L’est du Sénégal face au risque d’une contagion jihadiste : premier volet de notre série de reportages. Depuis septembre et le blocus sur le Mali décrété par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans affilié à al-Qaïda, le Jnim, les camions-citernes sont systématiquement attaqués. Le 29 janvier dernier, lors d’une attaque du Jnim entre la ville malienne de Kayes et la frontière du Sénégal sur un convoi de camions-citernes, au moins 16 chauffeurs routiers ont été exécutés. Une nouvelle attaque traumatisante pour les professionnels du secteur, en première ligne dans ce conflit. De notre correspondante à Dakar, Son pied gauche toujours enroulé dans un bandage, Seydou se souvient du 29 janvier et de sa course effrénée quand, peu après 10 h, sur la route de Kayes au Mali, à moins de 30 km du Sénégal, des tirs retentissent en tête du convoi de 60 camions-citernes escorté par l’armée. « Quand ils ont commencé à tirer à l’avant du convoi, tous les camions se sont arrêtés, se rappelle le jeune homme. Il y avait des tirs dans tous les sens, chacun a essayé de se sauver, certains vers le village, d’autres dans la brousse, d’autres se sont réfugiés sous les véhicules ou cachés dans des trous. C’est là qu’ils m’ont trouvé. » « Ils », ce sont les jihadistes du Jnim qui ont revendiqué cette énième attaque, à 42 km de la ville de Kayes, au Mali. Ce 29 janvier, ils ne s’en sont pas pris qu’aux forces armées maliennes mais aussi aux chauffeurs des camions-citernes. « Ils étaient 16 ou 17, ils nous ont arrêtés. Ils nous ont dit de ne pas fuir, qu’ils n’avaient pas besoin de nous, que c'étaient les autorités qu’ils cherchaient, témoigne Seydou. Mais ils nous ont dit que si on se levait, on prendrait une balle. On est restés couchés presque jusqu’au soir pendant que les assaillants pointaient leur fusil sur nous. À un moment, ils nous ont demandé de les suivre… Ils nous ont finalement libérés au bord de la route. J’ai eu tellement peur, car même couché, autour de moi je voyais les balles filer, je pensais que j’allais y rester et que c’était terminé pour moi. » À lire aussiAu Mali, l'approvisionnement en carburant plie mais ne rompt pas « Ras-le-bol de voir des conducteurs braqués, tués, blessés » Terrorisé, une fois relâché par les jihadistes, Seydou reprend sa course à travers la brousse en direction de Diboli. La ville la plus proche se trouve à une trentaine de kilomètres, elle est située sur la frontière avec le Sénégal. Les pieds ensanglantés, il arrive épuisé à l’hôpital, incapable de marcher, avant d’être recueilli par son syndicat, l’Union des conducteurs routiers de l’Afrique de l’Ouest. « Ce n’est pas la première ou la seconde fois, ras-le-bol de voir des conducteurs, qui ne sont ni de près ni de loin mêlés à ces affaires de l’État, de les voir braqués, tués, blessés », enrage Modou Kaire, inspecteur du syndicat de l’Union des conducteurs routiers de l’Afrique de l’Ouest. Ce 29 janvier, 16 chauffeurs routiers seront tués, certains égorgés et leurs corps laissés sur le bord de la route. Ils sont finalement enterrés deux semaines plus tard, le 11 février, après que les chauffeurs de camions-citernes maliens ont menacé de faire grève. Seydou, dont l'employeur est décédé lors de l’attaque, a un message à faire passer : « Je demande aux jihadistes de réfléchir avant de tuer des personnes innocentes qui font tout pour faire vivre leur famille. C'est vraiment décourageant, car ce sont des gens qui cherchent juste à nourrir leur famille. » Dès qu’il sera remis, le jeune apprenti de 24 ans prévoit lui aussi de reprendre cette route entre Dakar et Bamako, malgré la peur et un salaire de moins de 50 000 francs CFA. À lire aussiMali: cibles d’attaques jihadistes, des chauffeurs routiers appellent à un arrêt de travail