Le choix musical de RFI

Du lundi au vendredi, chaque matin, un journaliste vous parle des artistes qui font l’actualité des musiques de l’espace francophone, de l’Afrique et de ses diasporas. Vous pourrez y entendre plus largement des musiques du monde et du Sud, des musiques actuelles et urbaines qui sont au cœur de l’identité de RFI. Diffusion 8h50, heure de Paris, 7h50 TU.

  1. -6 h

    Alune Wade fait dialoguer l'Afrique et la diaspora dans «Family Affair»

    Il est l'un de nos coups de cœur RFI ce mois-ci. Le bassiste, chanteur et compositeur sénégalais Alune Wade est de retour avec Family Affair, son tout nouvel album. Un disque qui n'était pas vraiment prévu au départ, mais qui s’est finalement imposé comme la suite naturelle de New African Orleans, paru l'année dernière. Depuis plus de trois ans, Alune Wade jette des ponts musicaux entre l'Afrique et les Amériques. Alors que le retour sur le continent africain est une quête pour beaucoup de musiciens, lui a choisi de prendre la route inverse. « Ce sont souvent les Afro-descendants ou les Africains-Américains qui viennent en Afrique pour retrouver leurs racines, raconte-t-il. Cette fois-ci c'était plutôt l'inverse, c'était plutôt moi, en tant qu'Africain, qui partais en Amérique, aux États-Unis, pour retrouver les branches perdues depuis quatre siècles. On est séparés de 400 ans, mais ils ont réussi à garder toutes ces cultures qui viennent d'Afrique. C'est ce qui nous a donné le jazz, c'est ce qui nous a donné aussi le créole et bien d’autres choses. » Ce périple l'a mené de Lagos à la Nouvelle-Orléans, en passant par Accra, Dakar et Paris. De cette aventure sont nées non seulement New African Orleans mais aussi un film documentaire et un livre photo. Tout au long du voyage, Alune Wade a rencontré des artistes devenus pour lui une véritable famille musicale, et qui l'ont encouragé à prolonger l'expérience avec ce nouvel opus, Family Affair. Littéralement une histoire de famille. Les racines musicales plongées en Afrique Parmi les morceaux actuellement en playlist sur RFI, « No One Like You » s’inspire de l'album So de Peter Gabriel sorti en 1986. Un disque culte où les rythmes africains occupent une place centrale. À sa manière, Alune Wade expérimente et fusionne des rythmes et sonorités venus de Gambie, du Ghana ou d'ailleurs, que l'on retrouve aussi bien dans le jazz que dans les musiques créoles ou le blues.  « Le mot blues vient des États-Unis, c'est un mot anglais. Mais à la base, le jeu, ce feeling et ces sensations blues viennent du continent africain. C'est pareil aussi pour beaucoup de rythmes, de percussions, de tambours que nous avons au Congo ou bien au Nigéria, au Sénégal et qu'on retrouve finalement aussi dans les Caraïbes, comme en Guadeloupe, en Guyane, à Haïti, en Martinique, même ici à la Nouvelle-Orléans, jusqu'à Cuba ou en Colombie. Les liens sont très, très forts », estime le bassiste. Un hommage aux peuples opprimés par l'esclavage Sur le morceau « Damonzon » par exemple, Alune Wade reprend une mélodie traditionnelle malienne célébrant le roi de Ségou. On y entend la voix de Mamani Keita sur un chant wassoulou, mêlée au spoken word de la poétesse américaine Sunni Patterson. Le tout dans une version inspirée par « All Blues » de Miles Davis. Une véritable complainte venue des champs de coton, comme un rappel des périodes d'esclavage et surtout un hommage à ces peuples déracinés et opprimés, pour qui la musique fut souvent le dernier moyen d’exprimer la souffrance et de résister. En réunissant toutes ces voix, en mélangeant les peuples qui ont été les acteurs clés de ce drame historique, Alune Wade le transforme en message d'unité universel. Le bassiste sénégalais Alune Wade sera en concert le 23 octobre à Montreuil, dans le cadre du festival Villes des musiques du monde.

