L’Asie en mouvement

Tous les vendredis, Joris Zylberman analyse le fait marquant de la semaine écoulée en Asie, de l’Australie à l’Afghanistan en passant par la Chine. Cette chronique dévoile ce qui se joue derrière l’actualité, en se plongeant dans l’univers asiatique.

Épisodes

  1. -2 j

    En Indonésie, le début de mandat chaotique du président Prabowo Subianto

    La colère monte en Indonésie contre le président Prabowo Subianto, arrivé au pouvoir en 2024 et qui connaît un début de mandat chaotique. À commencer par sa politique économique dénoncée comme injuste. C'est un nouveau mouvement de protestation dans la rue qui est en train de monter à Jakarta. Il est organisé par les étudiants qui contestent une politique fiscale compromise, une Banque centrale qui perd son indépendance – elle va être supervisée par le Parlement –, mais surtout un gouvernement qui ne tient pas compte de l'intérêt du peuple, en pleine tension sur les prix de l'énergie à cause de la guerre au Moyen-Orient. Raison principale de cette colère : la décision ce mercredi 10 juin d'augmenter de 32 % les prix des carburants non subventionnés et très largement utilisés. S'ajoute la baisse de la roupie, la monnaie nationale. Voilà deux paramètres inflammables à l'origine de bien des révolutions dans le monde. La classe moyenne en Indonésie est frappée de plein fouet. Crimes de gestion Les étudiants demandent aussi la fin d'un programme social très controversé : les repas gratuits pour les écoles, les femmes enceintes et allaitantes. C'était la tête de gondole de la politique sociale de Prabowo. L'insécurité alimentaire est un problème majeur en Indonésie : 20 % des enfants souffrent de retards de croissance à cause de la malnutrition. Pour lutter contre ce fléau, Prabowo avait fixé un objectif ambitieux : fournir des repas gratuits à au moins 83 millions de personnes : enfants, femmes enceintes et femmes allaitantes. Autrement dit, un tiers de la population. Or ce programme, qui a coûté des milliards de roupies, a été perverti. Son responsable, Dadan Hindayana, qui dirigeait l'Agence nationale de nutrition, a été limogé le 2 juin dernier puis arrêté. En cause : une mauvaise qualité nutritive des repas et surtout 11 000 cas d'intoxication alimentaire, dont 600 personnes hospitalisées. Plus grave encore : le responsable du programme est accusé de crimes de gestion. Il avait sélectionné des fondations pour superviser les cuisines du programme d'aide alimentaire. Des fondations qui recevaient des milliards de roupies et qui étaient liées ou même détenues par ce responsable et ses deux adjoints, eux aussi arrêtés. Ils auraient organisé des marges frauduleuses sur les produits alimentaires. Et avec l'argent, ils auraient acheté illégalement des motos électriques, des chaussures, des tablettes et des téléviseurs. Même si 61 millions de personnes avaient bénéficié de ce programme en mars dernier, on comprend mieux les appels qui se multiplient à l'abandon de ce programme. « Une dose d'autoritarisme » Ce n'est pas tout : le président Prabowo est accusé d'autoritarisme et de répression. En effet, l'homme a un passé sulfureux. Ancien commandant des forces spéciales sous la dictature de Suharto – dont il est le gendre –,, il est impliqué dans de multiples exactions au Timor oriental, en Papouasie et lors des manifestations anti-Suharto de 1998. Aujourd'hui devenu président, il a lissé son image pour passer pour un grand-père sympathique. Mais il a fait amender une loi qui permet aux militaires d'occuper à nouveau des responsabilités civiles. Les opposants, les dissidents voient leur liberté de parole de plus en plus entravée. Ils subissent même des agressions qui rappellent la dictature, comme cette attaque à l'acide contre Andriye Yunus, défenseur des droits de l'homme et dirigeant de l'ONG Kontras. Ses assaillants ont été condamnés ce mercredi 10 juin à des peines jugées bien trop légères, pas plus de trois ans de prison. Prabowo, quant à lui, se plait à jouer sur les mots. Il déclare tour à tour que la « critique est constructive », puis qu'il faut une « dose d'autoritarisme pour lutter contre la corruption » et que les ONG, « financées par les puissances étrangères, sèment la discorde en prétendant défendre la démocratie ». L'ambiguïté d'un ancien commandant avec du sang sur les mains est inévitable. À lire aussiIndonésie: derrière la croissance, le recul inquiétant de la classe moyenne

