Je voudrais aujourd’hui vous parler du langage, et avec le langage, des dialogues. Si vous vous intéressez tant soit peu aux mots, et mon infaillible instinct me dit que oui, puisque vous êtes là, vous avez peut-être regardé ici et là les conseils fourmillants sur le Net pour améliorer votre prose et surtout, vos dialogues. N’écoutez pas les conseils, soupesez-les bien Ah, ces rogntudjus de dialogues ! Comment s’y prendre pour qu’ils coulent de source, qu’ils sonnent vrais, et d’ailleurs, qu’ils sonnent tout court. On vous a fait des recommandations du style : Ne cherchez pas à rendre le langage parlé tel qu’il est, écrivez les mots correctement et les négations en deux mots, ne pas, ne guère, ne plus… comme le veut l’usage (autrement dit rentrez dans le moule imposé dès l’école primaire);N’inventez pas de mots, ne parlez pas argot, ni verlan, ni rebeu, soyez concis et clairs (autrement dit niez la richesse de la langue parlée si vous voulez qu’on vous comprenne);Trouvez une façon de parler différente pour chaque personnage de façon à éviter les « dit-il, répondit-elle” (mon préféré ! Super simple quand on nous dit par ailleurs de ne pas trop “typer” les dialogues, il faudrait des tics de langages reconnaissables, mais pas de vilaines tournures, s’il vous plaît, écrivez français, simplement français). Ces recommandations, vous les trouverez aussi bien sous la plume d’auteurs chevronnés que d’obscurs blogueurs. Elles sont le corollaire obligé de conseils plus généraux s’appliquant à votre prose : Faites des phrases simples et n’utilisez pas de mots savants (autrement dit prenez votre lecteur pour un crétin) ;Aérez votre texte en revenant à la ligne, un paragraphe court toutes les deux ou trois phrases, sinon le lecteur sera découragé d’avance (qu’est-ce que je vous disais ?) ;Faites la guerre aux adverbes, aux adjectifs et aux participes présents, évitez les parenthèses et les digressions (autrement dit asséchez votre style et réduisez-le à sa plus simple expression, boxez votre lecteur, ne l’embobinez pas). …et autres foutaises de cet acabit. Des dialogues qui « font vrais » Oui. Foutaises ! Oh bien sûr, dans certains cas, ces recommandations ont du sens. Mais dans d’autres, non. Dans certains cas, en fonction de la situation, du propos, du message, de la réalité des personnages, du contexte, il est nécessaire de trancher dans le vif. Je suis sûre que vous me comprenez. Pour résumer, faire parler un maître zen avec des “heu… ben… bof” ne serait pas très convaincant. Mais parfois, les “heu… ben…bof…” ont leur utilité, pour faire comprendre quelque chose du personnage. Et c’est bien là tout le problème. Comment s’y retrouver ? Evitez les dialogues inutiles et ciselez les dialogues indispensables N’oubliez pas que si votre projet est d’écrire un roman, il vous appartient de construire un récit, pas seulement de rendre compte de conversations. Les conversations, c’est bon pour les sitcoms. Ou alors écrivez des pièces de théâtre. Je distingue pour ma part trois fonctions des dialogues : Renseigner sur les personnages (niveau d’instruction, politesse formelle, tournure d’esprit, mais aussi capacité d’adaptation, réponse du tac ou tac, réponse à côté de la plaque…) ;Faire avancer l’intrigue en mettant dans la bouche des personnages des informations nécessaires au lecteur (attention, n’abusez pas de ce qui n’est jamais qu’un artifice et risque donc de rendre votre dialogue… artificiel) ;Aérer votre page. Ben oui. Un livre est aussi un objet physique. Avant de lire, on voit. Et ce qu’on voit nous renseigne au même titre que ce qu’on lit. Attention je digresse (et digresse, c’est beaucoup). Faites l'expérience. Ouvrez n'importe quel roman qui vous tombe sous la main. La présence de tirets cadratins annonçant des dialogues nous apprend qu'ici, une interaction a lieu entre les personnages. A contrario, si le texte est continu, nous suivons une pensée ou une action. Ouvrez maintenant n'importe quel livre de poésie. Lorsque c'est réussi, l'équilibre entre le plein et le vide nous saute aux yeux. On dirait du dessin, n'est-ce pas ? Oui, l'écriture c'est d'abord du dessin. Ce que nous appréhendons en premier, c'est l'allure générale de la page. Après, seulement, viennent les mots. Les parties blanches de la page sont un message subliminal à notre intention, qui nous parle du silence. C'est merveilleux le silence ! Sans lui, pas de sens. Comment mieux l'évoquer, le silence, qu'en se taisant ? Quelques conseils tout de même avant de vous perdre pour de bon ? Soit ! Allons-y ! Comme pour tout le reste, n’écrivez pas tout. Eh eh ! Me voyez-vous venir ? Laissez des blancs