  2. -1 j

    «Songs from the North Country»: Rosemary Standley et François Lazarevitch remontent aux sources de la folk

    Des chansons vieilles de plusieurs siècles qui résonnent pourtant avec une étonnante modernité. Dans Songs from the North Country, la chanteuse franco-américaine Rosemary Standley, voix emblématique du groupe Moriarty, et le flûtiste baroque François Lazarevitch, fondateur des Musiciens de Saint-Julien, revisitent vingt ballades anglaises, écossaises et irlandaises composées entre le XVIe et le XXe siècle. Un voyage folk-baroque entre traditions populaires, héroïnes rebelles et instruments anciens. Aux racines de la folk anglo-celtique Avec Songs from the North Country, Rosemary Standley et François Lazarevitch plongent dans un répertoire qui remonte parfois jusqu'au Moyen Âge. Ces chants traditionnels, transmis de génération en génération à travers les îles Britanniques, ont traversé les siècles avant d'influencer profondément la folk américaine. Dès les premières mesures de « Whistle, Daughter, Whistle », le ton est donné. Derrière cette mélodie entraînante se cache une satire médiévale pleine d'humour où une mère et sa fille abordent sans détours les questions du mariage et du désir. Un témoignage précieux de la liberté de ton que recèlent ces répertoires populaires. Des chansons devenues universelles Parmi les titres les plus célèbres figure « Scarborough Fair », sans doute l'une des ballades traditionnelles les plus connues au monde. Popularisée dans les années 60 par Simon & Garfunkel, elle possède pourtant des racines bien plus anciennes, probablement médiévales. Au fil du temps, d'innombrables artistes se sont approprié cette chanson, de Marianne Faithfull à Harry Belafonte, jusqu'à Lana Del Rey. La preuve que ces mélodies ancestrales continuent de nourrir l'imaginaire musical contemporain. Des héroïnes libres et insoumises Si les femmes occupent une place centrale dans cet album, elles apparaissent rarement sous les traits attendus. Les chansons réunies par Rosemary Standley racontent des figures audacieuses qui défient les conventions de leur époque. On croise ainsi une femme marin qui se déguise en homme pour prendre la mer dans « The Female Rambling Sailor », ou encore l'héroïne de « Katie Cruel », rejetée par sa communauté, mais déterminée à choisir sa propre voie. Autant de récits qui résonnent aujourd'hui comme des histoires d'émancipation et de liberté. Pour Rosemary Standley, ces chansons révèlent une modernité saisissante. Derrière leur ancienneté se déploient des aspirations universelles, des personnages complexes et un puissant désir d'indépendance. Entre instruments anciens et énergie contemporaine L'une des grandes réussites de Songs from the North Country tient à son équilibre entre fidélité historique et vitalité actuelle. François Lazarevitch déploie un impressionnant arsenal instrumental : flûtes, cornemuses, percussions écossaises et irlandaises, triple harpe ou encore pandore du XVIIe siècle, lointain ancêtre de la guitare folk. Sous ses doigts, ces instruments anciens retrouvent une vigueur remarquable. Le résultat est tout sauf muséal. Groove, virtuosité, complaintes bouleversantes et danses effrénées se succèdent avec naturel, portés par des arrangements qui font dialoguer les siècles. La voix sans frontières de Rosemary Standley Au cœur de cet univers se trouve la voix singulière de Rosemary Standley. Artiste inclassable, elle navigue avec une aisance déconcertante entre rock, musique baroque, rythm and blues, répertoire yiddish, opéra ou chanson réunionnaise. Dans ces chansons du nord, tour à tour mélancoliques et jubilatoires, elle incarne une galerie de personnages peuplant un imaginaire où se croisent femmes et diables, tailleurs et souris, légendes et réalités quotidiennes. Un monde à la fois populaire, fantasque et profondément humain. Un voyage en tournée Avec Songs from the North Country, Rosemary Standley et François Lazarevitch signent bien davantage qu'un travail de redécouverte patrimoniale. Ils prouvent que ces ballades séculaires parlent encore à notre époque, tant par leurs mélodies que par les histoires qu'elles racontent.