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  2. 5 juin

    Massacre de Tiananmen: mémoire effacée, mémoire reconstruite

    Cette semaine marquait le 37ᵉ anniversaire du massacre de Tiananmen à Pékin, le 4 juin 1989. Le Parti communiste chinois est allé plus loin que d'habitude dans l'étouffement de la mémoire de cette répression sanglante.   Pour la première fois, les Mères de Tiananmen n'ont pas pu se rendre au cimetière de Wan'an, près du cinquième périphérique de Pékin, dans le nord-ouest de la capitale. Les Mères de Tiananmen, c'est une association de familles de victimes du massacre du 4 juin 1989 qui demandent la vérité sur ce qui s'est passé. La vérité sur cette répression d'un mouvement pro-démocratie qui a commencé au printemps 1989. Des milliers de jeunes et d'ouvriers réunis sur la plus grande place de Chine. Un mouvement qui s'est terminé par l'intervention brutale des chars de l'armée populaire de libération dans la nuit du 3 au 4 juin. Les chiffres exacts sont toujours inconnus : des centaines, voire des milliers de personnes tuées, le long des avenues près de la place Tiananmen. C'est le message que porte l'une de ces mères, Zhang Xianling, 88 ans, dans une vidéo publiée le 30 mai dernier sur Facebook, qui est censurée en Chine. « Merci à vous, dit-elle, de ne pas oublier celles et ceux qui ont versé leur sang dans les rues de Pékin pour porter la voix du peuple. » Depuis plus de trente ans, les Mères de Tiananmen venaient chaque année déposer des fleurs et accomplir les cérémonies rituelles sur la tombe de leurs enfants tués par l'armée. Cette fois, les membres du groupe ont reçu un avis du Bureau municipal de la sécurité de Pékin : interdiction de se rendre dans l'enceinte du cimetière ni d'y tenir leurs rites en hommage aux morts, ce jeudi 4 juin. « Vrais héros » et « terroristes » La censure d'internet, elle, a atteint des sommets cette année aussi. Ce jeudi 4 juin, les internautes chinois pouvaient se voir interdire de comptes sur les réseaux sociaux mais aussi bloqués sur des sites d'achats en ligne comme Taopao, l'équivalent d'Ebay. Ainsi un utilisateur a vu son compte bloqué instantanément et ses posts devenir inaccessibles, pour avoir seulement liké une photo de bougies. Rappelons que l'intelligence artificielle est ici massivement utilisée pour la cybercensure. Mais le Parti communiste chinois est allé encore plus loin : il a communiqué sur « l'incident du 4 juin », selon l'expression officielle en Chine, en réécrivant l'histoire complètement. En effet, après 13 ans de règne de Xi Jinping, le Parti a décidé de ne plus seulement effacer tout travail de mémoire documenté sur le massacre, comme il le fait depuis 37 ans. Désormais, il présente les soldats de l'armée populaire de libération comme les « vrais héros » de Tiananmen, ceux qui se sont « sacrifiés » pour sauver le pays des ennemis de la nation. À savoir, les manifestants, maintenant appelés des « terroristes » et plus seulement des contre-révolutionnaires comme par le passé. Cette nouvelle propagande vient couronner trois décennies de rupture du fil mémoriel organisé rigoureusement par le Parti chez les générations nées après Tiananmen. Trente années de censure et de désinformation qui ont créé une page blanche dans la conscience publique. Une page blanche qui peut être désormais remplie par le nouveau récit.  Quand la question ressurgit par hasard Cela fonctionne-t-il sans faille auprès de la jeunesse chinoise ? Justement, dans cet océan d'amnésie générale en Chine, les jeunes ont parfois l'occasion d'apprendre qu'il s'est passé autre chose à Tiananmen que ce que dit la propagande officielle. Par exemple, en février dernier, quand la patineuse américaine Alysa Liu a remporté l'or aux Jeux olympiques d'hiver de Milan-Cortina, des rumeurs ont circulé en Chine à propos de son père. C'est qu'Arthur Liu avait participé aux manifestations de la place Tiananmen. Après la répression, il s'était réfugié aux États-Unis, où sa fille Alysa est née en 2005. Évidemment ces discussions ont été rapidement censurées. Mais on voit bien que sur les réseaux sociaux chinois, la question de Tiananmen peut ressurgir par hasard dans des contenus de divertissement, des jeux en ligne, des vidéos d'influenceurs. Et quand politique et divertissement vont de pair avec une audience maximale, la censure est beaucoup moins rapide.

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  3. 29 mai

    Cambodge: derrière la grâce de l'opposant Kem Sokha, le système de Hun Sen perdure