dans les dialogues, le temps de la réflexion pour les personnages. Jouez avec les silences.Ne dites pas non plus ce qui est trop évident, ce que la situation dit déjà par elle-même.Soupesez soigneusement les “oui” et les “non”, les trois quarts ne servent à rien.Vos personnages ne doivent pas toujours se répondre dans une suite logique, il est plus intéressant de montrer un personnage qui élude ou qui refuse d’entendre une vérité, voire qui suit son propre chemin de pensée au lieu d’écouter vraiment ce que l’autre a à lui dire, comme nous le faisons tous si souvent.Prenez le temps de mettre vos personnages en scène. Sauf apparition de la Sainte-Vierge, les dialogues ne tombent pas du ciel, ils sont le fruit de la rencontre des personnages dans un lieu et dans un contexte qu’il vous appartient de montrer ou de faire comprendre. Intercalez des informations contextuelles dans le dialogue pour donner des respirations plutôt que de planter le décor pendant trois paragraphes avant de donner le crachoir à vos personnages. Il est rare aussi que dans la vraie vie, on se contente de parler sans rien faire d’autre, éplucher des carottes, embarquer dans le vaisseau spécial, ouvrir la fenêtre ou tripoter négligemment ses clés dans sa poche. Même assis avec des amis à la terrasse d’un café (Mamie fait de la résistance), en pleine discussion, on fait tourner son verre, on tripote son briquet, on vérifie ses textos… Toutes ces actions disent quelque chose de l’état d’esprit du personnage, choisissez-les soigneusement, n’en abusez pas, placez-les au bon endroit. La responsabilité de l’auteur : faire des choix Et enfin, l’essentiel, n’écrivez pas comme vous, vous parlez C’est vrai pour les dialogues mais aussi pour tout le reste. Il me semble que c’est ce point surtout qui fait problème, là-dessus que l’on peut rejoindre certains des conseils dont je me suis moquée ci-dessus et que je résume sous “attention aux hein ? ben ! bof !” Vous écrivez un roman, une nouvelle ou un conte, vous racontez une histoire sous la forme et dans le genre qu’il vous plaira, c’est votre liberté d’auteur. Toutefois, si vous écrivez pour être lu(e), cette liberté est assortie d’une responsabilité d’auteur, faire des choix narratifs, dont la langue et le style font bien évidemment partie. Je vais vous dire un secret. Un secret de polichinelle, mais qu’il est parfois bon de rappeler. Un secret de polichinelle Romain Gary ne parlait pas vraiment comme le petit Momo de La Vie devant soi. Daniel Picouly ne s’exprime pas toujours comme son narrateur de L’enfant léopard, au présent, depuis l’intérieur de la tête de chaque personne qu’il rencontre. Sinon on le prendrait pour un fou. Ce qui a du sens dans le cadre de la narration relève d’un choix délibéré de l’auteur, pas de son ordinaire façon de parler. Prenez Paul Auster. Et bien Paul Auster ne s’exprime pas toujours, dans la vie, comme ses narrateurs successifs, ne vous y trompez pas. Ce n’est pas parce qu’il écrit “je” qu’il fait référence à lui-même. A preuve, l’incipit de Brooklyn Follies : “Je cherchais un endroit tranquille ou mourir. Quelqu’un me conseilla Brooklyn et, dès le lendemain matin, je m’y rendis de Westchester afin de reconnaître le terrain.” PAUL AUSTER BROOKLYN FOLLIES Cet incipit, il nous fait entrer dans l’histoire d’un d’homme qui n’est pas Paul Auster. Et d’ailleurs, son style fluctue, à Paul Auster. C’est toujours lui l’auteur, mais le narrateur de son roman, c’est un autre. Témoin l’incipit de 4 3 2 1, par exemple. A l’opposé de ce qu’il fait dans Brooklyn Follies, il use de phrases amples pour nous plonger de plain pied dans une vaste fresque, dans une légende familiale. « Selon la légende familiale, le grand-père de Ferguson serait parti à pied de sa ville natale de Minsk avec cent roubles cousus dans la doublure de sa veste, il aurait fait route vers l’ouest jusqu’à Hambourg en passant par Varsovie et Berlin et il aurait acheté un billet sur un bateau baptisé l’Impératrice de Chine qui traversa l’Atlantique à travers de rudes tempêtes hivernales pour entrer dans le port de New York le premier jour du XXe siècle. Pendant qu’il attendait d’être interrogé par un agent du service d’immigration à Ellis Island, il engagea la conversation avec un compatriote juif russe.» PAUL AUSTER 1 2 3 4 Croyez-vous que ce soit ainsi que Paul Auster raconte à ses amis la dernière anecdote dont il a été témoin ? Voyez-vous la différence ? Paul Auster n’écrit pas comme il parle. Les romanciers n’écrivent pas comme ils parlent Les auteurs qui écrivent comme ils parlent, ça n’existe pas. Parfois, c’est l’impression que nous avons, nous lecteur