  3. -2 j

    Avec «Soap Club Vol. 1», le Montréalais Waahli «honore son bagage culturel»

    Cela fait vingt ans qu'il arpente la scène hip-hop montréalaise : le Canadien Waahli vient de sortir son quatrième album, Soap Club Vol. 1. Après Black Soap, Soap Box et Soap Opera, l'artiste poursuit son exploration d'un hip-hop ouvert aux quatre vents, et où funk, kompa, électro et sonorités afrobeat se rencontrent joyeusement. Cela fait plus de vingt ans que Waahli sillonne la scène hip-hop québecoise, en solo aussi bien qu'avec son collectif Nomadic Massive... qu'on ne s'étonne pas donc si ce Soap Club fait de nouveau la part belle aux influences de ses débuts et à des couplets rappés en créole, en anglais, et en français. Comme pour accompagner la diversité de ces langues... des influences musicales très variées se bousculent sur les 13 pistes du disque. D'une chanson à l'autre, Waahli navigue du rap au funk, des sonorités afrobeats à l'électro, en passant bien sûr par le konpa hérité d'Haïti... et qui figure en bonne place sur Soap Club Volume 1. Des influences variées, dominées par Haïti Car l'héritage haïtien de Waahli occupe une place prépondérante sur le disque – par les sonorités donc, mais aussi par les mots. Si l'artiste chante en différentes langues, le créole haïtien emporte sa préférence. « J'ai grandi dans une famille haïtienne, pointe le chanteur. Cela fait partie de mon identité, et j'ai eu envie d'honorer ce bagage culturel là. » À lire aussiAvec «Soap Club Vol.1», Waahli développe son alchimie sonore C'est donc avec cette langue (dans laquelle il ambitionne « de devenir meilleur, car il y a toujours quelque chose à apprendre en créole haïtien ! ») qu'il rend hommage, sur « Sonje », aux mères de famille haïtiennes du quartier où il a grandi ; avec lui encore qu'il commémore Toussaint Louverture (« Lovèti »), l'une des figures les plus emblématiques de la révolution haïtienne. « Je répète plusieurs fois son nom, car je ne veux pas qu'on l'oublie, insiste Waahli. Lui rendre hommage me paraît important, surtout dans une période où Haïti, qui a une richesse folle, qu'on appelait la "perle des Antilles", traverse une situation aussi difficile. » Car Waahli, au-delà d'un chimiste qui s'amuse à mélanger les ingrédients dans son laboratoire musical, est aussi un artiste engagé. Dans ses textes, il alerte aussi bien sur le racisme systémique sur les réseaux sociaux devenus omniprésents, ou encore le réchauffement climatique : un engagement lié, dit-il, à son statut de « père de famille ». « Je pense beaucoup aux jeunes générations, confirme-t-il, à ce qu'on va leur laisser. Parfois, on est tenté d'être pessimiste, de se dire que tout cela ne sert à rien. Mais je ne veux pas basculer là-dedans. » Un album comme un rituel de purification  De Black Soap à Soap Box, de Seven Bubbles à Soap Opera et maintenant Soap Club : depuis ses premiers projets en solo, Waahli cultive une saine obsession pour le savon. « Ça a commencé lorsque j'ai commencé à fabriquer mes propres savons parce que je n'en trouvais aucun qui me convienne, s'amuse-t-il. C'était au moment où j'ai lancé mon projet solo. Et ça m'a vraiment donné un boost de créativité. Depuis, cela me suit sur tous mes projets et c'est devenu quelque chose de conceptuel. » Mais au-delà de l'anecdote amusante, c'est aussi une quasi-philosophie. Sur son disque, Waahli édicte sept règles, dont la quatrième est qu'« on ne se nettoie pas que les mains, mais l'esprit aussi. Il y a une dimension spirituelle là-dedans, juge Waahli. C'est une forme d'invitation au soin de soi. À faire attention, aussi, à ce que l'on consomme, les informations notamment. » Une chose est sûre : consommer Soap Club Vol. 1, c'est forcément un remède. Soap Club Vol. 1 (Wyzah Musk Productions), sortie le 9 octobre 2026.