    Cette semaine, le principal opposant au Cambodge a été partiellement gracié. Un geste qui en dit long sur l'identité politique du pays et en particulier sur celui qui en reste l'homme fort.   C'était ce mardi 26 mai : Kem Sokha, 72 ans, recevait la grâce royale. Arrêté en 2017, condamné en 2023 à 27 ans de prison pour trahison, complot avec des étrangers pour renverser le gouvernement, il était en résidence surveillée. Kem Sokha est l'ancien chef du Parti du sauvetage national du Cambodge, principale coalition de l'opposition, née d'une fusion du Parti des droits de l'homme et du parti de l'autre opposant historique Sam Rainsy. La seule formation politique capable de défier le Parti du peuple cambodgien au pouvoir. Cette coalition avait en effet créé la surprise en remportant 43 % des sièges à l'Assemblée aux élections de 2013. Une percée éclatante qui menaçait de se traduire en victoire au scrutin suivant de 2018. Or en 2017, le Premier ministre de l'époque, Hun Sen, décide de tout stopper. La répression politique est totale avec l'emprisonnement de Kem Sokha, le retour en exil de Sam Rainsy et la dissolution de leur coalition. Ce qui a fait du Cambodge de fait un régime à parti unique. Et aujourd'hui, Hun Sen, Premier ministre pendant 38 ans, a beau avoir passé officiellement la main à son fils Hun Manet, chef du gouvernement depuis 2023, il reste l'homme qui prend les décisions importantes, au poste de président du Sénat et d'actuel chef de l'État par intérim. C'est lui qui a signé la grâce royale, au nom du roi Norodom Sihamoni, atteint d'un cancer et qui se remet tout juste d'une opération chirurgicale à Pékin. À lire aussiCambodge: Kem Sokha libéré après plus d'un an passé derrière les barreaux L'opposition neutralisée Mais cette grâce de l'opposant Kem Sokha est seulement partielle. Kem Sokha reste interdit de voter, de faire de la politique de manière générale et de quitter le Cambodge. Ce n'est donc pas le signal d'une libéralisation politique, d'un pas vers la démocratie. L'opposition reste étouffée, victime d'arrestations et de restrictions arbitraires. Cette grâce partielle est davantage un calcul géopolitique de la part de Hun Sen. En libérant Kem Sokha sans lui rétablir ses droits politiques, il le neutralise en l'empêchant de dénoncer au monde l'autoritarisme du gouvernement cambodgien. Hun Sen donne ainsi à son fils Hun Manet l'image d'un Premier ministre modéré. Objectif : montrer patte blanche à l'Occident, éviter les pressions, surtout les sanctions, en espérant attirer les investisseurs étrangers. Le pouvoir craignait aussi la renaissance d'une opposition qui agite le sentiment nationaliste contre la Thaïlande dans le conflit frontalier qui n'est toujours pas résolu. À lire aussiCambodge-Thaïlande: après les combats, vivre dans l'ombre de la guerre Cybercriminalité et répression politique Sans opposition reconstituée, pas de critique non plus contre la corruption autour de la cybercriminalité. À ce sujet, Hun Sen a fait une déclaration ce lundi 25 mai, juste à la veille de la grâce de Kem Sokha. Il a appelé à arrêter non seulement les membres des réseaux criminels qui opèrent les centres d'arnaque en ligne, mais aussi les responsables politiques qui les protègent et qui en tirent de l'argent. Une annonce faite sous la pression internationale, notamment de la Chine et des États-Unis. Ces dernières années, le Cambodge est devenu le pays au cœur des réseaux internationaux de cyberarnaque. Principale raison : cette criminalité numérique est le dernier monstre né d'un système économique et politique plus ancien dans lequel des acteurs interconnectés, des réseaux de sécurité privés, des fonctionnaires corrompus et des groupes criminels transnationaux opèrent en toute liberté. Exemple avec ce sénateur et homme d'affaires cambodgien, Kok An, sanctionné fin avril par le département américain du Trésor, qui l'accuse de contrôler des centres d'arnaque en ligne et de protéger un réseau criminel qui a extorqué des milliards de dollars à des victimes américaines. C'est ce même système fondamentalement corrompu qui fait taire toute opposition politique. Et le Cambodge est loin d'en être sorti.

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  4. 22 mai ·  Bonus

    Taïwan: Donald Trump et le choix des mots

    La semaine dernière, le président américain était reçu en grande pompe à Pékin par son homologue chinois Xi Jinping. La question de Taïwan était l'un des dossiers sensibles de leur sommet bilatéral. Et cette semaine, elle a refait parler d'elle. En la matière, il faut faire attention à ce qui est dit. Tout est dans les termes employés par Washington, Pékin et Taipei. À commencer par le mot « indépendance », qui est un détonateur. Si Taïwan la déclarait formellement, ce serait pour la Chine un « casus belli », un motif de guerre. Car Pékin considère l'île comme sa 23e province rebelle à réunifier au continent, par la force si nécessaire. Or, ce lundi le président taïwanais Lai Ching-te a fait cette déclaration : « La République de Chine, Taiwan, est une nation souveraine et indépendante. » Attention, c'est limite mais ce n'est pas une proclamation d'indépendance en tant que telle, puisque le président Lai garde l'appellation « République de Chine », soit le nom officiel de Taïwan depuis la scission de 1949 et l'indépendance de fait. Un statu quo jusqu'à présent toléré du bout des lèvres par Pékin. Mise en garde La déclaration du président taïwanais était en fait une réponse à une mise en garde de Donald Trump, dans une interview à Fox News diffusée le 15 mai, dernier jour de sa visite à Pékin : « Je ne souhaite pas que quelqu'un déclare l'indépendance. Et puis, vous savez, on est censé parcourir 15 300 kilomètres pour faire la guerre. Je ne veux pas de ça. » Ces mots de Trump, sur la forme un peu déstabilisants pour les Taïwanais, n'apportent en fait rien de nouveau sur le fond. Depuis 1979 et la reconnaissance par Washington du gouvernement de Pékin comme seul représentant de la Chine au détriment de Taipei, les États-Unis se sont doté d'une loi, le Taiwan Relations Act, qui les oblige à soutenir militairement l'île, à condition qu'elle ne proclame pas son indépendance. C'est ce qu'on appelle l'ambiguïté stratégique : pour maintenir le statu quo, les Américains laissent volontairement planer le doute sur une intervention militaire censée défendre l'île en cas d'invasion. Trump est donc très classique sur ce point. Davantage que son prédécesseur Joe Biden qui avait répondu plusieurs fois « oui » à la question d'une possible intervention. « Atout précieux de négociation » Mais Donald Trump est allé encore plus loin. En effet, il a évoqué, toujours sur Fox News, la vente d'armes américaines à Taïwan de 14 milliards de dollars, qu'il n'a plus qu'à signer, mais qu'il laisse mariner exprès comme un « atout précieux de négociation », selon ses mots : « Je suspends cette décision, elle dépend de la Chine. » Cette phrase est en rupture avec les « 6 assurances », ce document signé en 1982 par Ronald Reagan alors à la Maison Blanche. Parmi elles, les États-Unis ne consulteront pas Pékin pour vendre des armes à Taipei. Cette suspension de la vente d'armes a été confirmée ce jeudi par le ministre américain par intérim de la Marine Hung Cao : c'est officiellement une « pause » - les mot sont choisis - en raison des besoins en munition de l'armée américaine liés à la guerre au Moyen-Orient. De parfaits éléments de langage pour noyer le poisson.  Faiblesse et provocation Les mots de Donald Trump reflètent-ils sa faiblesse par rapport à Xi Jinping ? C'est l'impression qui se dégage. Au cours de leur sommet bilatéral, le président chinois l'avait menacé : « Si la question de Taïwan n'est pas bien traitée, la Chine et les Etats-Unis se heurteront, voire entreront en conflit. » Or, Trump l'a dit aux journalistes dans son avion de retour de Pékin : il ne veut pas la guerre. Mais le président américain a quand même voulu prouver sa liberté intacte de provoquer. Ce mercredi, il s'est dit prêt à parler directement à son homologue taïwanais Lai Ching-te, alors même que c'est une ligne rouge pour Pékin. Cela viendrait rompre quarante ans d'usages à Washington. Un président américain ne rencontre pas, ne téléphone pas à un président taïwanais car ce serait aux yeux de Pékin reconnaître qu'il existe un président taïwanais, chef d'un État indépendant. Le mot « président », c'est de la dynamite.

