprégner. Et là j'ai donné des cours en langue des signes auprès du public sourd pour ce qui était le monde du travail. Donc moi, tu vois, ça m'a pris à peu près six ans pour devenir interprète en langue des signes. [00:04:28] C'est amusant d'ailleurs parce que je me rappelle que de temps en temps il y a des enfants sourds ou même des jeunes adultes qui me demandent à moi : Ils me voient signer et ils me disent, ah, t'es sourd. Et je dis, ah, ben non, je ne suis pas sourd, je suis interprète, donc je ne peux pas être sourd si je suis interprète. Et en fait parce que pour, comme je le disais, la surdité, c'est pas ne pas entendre, la surdité c'est de signer. La surdité n'est pas conçue comme une déficience, c'est à dire un manque, la surdité, c'est pratiquer une langue des signes, s'inscrire dans une communauté, dans une culture sourde. [00:05:12] Pour reprendre les terminologies : On va parler pour des personnes sourdes, ce sont des personnes qui n'entendent pas. Alors, il y a des personnes qui sont nées sourdes, il y a des personnes qui sont devenues sourdes, il y a des personnes qui sont malentendantes en fonction du degré de surdité etc. Certaines vont utiliser la langue des signes et d'autres vont passer directement dans l'oral. C'est pour cela que par exemple la terminologie qu'on utilisait beaucoup au dix-neuvième siècle où on parlait de sourds-muets, elle a perduré, mais elle est assez mal acceptée aujourd'hui au sein de la communauté sourde, parce qu'elle renvoie d'abord à un passé. Et surtout, elle n'est pas vrai. Personnellement, je n'ai jamais rencontré un sourd-muet. Nous, justement en tant qu'interprète, quand quelqu'un nous demande, ah, vous, Monsieur comme il est sourd-muet... Nous, on va traduire, évidemment, Monsieur comme vous êtes sourd-muet... Et systématiquement, je le sais déjà au moment où je le traduis que je peux m'attendre à traduire une réaction assez violente de la part de la personne sourde qui va dire : "Mais non, je ne suis pas muet. Simplement, je suis sourd.". [00:06:25] Tous les sourds ont le système phonatoire qui fonctionne parfaitement. Donc, ils pourraient s'exprimer à l'oral, et d'ailleurs, certains sourds sont élevés dans l'éducation oraliste et parlent, et ne connaissent pas la langue des signes. La seule chose, c'est que ces personnes sourdes n'entendent pas leur voix, ne peuvent pas la contrôler. Et donc, pour beaucoup, ils savent que ça fait une voix bizarre, qu'on va se moquer d'eux. Donc, c'est pour ça qu'ils ne préfèrent pas l'utiliser. A côté de ça, il y a les entendants, ce sont des personnes comme toi, comme moi, qui entendons plus ou moins bien. En France, il y'a à peu près dix pour cent de la population qui a un problème avec l'audition. Mais dans ces 10%, évidemment, il y a toutes les personnes âgées qui sont devenues sourdes. Il y a aussi d'autres personnes qui peuvent être amenés à utiliser la langue des signes. Ce sont effectivement des personnes qui, par exemple, n'ont pas l'utilisation du langage. C'est par exemple les aphasiques, des personnes qui ont eu des traumatismes, des accidents de la route. On parle aussi pour des enfants qui sont par exemple autistes. On essaie de passer à la langue des signes pour essayer d'établir une communication avec eux. [00:07:35] Les langues des signes sont visuelles, c'est à dire que votre corps va avec le temps : ce qui se passe derrière toi, c'est le passé. Ce qui se passe à ton niveau, c'est le présent. Et ce qui va se passer devant toi, c'est le futur, par exemple. Et ça, dans toutes les langues des signes, c'est universel. On va également faire des emplacements, c'est à dire mettre des éléments à gauche, mettre des éléments à droite. Tout ça, on les retrouve dans toutes les langues des signes. La grande différence, ça va etre la configuration des signes, un peu comme le vocabulaire, en quelque sorte. C'est comme si toutes les langues vocales avaient la même grammaire et simplement le vocabulaire changeait. Comme on est comme dans une sorte de radio, je peux pas te faire des démonstrations de signes, mais par exemple, pour dire bonjour en langue des signes française, c'est la main à plat qui s'éloigne de la bouche. Pour dire bonjour en langue des signes chinoise, ce sont les deux index qui vont se faire face à face et qui vont se baisser. En fait, ça reprend un peu la position de la personne qui se baisse pour saluer. Et donc ça va très vite coller entre une personne sourde, par exemple, qui pratiquerait la langue des signes espagnole et une personne sourde qui parle la langue des signes japonaise, par exemple. En une journée, ils arriveraient à communiquer. [00:08:59] En France, il y'a la FNSF, la Fédération Nationale des Sourds de France, qui demande une reconnaissance mondiale des besoins des sourds et cette reconnaissance mondiale n'ait pu avoir lieu que parce que aujourd'hui, il y a une organisation mondiale des communautés sourdes qui leur permettent de porter leur paroles envers les institutions internationales. Moi, les collègues à l'international que je connais, en fait, je connais par l'EFSLI, donc l'Association Européenne des Interprètes en Langue des Signes, qui se réunit une fois par an. Au cours de ces réunions, de ce regroupement il y'a à peu près 150, 200 interprètes en langue des signes européens qui se réunissent donc cela permet d'échanger, de voir un peu comment ça se passe à gauche à droite. Mais voilà comme ça c'est assez léger, c'est très sympa à chaque fois et je passe un bon moment. Et c'est toujours bien de pouvoir quand même faire partie d'une communauté. On a quand même toujours les mêmes problématiques, que ce soit la reconnaissance du métier lui-même, sa protection, et puis la communauté sourde. [00:10:05] Pour faire un peu d'histoire parce qu'il faut savoir qu'en France et dans plusieurs pays européens à partir de 1880 (ce qu'on a appelé le Congrès de Milan) la langue des signes a été interdite. C'est là qu'on a décidé que, fin, 250 chercheurs se sont réunis à Milan et ont dit non. Il ne faut plus que les sourds pratiquent la langue des signes. Il faut qu'on les amène à la parol