  4. -3 j

    Assassin revient après 26 ans de silence avec «Intelligence artisanale»

    Vingt-six ans après l'album Touche d’espoir, le  mythique groupe du rap français, Assassin, revient avec un nouveau projet, «Intelligence artisanale» ou Rockin’ Squat retrouve son complice Doctor L. Les deux figures historiques du hip-hop hexagonal  n'ont rien perdu de leur tranchant.  Tout part du bouillon culturel du XVIIIe arrondissement de Paris, sous l'impulsion de Rockin’ Squat, de son vrai nom Mathias Cassel,  frère du célèbre acteur Vincent Cassel. Rappeur, producteur et DJ, aujourd’hui âgé de 57 ans, il refuse très tôt de se plier aux diktats de l’industrie musicale et crée son propre label. Un choix visionnaire, devenu depuis un modèle pour les futures générations d’artistes, au service d’un rap libre, radical et politique. Nous sommes en 1985. François Mitterrand est à l’Élysée depuis quatre ans, le Front national de Jean-Marie Le Pen gagne du terrain en agitant la peur de l’immigration, SOS Racisme lance son slogan « Touche pas à mon pote »,  NTM, MC Solaar et IAM n’existent pas encore, Assassin, lui, contre-attaque déjà avec « Peur d’une race ». Un titre emblématique d’un groupe qui n’a jamais dissocié musique et engagement. Rockin ‘Squat, pourtant, n’a jamais chômé, multipliant les projets durant le long  silence discographique d’Assassin. Intelligence artisanale marque son  retour aux fondamentaux du rap et aussi les retrouvailles avec Doctor L. Racisme, immigration, violences policières, colonisation, tout y passe. Les deux rappeurs n’ont rien perdu de leur tranchant. Côté son, la signature reste celle du rap boom bap, avec ses rythmes jazz, soul et funk, un style né sur  la côte Est américaine au début des années 1990. Par son art du sampling et son savoir faire du deejaying, Assassin a su imposer ce groove en France et conquis sa place au panthéon du flow à coups de combats depuis quarante ans. Entretien avec Rockin’ Squat RFI : Vingt-six ans après Touche d’espoir, pourquoi Assassin avait-il encore quelque chose à dire ? Rockin’ Squat : D’abord, c’est un vrai plaisir de retravailler avec Doctor L. C’est ce qui nous a remotivés à sortir cette collaboration sous le nom d’Assassin. J’ai publié plus de vingt albums depuis Touche d’espoir, donc des choses, j’en ai dit en pagaille ! (Rires) Mais vu la situation sociale et politique en France, et plus largement dans le monde, nous pensons que le rap d’un groupe comme le nôtre a toujours sa place. Nous sommes des artistes libres, enchaînés à aucune structure financière qui nourrirait notre musique. C’est très rare de nos jours. Il faut en profiter. Intelligence artisanale semble opposer l’intelligence artificielle au savoir-faire humain ? Ce n’est pas vraiment une opposition, plutôt un rappel. Pendant que la technologie avance, l’artisanat, lui, est toujours bien présent. Même l’IA a été créée par des humains. Ce qui me paraît bien plus tendu, c’est la manière dont ces nouvelles technologies vont servir à nous contrôler davantage et à rogner nos libertés. C’est là que se situe le vrai problème pour la population. Je pense qu’on n’en est qu’au début d’une ère dont le scénario dépasse celui des films de science-fiction les plus fous. Assassin s’est construit a partir de 1985 contre les majors, avec une idée bien précise de l’indépendance artistique. Que signifie encore cela pour vous en 2026 ? Au départ, nous ne voulions pas être indépendants, mais simplement discuter les conditions d’exploitation de notre art. On nous a vite fait comprendre que l’industrie musicale ne discute pas. Passer en indé est devenu une nécessité pour exister, sinon nous ne pouvions rien sortir. Un vrai parcours du combattant, surtout à une époque où l’on ne disposait pas des moyens d’autoproduction d’aujourd’hui. Mais nous y avons beaucoup appris, et touché à plein de métiers différents. À 57 ans, je ne saurais même pas te dire quel est mon métier, tant j’en ai exercé pour être encore là à te parler aujourd’hui. (Rires) À l’époque, votre rap dénonçait déjà les violences policières, la peine de mort, la manipulation des médias, la France raciste, la politique anti-immigration... Quel est votre constat aujourd’hui ? J’aime cette citation du philosophe grec Héraclite : « La seule constante dans la vie, c’est le changement. » Beaucoup te diront que rien ne bouge, alors que tout change tout le temps. C’est la seule certitude. En bien ou en mal, cela dépend de tes centres d’intérêt, de ta position géographique, sociale, culturelle, religieuse. La France des années 1980 n’a plus rien à voir avec celle de 2026. Mais le pouvoir économique, culturel et politique reste plus que jamais aux mains des dominants, toujours au-dessus des lois et jamais condamnés malgré leur corruption, leur évasion fiscale et leur politique sanguinaire, voire génocidaire, envers leur population comme envers celles d’autres pays. Je ne fais aucune confiance aux élites, et c’est pourquoi on ne me voit jamais à leurs côtés. Je ne serai jamais leur marionnette, même contre des millions d’euros. Vous avez influencé toute une génération de rappeurs. Que voulez-vous transmettre aux jeunes qui vous découvrent avec Intelligence Artisanale ? Nous ne cherchons pas à parler aux jeunes, ni aux vieux d’ailleurs. Mais oui, laisser une trace est très important, car c’est la transmission léguée par des millions de personnes avant nous qui m’a tant appris, en rencontrant des gens, en les écoutant, en lisant, en regardant des films et des documentaires, en voyageant. La richesse de l’humanité, c’est cette connaissance acquise puis partagée par les êtres humains. Voilà le vrai trésor sur cette terre. J’ai confiance en celles et ceux qui aiment la nature et les animaux. Ceux qui ont du cœur, ce sont eux que je regarde. Les autres, les âmes transparentes, cela fait plus d’un siècle que je ne les vois plus ! Assassin Intelligence artisanale, sortie le 16 octobre 2026 et en tournée dans toute la France jusqu’en avril 2027.