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  5. 15 mai

    Aux Philippines, derrière le chaos politique, la question de l'impunité

    Aux Philippines, la spectaculaire tentative d'arrestation du sénateur Ronald Dela Rosa, proche de Rodrigo Duterte et visé par la Cour pénale internationale, révèle bien plus qu'une simple affaire judiciaire. Entre guerre des clans politiques, accusations de crimes contre l'humanité et crise institutionnelle, c'est la capacité de la démocratie philippine à demander des comptes aux anciens dirigeants qui est aujourd'hui mise à l'épreuve. Imaginez, dans un pays d'Asie du Sud-Est, un ancien président poursuivi pour crimes contre l'humanité, sa fille – la vice-présidente – qui risque d'être destituée et des coups de feu qui retentissent au Sénat, alors qu'un sénateur en exercice tente d'échapper à une arrestation liée à la Cour pénale internationale... Cela pourrait être le scénario d'une série politique, mais c'est ce qui se passe réellement aux Philippines. Derrière ces scènes spectaculaires se joue une question centrale : le pays a-t-il réellement les moyens de demander des comptes à d'anciens dirigeants accusés de crimes massifs ? Le retour du passé : la guerre contre la drogue de Duterte Pour comprendre la crise actuelle, il faut revenir en 2016. Cette année-là, Rodrigo Duterte, populiste, arrive au pouvoir avec une promesse simple : éradiquer la drogue par tous les moyens. Très vite, les opérations policières se multiplient dans les quartiers pauvres. Des milliers de suspects sont tués : hommes, femmes, parfois même des enfants. Le gouvernement philippin revendique environ 6 200 morts dans le cadre officiel des opérations antidrogue, mais des ONG et organisations de défense des droits humains avancent des chiffres beaucoup plus élevés, allant jusqu'à 30 000 victimes, et dénoncent des exécutions extrajudiciaires systématiques. Au fil des enquêtes, plusieurs accusations émergent : fabrication de preuves, recrutement de tueurs à gages, vols commis sur les victimes ou encore falsification de rapports policiers. Pendant des années, cette campagne sécuritaire s'est déroulée dans une quasi-impunité. Au cœur de cette machine sécuritaire se trouvait un homme : Ronald Dela Rosa. Surnommé « Bato », (« Le Roc » en tagalog), il dirigeait la police nationale philippine au moment le plus violent de la guerre contre la drogue. Il est souvent considéré comme l'un des principaux architectes de cette politique. Aujourd'hui sénateur, il est désormais lui-même visé par la justice internationale : lundi 11 mai 2026, la Cour pénale internationale a officialisé un mandat d'arrêt contre lui l'accusant d'avoir participé aux crimes commis durant cette période. Craignant une arrestation, Dela Rosa s'est donc réfugié au Sénat après une course-poursuite avec la police. Des images diffusées en direct sur les chaînes philippines et presque surréalistes. Pourquoi le Sénat ? Parce que son président actuel, récemment nommé, Alan Peter Cayetano, est un allié politique de longue date, et que celui-ci a promis qu'aucune arrestation ne serait autorisée à l'intérieur du bâtiment. Après plusieurs jours de tensions, y compris des coups de feu au Sénat, Ronald Dela Rosa a quitté les lieux jeudi 14 mai.  Rivalités entre les clans Marcos face à Duterte Mais cette affaire judiciaire cache surtout une bataille politique beaucoup plus large. Car aux Philippines, les dynasties familiales restent au cœur du pouvoir. Le pays est une démocratie ancienne en Asie du Sud-Est, une république, mais sa vie politique continue d'être structurée autour de grandes familles : les Marcos et les Duterte, mais aussi des dizaines de clans régionaux qui contrôlent provinces, mairies, gouvernorats et sièges parlementaires. En 2022, Ferdinand Marcos Jr., fils de l'ancien dictateur Ferdinand Marcos, remporte l'élection présidentielle. À ses côtés : Sara Duterte, fille de Rodrigo Duterte, élue vice-présidente. À l'époque, leur alliance paraît invincible. Les deux camps promettent d'« unir » le pays. Très rapidement, les relations se détériorent. Aujourd'hui, Sara Duterte est visée par une procédure de destitution portant notamment sur l'utilisation de fonds publics et sur des menaces proférées contre le président Ferdinand Marcos Jr. Ses partisans dénoncent une persécution politique orchestrée par le camp Marcos. Selon eux, l'objectif serait clair : empêcher Sara Duterte de se présenter à l'élection présidentielle de 2028, car une destitution la rendrait inéligible. Son avenir politique pourrait désormais se jouer lundi 18 mai, au Sénat. Elle a toutefois un atout : l'institution est désormais présidée par un de ses alliés, considéré comme proche du clan Duterte. Justice internationale, solidité des institutions et démocratie Au fond, plusieurs questions se superposent dans cette crise actuelle qui polarise le pays. D'abord, celle de la justice internationale : la Cour pénale internationale peut-elle réellement contraindre d'anciens dirigeants à répondre de crimes présumés ? Aux Philippines, il y a ce procès auquel Ronald Dela Rosa essaie d'échapper, mais également celui de Rodrigo Duterte. Pour les défenseurs des droits humains, le procès de l'ancien président et de ses alliés pourrait constituer un précédent historique en Asie dans la lutte contre l'impunité des dirigeants. Mais les partisans de Duterte – surnommé le « Trump philippin » – dénoncent, au contraire, une ingérence étrangère dans les affaires philippines. C'est d'ailleurs ce discours qui est adopté par Duterte lui-même ; un discours centré sur la souveraineté nationale, celui d'un ancien homme fort qui affirme défendre le pays contre des élites politiques et des institutions internationales accusées de vouloir l'abattre.  La crise actuelle pose aussi une autre question : les institutions philippines sont-elles suffisamment solides pour résister à cette guerre entre clans rivaux ? Car au-delà des arrestations, des procès ou des alliances politiques, c'est peut-être l'avenir du système politique philippin qui se joue. Est-ce que les Philippines pourront sortir d'un modèle dominé depuis des décennies par les dynasties familiales ? La réponse à cette question pourrait durablement redéfinir la vie politique du pays.

