Siavosh Ghazi, correspondant de RFI et France 24 en Iran, est l'invité de RFI à l'occasion de la sortie de son livre Carnet de guerre - 40 jours dans Téhéran sous les bombardements (First Editions). Il raconte son métier de journaliste durant la guerre, son rythme de travail infernal et les contrôles des autorités. Aujourd'hui, il explique que le sentiment d'une « victoire totale » domine chez les Iraniens. RFI : On est très heureux de vous avoir avec nous en direct en studio à Paris pour la publication de votre livre Carnets de guerre chez FIRST EDITIONS . Vous voilà très loin de votre terre natale, à 4000 kilomètres de Téhéran, votre terrain de travail. Comment vous vous sentez en étant ici ? Siavosh Ghazi : J'ai hâte de rentrer parce que l'histoire continue et donc tous les jours, quand je vois les événements qui se passent, je me dis que je rate quelque chose, pourquoi je n’y suis pas. Mais bon, il faut quand même présenter ce livre qui est le fruit de ces trois mois travail. Un témoignage donc qu'il faut présenter. Mais j'ai hâte, j’ai même changé mes dates de retour pour rentrer jeudi à la place de vendredi pour être présent en Iran parce que l'histoire n'est pas terminée, elle va continuer. Dans votre carnet de guerre, vous racontez comment vous avez vécu ces 40 jours de frappes israélo américaine, 40 jours de travail à un rythme absolument infernal, des nuits très courtes, voire pas de nuits du tout ? Oui, sur les 40 jours au total, j'ai dormi 100 heures. Ça fait des nuits de deux heures, deux heures et demie… Quelquefois c'était une heure, quelquefois c'était trois heures, mais sur la totalité des 40 jours, ça a été cent heures. Donc, ce qui me donnait cette force d'être présent, même si des fois le cerveau ne suivait pas forcément comme il le fallait, c’est que c'est un moment historique pour l'Iran, c'est un moment historique pour la région, pour le monde. Et cette guerre, à mon sens, va changer beaucoup de choses à travers le monde. La superpuissance américaine, qui est basée sur la force du dollar, la force militaire, ne sera plus ce qu'elle a été jusqu'à maintenant. Et donc on passe dans un autre monde, un nouveau monde, avec de nouveaux rapports de force qui sont en train de se mettre en place. Et ça, ça donne beaucoup de force pour être comme m'a dit un collègue « dans l'œil du cyclone » et de couvrir ces événements. Il y a un avant et un après. Il y a tout ce temps passé à raconter sur beaucoup de médias francophones, 80 interventions par jour parfois. Est-ce qu'on sort indemne de cette expérience professionnelle mais aussi personnelle ? Ecoutez, pour l'instant je suis encore dedans. Et donc je ne pense pas à après. Après quand la crise sera terminée, on verra quelles seront les conséquences. Mais pour moi, l'important c'était d'être calme, de garder toujours le calme pour avoir une vision claire, de rapporter les faits, donc d'être aussi près des faits que possible. Et ça, ça permet de travailler et c'est important.... le fait de rester calme, même s'il y a eu des moments où, à la fois contre les autorités, des forces de sécurité ou des experts en plateau (sur les chaînes d’information continue) en France, je me suis emporté… Le fait de m'être donné comme consigne d'être calme, m'a permis de faire une couverture de tous les événements à différents moments, même si on a vécu des moments assez durs avec ma femme. Lorsqu’il y a eu des bombes GBU qui sont tombées près de chez nous, tout près. Et donc j'ai pensé à ce moment-là que c'était la fin, qu'on allait y passer. Vu d'ailleurs, vu d'ici, on se pose souvent la question de votre liberté de parole en tant que correspondant dans un pays aussi verrouillé que l'Iran. Est-ce que vous pouvez tout dire ? En situation de crise, c'est la règle que je me suis fixé, je me suis dit : j’irai aussi loin que possible. Parce qu'il faut toujours dans les pays en guerre, en crise, il faut pousser les lignes rouges aussi loin que possible. Mais ça veut dire que vous subissez des pressions du pouvoir d'une manière ou d'une autre ? Non. Durant cette guerre, durant la crise, le mouvement de contestation en janvier, je n'ai subi aucune pression de la part des autorités, si ce n'est, par exemple, des moments de contrôle d'identité, d'arrestation dans la rue … Oui, on dirait ici « pression », mais ça vous paraît presque « banal » à vous. Vous avez été arrêté près de sept fois, durant les 40 jours. Vous êtes contrôlé, et parfois ça dure des heures ? La plus longue, c'était quatre heures et demie. C'était deux jours après le cessez-le-feu. Je suis parti à la campagne parce que j'avais des affaires personnelles à régler. Et en rentrant, une chaîne de télévision française me demande un direct. Et sur la route, je m'arrête à un endroit où l'internet marchait et c'était devant une centrale électrique. C'était au moment où Trump disait qu'il allait détruire les centrales électriques. Et cinq kilomètres plus loin, il y avait un barrage et on m'arrête et on commence à me dire « voilà, vous avez filmé la centrale électrique ». Donc il y avait un risque d'arrestation. Et au bout de quatre heures et demie d'interrogatoire par différents services, ils ont voulu prendre mon matériel et m'ont demandé, c'était un mercredi, de revenir dimanche à 50 kilomètres de Téhéran, pas forcément pour les récupérer. Ils m'ont dit « venez chez nous à ce moment-là », c’étaient des services de renseignement, des gardiens de la révolution. Et à ce moment-là, je leur ai dit « si vous prenez mon matériel, je viens avec vous, emmenez-moi ça, ça me permettra de de me reposer parce que je n’ai pas dormi ». Et ils étaient choqués. Et donc finalement, ils ont rendu le matériel ... Mais, ça a été long ? Ça a été très long et ma femme était là et elle a été choquée parce qu'elle n’a pas l'habitude de ce genre de contrôle. Mais vous, vous avez l'habitude de ça… Moi j'ai l'habitude. Bien sûr. « Je témoigne de ce que je vois, ni plus ni moins, sans céder ni aux pressions du pouvoir, ni aux attentes de ceux qui voudraient que je raconte une autre histoire ». C'est une formule que vous avez dans le livre. On est aujourd'hui entrés dans une phase de négociations entre l'Iran et les États-Unis. C'est l'après-guerre en quelque sorte. Vous décrivez le sentiment général qui est le sentiment d'une « victoire totale ». Est-ce que ça veut dire que le pouvoir ou ce qu'il en reste, ou sa nouvelle forme, est sorti renforcé de cette guerre en Iran ? Absolument, absolument. Le pouvoir est sorti renforcé. La vieille garde a disparu avec les frappes et donc les nouveaux dirigeants, notamment le nouveau guide, ont décidé visiblement, ont donné des ordres par exemple pour qu'il n'y ait plus d'embêtement contre les femmes qui ne portent pas le voile, qui roulent en scooter à travers à travers la ville de Téhéran, mais aussi dans les villes de province. Oui, mais le sentiment général, c'est que l'Iran a gagné ? Le sentiment général c'est une grande victoire. C'est la première fois depuis 300 ans que l'Iran sort d’une guerre avec une grande puissance sans céder de territoire.