  5. -4 j

    Coupé décalé: l'héritage de Douk Saga, le «Président de la joie»

    Vingt ans après sa mort, Douk Saga, autoproclamé créateur du coupé décalé, reste indissociable de ce courant musical qui mêle rythmes dansants et démonstrations de richesse. De son son vrai nom Stéphane Doucouré, il a co-fondé la « Jet Set » dans les années 2000 pour ambiancer les fêtes en boîte de nuit, de Paris à Abidjan. Juste après le coup d'état de 1999 en Côte d'Ivoire, arrive à Paris une jeune génération d'ivoiriens, souvent fraîchement diplômés, qui s'enjaille dans les clubs afro de Paris. Dans les clubs tels que l'Alizée ou le Nelson ou dans les maquis parisiens de Château Rouge ou Aubervilliers, les DJs ivoiriens mixent du zouglou, du zouk et du ndombolo congolais pour une diaspora, unie par la fête, qui « farote » et flambe la nuit ce qu'elle a gagné de jour. C’est dans cette effervescence fêtarde qu’émerge la Jet Set, un collectif de chauffeurs de salles parmi lesquels Douk Saga, le « président » et Molare, le « premier ministre ». La Jet Set, le bling bling comme manifeste Sapes griffées, lunettes noires, cigares, champagne à gogo... ces ambianceurs distribuent à tout va des billets de banque (c'est « le travaillement »), font des animations verbales (« atalaku ») et surtout inventent des pas de danse mémorables.  La Jet Set fait son « boucan » et impose son style : une philosophie « bling-bling » et m'as-tu-vu, à rebours du zouglou, musique ivoirienne née dans les contestations étudiantes des années 1990, engagée et réflexive. Le coupé-décalé revendique une tout autre priorité : la fête, l’apparence, la réussite affichée. À lire aussiDouk Saga: il y a 20 ans, le coupé décalé perdait son «président» Les « binguistes », surnom donné aux Ivoiriens partis vivre en Europe, font circuler des DVDs de ces soirées parisiennes en Côte d’Ivoire. Très vite, la Jet-Set débarque à Abidjan pour électriser les pistes de danse, y compris pendant les périodes de couvre-feu et de fortes tensions politiques. Avec le déclenchement de la guerre civile en 2002, le coupé-décalé devient une forme d'exutoire festif à une réalité anxiogène. Douk Saga demandera même une décoration au président Laurent Gbagbo pour avoir, dit-il, « redonné espoir et joie aux Ivoiriens ». « Sagacité » : la recette du succès Mais Douk Saga n’est ni chanteur ni musicien. Pour donner une véritable expression musicale à son personnage exubérant, il s’entoure du producteur David Monsoh et du compositeur et arrangeur David Tayorault, déjà connu pour son travail avec Magic System sur leur tube international « Premier Gaou ».  En 2005 paraît le premier album studio de Douk Saga, Héros National Bouche Bée, chanté en grande partie par le choriste Jean Roger Adom (bientôt célèbre lead-vocal du groupe-orchestre les Zouglou Makers.)  L’expression « coupé-décalé » est généralement rattachée au nouchi, l’argot populaire abidjanais. « Couper » pour arnaquer, « décaler » pour partir/déguerpir. Une formule qu'on pourrait résumer par « prends l’oseille et tire-toi », même si les interprétations varient. Une part du mystère reste l’origine de l’argent exhibé par Douk Saga et la Jet Set : certains les soupçonnent d'avoir pratiqué le « broutage », des escroqueries sur internet. Du coupé-décalé au biama  L'influence du coupé-décalé à dépassé les frontières de la Côte d’Ivoire, touchant d’autres scènes d’Afrique de l’Ouest et les artistes afro-descendants en France. Aujourd’hui, une nouvelle vague fait danser le pays : le biama, un courant très populaire né dans les rues de Yopougon, quartier d’Abidjan. Version accélérée et survoltée du coupé-décalé, le biama tourne à 170 battements par minute (contre 140 pour le coupé décalé), porté par des basses lourdes, des percussions répétitives et des bruitages, l'objectif est de faire bouger les corps. À lire aussiLe biama, fils prodige du coupé décalé Le succès du titre « Coup du marteau », devenu l’un des hymnes populaires de la Coupe d’Afrique des nations 2024, n'est que la partie émergée d'un phénomène en plein envol : sur TikTok, les vidéos des danseurs et des « biamasseurs » cumulent des millions de vues. Le parrain du coupé-décalé, Douk Saga, s’est éteint en 2006, officiellement des suites d’une pathologie pulmonaire. Ses obsèques à Abidjan ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes derrière son cortège funèbre. Une mobilisation à la mesure de ce personnage drôlement mégalo, qui aimait se proclamer au « sommet des sommets de l’Himalaya ».

  6. 9 oct.