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  6. 8 mai

    Élections en Inde: Mamata Banerjee, la «déesse du feu» terrassée par le parti de Modi

    L’Inde a vécu un séisme politique ces derniers jours. La femme politique la plus puissante du pays a été battue après 15 ans à la tête de l’un des États fédérés les plus peuplés de l’Union indienne, le Bengale-Occidental.   Elle est surnommée la « déesse de feu » ou, plus humblement : « Didi », la « grande sœur » en hindi. Dirigeante charismatique, populiste, insubmersible, Mamata Banerjee tentait de décrocher un quatrième mandat consécutif comme ministre-en-chef du Bengale-Occidental, le quatrième État de l’Union indienne par sa population avec 101 millions d’habitants. Mamata Banerjee a d’abord marqué l’histoire en mettant fin à 20 ans de domination de cet État par le Parti communiste, domination dans la terreur. Sauf que les méthodes de « Didi » étaient également néfastes. Opposants emprisonnés, son parti, le TMC, mouillé dans des affaires d’extorsion, les entreprises contraintes de verser des pots-de-vin pour obtenir des terrains et des licences… Les électeurs en ont eu marre. Résultat : les élections de ce lundi 4 mai ont signé la fin de son règne. Littéralement terrassée, la « déesse de feu ». Sur les 294 sièges du Parlement du Bengale-Occidental, le BJP, le parti au pouvoir du Premier ministre Narendra Modi, en a raflé 207. Ne restent plus que 80 sièges au TMC de Mamata. L’humiliation. Mamata « Donald » Banerjee   Sauf que Mamata Banerjee a d’abord refusé de partir. « Pourquoi devrais-je démissionner ? Nous n’avons pas perdu. Le mandat a été volé. Mon parti a été vaincu non par le vote populaire mais par un complot », a-t-elle déclaré mardi soir 5 mai au lendemain des résultats dans une conférence de presse. Un éditorialiste de la presse indienne l'a aussitôt surnommée Mamata « Donald » Banerjee, une comparaison avec le Trump de 2020 qui a crié à l’élection volée par Joe Biden. Banerjee dénonce une manipulation massive du scrutin sur 100 sièges, soit 30 % du Parlement. Il est vrai que la commission électorale avait radié des listes électorales environ 9 millions de noms, près de 12 % des électeurs. Une mesure dénoncée comme une tentative d'empêcher la minorité musulmane de voter, elle qui accorde en majorité ses suffrages à l'opposition. Mais le raz-de-marée électoral du BJP va bien au-delà de cette accusation. Et les leçons à tirer pour l'opposition sont lourdes de sens. Le risque du « parti unique » Ce jeudi 7 mai, le gouverneur du Bengale-Occidental a exercé un droit constitutionnel : il a dissous l’Assemblée sortante. Mamata Banerjee n’est plus ministre en chef de l’État. Fin de l'histoire. La Constitution démocratique indienne a donc triomphé, mais c’est au profit de Narendra Modi qui n’est pas le plus libéral des Premiers ministres indiens. En effet, depuis la première victoire de Modi en 2014, les libéraux en Occident et l’opposition indienne se sont consolés : sa gouvernance autoritaire et son nationalisme hindou sont incompatibles avec l’immense diversité de l’Inde. Son illibéralisme se retournera donc contre lui, c’est inévitable. Sauf que non. Le BJP continue non seulement de gagner mais il l’emporte même au Bengale-Occidental, une région farouchement indépendante et culturellement distincte du reste du pays. Et c'est en cela que le vote du 4 mai est un séisme. Pendant des décennies, les partis régionaux les plus puissants d'Inde étaient le principal obstacle à l'expansion nationale du BJP : des appareils politiques ancrés localement, maîtrisant parfaitement la langue et l'identité de leurs États. La culture du BJP, majoritairement du Nord et de langue hindi, a souvent peiné à s'y enraciner. En infligeant une défaite cuisante à Banerjee, le BJP de Modi a démontré qu'il pouvait désormais briser les barrières régionales et culturelles censées le contenir.

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  7. 1 mai

    Statue de «femme de réconfort»: quand la Nouvelle-Zélande cède aux pressions du Japon

    C'est une question qui hante l'Asie orientale et qui empoisonne les relations de Tokyo avec ses voisins. Comment rendre hommage aux femmes esclaves sexuelles de l'armée japonaise durant la Seconde Guerre mondiale ? Les monuments en leur honneur sont des objets de contestation politique et diplomatique. Cette question a resurgi cette semaine à l'autre bout de l'Asie-Pacifique : en Nouvelle-Zélande.  L'histoire a lieu à Auckland, la plus grande ville néo-zélandaise. Mardi 28 avril, le conseil municipal a décidé de ne pas installer ce que les Sud-Coréens appellent une « statue de la paix » (pyeonghwaui yeosinsang). Soit une jeune femme assise près d'une chaise vide : la survivante et la disparue. Un hommage aux quelque 200 000 femmes asiatiques, sud-coréennes mais aussi chinoises ou indonésiennes, toutes esclaves sexuelles de l'armée impériale japonaise dans les années 1940. Elles sont connues sous l'appellation « femmes de réconfort ». Les guillemets comptent car l'euphémisme est insultant. Âgées souvent d'une vingtaine d'années à l'époque, elles étaient recrutées systématiquement par l'armée du Japon, sans savoir qu'elles devraient se prostituer dans des maisons closes réservées aux soldats de l'empereur. Là, violées tous les jours, vendues comme des marchandises, elles vivaient dans des conditions misérables.   Consultation publique Pourquoi la municipalité d'Auckland a-t-elle refusé d'ériger une statue en leur mémoire ? À l'évidence, elle a été débordée par l'affaire. Le projet avait pourtant été validé par les autorités locales en juin 2025. Cette statue de la paix, offerte par une organisation sud-coréenne, devait être installée dans un jardin culturel coréen sur un terrain municipal à Devenport-Takapuna, dans la banlieue d'Auckland. Mais quand le conseil local de cette banlieue a pris conscience du symbole historique très sensible de cette statue, il a suspendu son approbation en septembre 2025 et lancé une consultation publique en janvier dernier. Résultat : 60 % ont voté « non » à la statue. Parmi les votants, un tiers de résidents d'origine japonaise et un tiers d'origine coréenne, ajoutés à des organisations locales au trois quarts réfractaires, craignant la polémique politique.  Pas de vagues Puis, l'affaire est devenue internationale. L'ambassadeur du Japon en Nouvelle-Zélande est lui-même monté au créneau dans une lettre formelle. La statue est, selon lui, soutenue par un « mouvement anti-japonais porté par certains Coréens » et elle pourrait « abîmer les relations diplomatiques entre le Japon et la Nouvelle-Zélande ». Le gouvernement de Tokyo a lui aussi émis une « protestation solennelle » auprès du ministère néo-zélandais des Affaires étrangères et du Commerce. Résultat donc : pas de statue de la paix à Auckland. Pas de vagues avec un allié japonais essentiel face à la Chine et, surtout dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient, crucial pour l'approvisionnement en énergie et en matières premières critiques. Jumelage rompu Cette affaire de la statue à Auckland est le dernier épisode d'une longue série. En effet, depuis la première « statue de la paix » érigée à Séoul en 2011, des dizaines d'autres ont été installées à l'étranger, de San Francisco à Berlin. Une occasion de sensibiliser aussi aux violences sexuelles subies par les femmes en général. Chaque fois, le gouvernement japonais allié à des organisations locales s'y est opposé bruyamment. La mairie d'Osaka a même rompu son jumelage avec San Francisco en 2018 et la mairie de Berlin en 2025 a finalement retiré la statue face à la pression japonaise. Même s'il a fait des excuses publiques, le gouvernement du Japon n'a jamais reconnu précisément sa responsabilité dans ce système d'esclavage sexuel. Tokyo considère l'affaire réglée depuis l'accord de 2015 avec Séoul autour d'un fond de dédommagement, mais qui ne satisfait pas les Sud-Coréens. Plus grave, le 22 mars dernier, l'actuelle Première ministre ultra-conservatrice Sanae Takaichi a fait approuver de nouveaux manuels scolaires japonais qui n'évoquent même plus l'expression « femmes de réconfort ». Et encore moins les esclaves sexuelles de guerre de l'armée impériale.     À lire et à écouterCorée du Sud: le dernier combat des esclaves sexuelles de l’armée impériale japonaise

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  8. 24 avr.