    Sur son premier album «Aba», Sulaf raconte une histoire de famille et d'exil

    Une histoire de traditions, de famille, et d'exil, racontée en une dizaine de titres : ce vendredi 9 octobre 2026, l'artiste soudanaise Sulaf a sorti son premier album Aba, du nom de son arrière-grand-père. Au fil des chansons piochées dans le répertoire de ce poète soufi, la compositrice et joueuse de oud rend hommage à ses ancêtres, autant qu'à son pays, dans lequel elle n'a pu retourner depuis 2022 à cause de la guerre. Lorsqu'elle quitte le Soudan pour la France en 2022, Sulaf ne prend dans ses valises que son oud, quelques vêtements, et des enregistrements de son grand-père : après tout, le voyage n'est censé durer que quelques mois. Mais quelques mois plus tard, la guerre éclate dans son pays natal... en quatre ans, Sulaf n'est jamais retournée au Soudan. Un ancêtre soufi comme étoile du berger Dans cette France qu'elle « ne connaissait pas, avec des gens qu'elle ne connaissait pas », Sulaf se tourne alors vers ce qu'elle connaît intimement : la musique de son arrière-grand-père, Abdelazim Sayed Ahmed, poète soufi dont les textes et les chants ont bercé son enfance. C'est donc tout naturellement que la voix de cet ancêtre, enregistrée sur cassette lorsqu'elle était encore au Soudan, apparaît dès les premières minutes de l'album (Bitti Alhitali), avant de laisser la place à celle, aérienne et puissante, de Sulaf. Alternativement légère ou rauque, elle est toujours chargée d'une émotion qui traduit la connaissance intime de ces compositions. « Je voulais rendre hommage à mon arrière-grand-père, sourit la jeune femme, car j'ai grandi avec ses chansons. À mesure que je grandissais, je me suis rendue compte que les valeurs que ses textes véhiculaient m'apportaient les réponses à de nombreuses questions. »  Et parmi ces interrogations, celle de l'identité : « Quand j'ai décidé de me lancer professionnellement, j'ai voulu commencer par qui j'étais, d'où je venais, se souvient Sulaf. Et c'est devenu de plus en plus important avec la guerre. Car ces chansons, ces histoires, se sont les seules choses qui peuvent répondre à la question de l'identité et des souvenirs. » Avec le temps, plus qu'un album, le projet est devenu pour la jeune femme une « responsabilité », celle de « conserver un trésor ». La patte de Maxime Kosinetz  La chanteuse ne s'est pas contentée, cependant, de reprendre tels quels les titres de son aïeul. Epaulée par le producteur Maxime Kosinetz, rencontré lors de collaborations avec Imarhan et Tinariwen, la jeune femme a mâtiné les sonorités bluesy héritées du nord du Soudan, et la folk issue de la région nubienne, d'influences plus contemporaines. Au gré des titres, les notes de oud rencontrent donc des basses, des violons, et surtout des nappes de synthétiseurs dont le producteur français est friand (Naada). « ​​​​​​​Ce genre d'arrangements, c'est différent de ce à quoi je suis habituée !, admet la musicienne. Mais j'aime le travail de Maxime et j'ai l'impression que, maintenant, l'album me ressemble vraiment : très soudanais à l'intérieur, mais avec des informations en plus ». À lire aussiTinariwen, les pionniers du blues touareg en concert au Cirque d’Hiver à Paris Aba est donc, au-delà d'un hommage et d'une déclaration d'amour au Soudan, le miroir du parcours de la chanteuse. Une façon aussi de se recréer une communauté, et donc d'être fidèle au message de son arrière-grand-père : « Il était très tourné vers la communauté, conclut Sulaf. L'important, c'est de vivre à travers le "nous", et pas à travers le "je" ».  Sulaf, Aba, sortie le 9 octobre 2026 (Real World Records)