    Le tour de magie de la junte birmane

    L'Asie en mouvement, cette semaine, nous raconte la transformation de la dictature militaire birmane en un gouvernement d'apparence civile. Les 55 millions d'habitants vivent toujours au milieu de la guerre civile qui fait rage depuis le violent coup d'État de 2021. L'opposition démocratique est en prison, les combats sont toujours en cours dans une large partie du territoire et l'armée contrôle fermement les grandes aires urbaines. Malgré cela, les chefs des diplomaties chinoise et thaïlandaise sont de passage cette semaine en Birmanie. Un véritable coup de baguette magique en Birmanie. Des élections largement truquées, un général sanguinaire devenu président, quelques milliers de prisonniers graciés et une dictature militaire qui vient de se donner l'apparence d'un gouvernement civil... Min Aung Hlaing, le leader de la junte, devenu officiellement chef de l'État le 3 avril, caresse l'espoir de voir sa légitimité reconnue sur la scène internationale. Ses alliés historiques, Pékin et Bangkok, l'aident à entrevoir l'espoir d'un retour du pays au sein de l'Organisation des nations d'Asie du Sud-Est (Asean). Cette semaine, les ministres des Affaires étrangères chinois et thaïlandais se sont déplacés dans le pays. Des visites qui sont loin d'être une surprise. Tout eci amorce tout de même la fin de l'isolement de la junte, mise au ban des nations après le coup d'État de 2021. À lire aussiBirmanie: le chef de la junte Min Aung Hlaing prête serment en tant que président 96 000 morts en cinq ans À sa prise de pouvoir, le 1er février 2021, le général Min Aung Hlaing renverse un gouvernement démocratiquement élu d'Aung San Suu Kyi. La prix Nobel de la paix 1991, leader du principal parti politique, la Ligue nationale pour la démocratie, est envoyée en prison, comme la plupart des opposants. Au total, selon l'Association d'assistance aux prisonniers politiques, la junte aurait fait 31 000 prisonniers politiques. Les manifestations suivant le coup d'État sont réprimées dans le sang, la liberté de la presse disparaît, toute critique est muselée et une guerre civile éclate. L'armée se distingue par sa violence et la multiplication des crimes de guerre, prenant fréquemment pour cible la population civile. L'ONG ACLED estime qu'au moins 96 000 personnes sont mortes en plus de cinq ans d'un conflit largement oublié. Maintenant, le chef de la junte se trouve en position de force sur le terrain. Cette semaine, il a même proposé un plan de paix largement rejeté par les groupes rebelles. Un retournement de situation par rapport à l'année 2023 : une alliance d'armées ethniques situées proche de la frontière chinoise avançait à grands pas, l'armée manquait cruellement d'hommes, les villes tombaient... Mais la Chine, justement, lasse de voir autant d'agitation et d'instabilité chez un voisin aux ressources minières considérables, a décidé d'agir. À lire aussiEn Birmanie, un bombardement de la junte militaire sur un marché fait au moins 17 morts Mascarade électorale En soutenant l'armée et en jouant de son influence sur les armées ethniques, la Chine a permis à l'armée birmane de récupérer du terrain. La junte a également eu recours à la conscription forcée pour regarnir ses effectifs. Ensuite, Pékin a poussé son nouvel allié à organiser des élections. Elles ont eu lieu en décembre 2025 et janvier 2026. Sur place, RFI a pu constater que le processus n'était ni libre ni juste, sans réelle opposition. Une mascarade électorale qui a permis à l'armée et à l'USDP, le parti politique de la junte, de prendre le contrôle de 86% des sièges à l'Assemblée. Un score qui a permis au général Min Aung Hlaing d'atteindre son rêve : celui de devenir président. Arrivé au pouvoir, il a déclaré l'amnistie pour plus de 4 000 condamnés, dont l'ancien chef d'État Win Myint. Une manœuvre visant à marquer le grand retour de la junte sur la scène internationale. Même si l'Union européenne et les États-Unis restent très critiques, leur aide aux groupes rebelles est nettement inférieure aux livraisons d'armes de Pékin et Moscou. Certains à Naypyidaw ou Yangon craignent maintenant de voir les États-Unis engager le dialogue avec la junte, notamment pour contrer les intérêts chinois. En 2025, en menaçant le pouvoir birman de droits de douane dans une lettre, Donald Trump avait de fait commencé à reconnaître le contrôle exercé par la junte. À lire aussiBirmanie: après cinq années de guerre, le gouvernement de résistance dans l'impasse

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  9. 17 avr.