  7. 8 oct.

    Avec «Synonym», Meshell Ndegeocello signe un album de duos queer et intemporel

    Deux ans après son dernier album, la chanteuse, bassiste et productrice américaine Meshell Ndegeocello revient avec Synonym, un nouvel opus de plus d'une heure. Composé de quinze titres et autant de duos, le disque propose une relecture de grands classiques, interprétés aux côtés d’une pléiade d’artistes invités. Révélée dans les années 1990 aux côtés de Madonna et souvent considérée comme l'une des figures fondatrices du mouvement néo-soul, Meshell Ndegeocello est une habituée des projets-hommages. Elle a déjà célébré la chanteuse Nina Simone sur l’album Pour une âme souveraine, le pianiste de jazz Sun Ra avec Red Hot and Ra, puis l'écrivain et militant afro-américain James Baldwin sur son dernier disque, No More Water. Avec Synonym, elle rend cette fois hommage aux artistes qui l’ont inspirée, de Bob Dylan à Jennifer Lopez en passant par Barbra Streisand et The Human League. Elle revisite notamment « Islands in the stream » de Dolly Parton, qu'elle interprète avec Chaka Khan. Synonym est le troisième album de Meshell Ndegeocello chez Blue Note, mais déjà le quinzième de sa carrière. Aujourd'hui, elle ne ressent plus le besoin de se concentrer exclusivement sur son propre travail ni de se placer systématiquement au centre du projet. Elle s'oriente de plus en plus vers une approche collective de la musique, et s'illustre davantage comme arrangeuse et productrice. Une exploration créative sans frontières Elle ne s'impose d'ailleurs aucune limite. Longtemps associée uniquement au RnB alternatif ou au jazz contemporain, elle propose ici un album qui traverse les époques et les genres : folk des années 1960, soul, country, pop des années 70 mais aussi électro des années 1980, rock alternatif début 1990 et du hip-hop début 2000. Le morceau « Don't Look Any Further », en featuring avec Lianne La Havas, est actuellement mis en avant dans la playlist Monde de RFI. Depuis trente ans, Meshell Ndegeocello explore les thèmes du désir, du soin, de la religion, la sexualité et l'amour sous toutes ses formes. Elle présente ce projet comme l'expression d'une libération queer : plusieurs chansons d'amour, initialement écrites comme des duos homme-femme, sont ici volontairement confiées à deux femmes. Elle considère également ces nouvelles versions comme des synonymes de leurs originaux, d'où le titre du disque : ce sont des œuvres différentes, certes, mais qui conservent toujours la même signification. Synonym, le tout nouvel album de la bassiste Meshell Ndegeocello, est à découvrir en concert aux Etats-Unis ce 8 octobre à Durham, le 16 octobre à Los Angeles, puis les 17 et 18 octobre à Berkeley.

  8. 7 oct.

    YéMèYi, un slam congolais féministe pour briser les silences

    Avec La Femme Homme, premier volet d'un triptyque à paraître, la slameuse et activiste congolaise Aurore Marinette Pangopo et le pianiste-beatmaker français Marc Bizzini unissent leurs univers sous le nom de YéMèYi. Entre slam, groove urbain, musique classique et influences latines, le duo fait de la musique un espace de dialogue et de résistance, où se croisent émancipation féminine, liberté de parole et valorisation des artistes africaines. La Femme Homme, un manifeste contre les étiquettes Le titre intrigue. Il résume pourtant parfaitement la démarche d'Aurore Marinette Pangopo : questionner les rôles assignés aux femmes et revendiquer le droit de définir soi-même son identité. À travers ses textes, la poétesse et slameuse congolaise déconstruit les stéréotypes de genre, interroge les injonctions sociales et donne voix à des réalités souvent passées sous silence. Une parole qui peut se faire rageuse ou tendre, frontale ou intime, mais qui reste toujours profondément incarnée. « Étant donné que je viens d'un milieu où la parole de la femme était taboue, j'ai voulu décortiquer les cases dans lesquelles on nous enferme », explique-t-elle. Du Congo-Brazzaville au Maroc, le slam comme refuge L'histoire d'Aurore Marinette Pangopo nourrit largement son écriture. Née au Congo-Brazzaville, elle grandit au sein d'une secte où elle subit humiliations et violences. À 32 ans, alors qu'elle est enceinte de quatre mois, elle quitte son pays et trouve refuge au Maroc, où elle vit et crée depuis une dizaine d'années. Bien avant cet exil, elle découvre le slam, qui devient pour elle un espace de reconstruction et d'émancipation.  En 2015, elle marque l'histoire de cette discipline en devenant la première femme à porter le slam congolais dans un stade, lors de la cérémonie de clôture des Jeux africains de Brazzaville. Aujourd'hui, sous le nom de YéMèYi, qui signifie « elle-même » en lingala, elle intervient également dans des écoles et des associations afin de promouvoir la visibilité des femmes artistes africaines, la liberté d'expression et le dialogue interculturel. Une rencontre entre poésie, groove et musique classique Si les mots occupent le devant de la scène, ils s'appuient sur l'univers musical foisonnant de Marc Bizzini. Le pianiste, compositeur et beatmaker français mêle groove urbain, swing, rythmes latins et références classiques. Dans « Post Partum », qui aborde avec sensibilité les réalités parfois idéalisées de la maternité, une citation de Schubert surgit ainsi au détour d'un piano délicat. Cette richesse musicale apporte une lumière particulière aux textes d'Aurore Pangopo, qui transforment les traumatismes en matière poétique et les blessures en forces créatrices. « Je me définis comme une alchimiste des mots. Toute la merde qu'on m'a donnée, je l'ai transformée en beauté, en mots et en paroles », résume-t-elle. Et l'histoire ne s'arrête pas là : ce premier EP n'est que le début d'une aventure appelée à se poursuivre très prochainement avec deux nouveaux volets déjà en préparation.

Notes et avis

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À propos

Du lundi au vendredi, chaque matin, un journaliste vous parle des artistes qui font l’actualité des musiques de l’espace francophone, de l’Afrique et de ses diasporas. Vous pourrez y entendre plus largement des musiques du monde et du Sud, des musiques actuelles et urbaines qui sont au cœur de l’identité de RFI. Diffusion 8h50, heure de Paris, 7h50 TU.

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