    Chine: la patience selon Xi Jinping

    La Chine a été au centre d'une intense valse diplomatique ces derniers jours. L'empire du milieu semble courtisé pour remplacer un allié américain plus très fiable… Mais le maître-mot du président chinois, Xi Jinping, n'est surtout pas la précipitation. Ne pas se hâter, être patient. C'est un concept majeur de la propagande de Xi Jinping. Le président chinois parle de la « patience historique », soit le fil rouge de la lutte du Parti communiste chinois depuis un siècle pour moderniser le pays. Autre référence : la « patience stratégique » qu'on retrouve dans le livre de Sun Tzu, L'Art de la guerre. Avant d'agir, avant d'attaquer, on attend que l'adversaire se fatigue tout seul, qu'il se mette lui-même en situation de faiblesse. La Chine de Xi Jinping, grâce à cette patience, va-t-elle profiter de la perte d'influence des États-Unis de Trump pour tenter de prendre leur place ? C'est ce que pensent certains analystes occidentaux. Pékin aurait ainsi un boulevard pour s'imposer au Moyen-Orient, envahir Taïwan et établir son nouveau rôle de superpuissance globale. Mais ce raisonnement revient à calquer sur la Chine le modèle des grandes puissances occidentales. Sans aucun doute, Pékin souhaite la fin la plus rapide du conflit avec l'Iran et la réouverture du détroit d'Ormuz. Mais la Chine ne veut surtout pas assumer le fardeau d'une domination mondiale, ni être le garant de la sécurité dans le Golfe. La Chine attend son heure, comme disait l'ancien numéro un Deng Xiaoping.  Narratif bien ficelé Inutile pour elle de prendre des mesures spectaculaires pour consolider cette influence mondiale. En effet, les États-Unis et Donald Trump se fragilisent eux-mêmes : une guerre sans objectifs clairs, qui mobilise des ressources militaires américaines cruciales et qui détourne l'attention des menaces sécuritaires en Asie-Pacifique. La hausse des prix du pétrole pénalise les États-Unis plus que la Chine, laquelle profite de ses stocks d'énergie fossiles et de sa force dans les renouvelables. Le narratif de Pékin est bien ficelé : la Chine n'aurait plus qu'à attendre que le monde entier vienne la chercher. C'est l'impression qui s'est dégagée cette semaine. En 48 heures, Xi Jinping a rencontré le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, le président vietnamien To Lam, le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et le prince héritier d'Abou Dhabi Mohammed ben Zayed. Le président chinois a présenté une nouvelle proposition de paix en quatre points pour le Moyen-Orient, appelant à « respecter l'État de droit », que la Chine respecte pourtant très peu chez elle. Menace sur la sécurité énergétique Mais le pari sera-t-il automatiquement gagnant ? Pas sûr. Derrière cette « patience stratégique » claironnée, la réalité est plus complexe. Malgré ses grandes réserves énergétiques, la Chine risque de subir des pénuries. Le prix du carburant à la pompe a déjà augmenté, ce qui compromet la sécurité énergétique du pays, notamment pour les transports et l'aviation, essentiels à l'armée. Sans compter la récession mondiale qui pointe son nez, alors que l'économie chinoise est encore très dépendante des exportations. Ce qui compromet, par ricochet, les projets chinois d'invasion de Taïwan. Comment déclencher une guerre avec l'île s'il y a des coupures énergétiques ?  Justement, Xi Jinping a joué l'apaisement en recevant la semaine dernière la cheffe de l'opposition taïwanaise à Pékin. Il a appelé à la patience pour réaliser la réunification de Taïwan au continent chinois, selon ce qu'a rapporté jeudi 16 avril Zheng Li-wen, la présidente du Kuomintang, à la radio taïwanaise. Xi Jinping a même cité l'un des vieux proverbes chinois favoris de Mao : « Yugong ou le vieux fou qui déplaça des montagnes » (Yugong Yishan), pour débloquer la route devant sa maison. Et tout cela par la seule force de sa persévérance et bien sûr, de sa patience.

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  10. 10 avr.

    Comment la Corée du Nord tire les leçons de la guerre au Moyen-Orient

    La Corée du Nord s’est encore fait remarquer cette semaine avec de nouveaux tests de missiles balistiques. Mais ces tests prennent un sens très particulier avec la guerre au Moyen-Orient.  Kim Jong-un observe de très près l’évolution de la guerre entre les États-Unis et l’Iran. Et pour lui, il y a déjà une leçon à tirer : si Donald Trump a décidé d’accepter un cessez-le-feu avec Téhéran, c’est que l’armée américaine n’a pas réussi à éliminer ce qu'on appelle les armes « symétriques » des Iraniens – les drones, entre autres. Et c'est là que la Corée du Nord veut se positionner. Selon KCNA, l'agence de presse étatique à Pyongyang, l'armée nord-coréenne a mené pendant trois jours cette semaine des tests de missiles balistiques avec de nouvelles armes. Et le message est clair : nous aussi, les Nord-Coréens, nous possédons des armes asymétriques, ne nous attaquez pas imprudemment comme l'Iran. Nouvelle arme asymétrique Quelles sont ces armes asymétriques dévoilées et testées par la Corée du Nord ? Un exemple : ce mercredi, parmi les armes testées par les Nord-Coréens, figuraient des missiles équipés de bombes à fragmentation. Il s'agit d'une bombe aérienne qui explose soit avant de toucher sa cible, soit au moment de l'impact et qui libère des milliers d'éclats à très grande vitesse, dans des directions aléatoires ou non selon les effets désirés. C'est une arme facile à concevoir, pas chère à produire et qui est utilisée par l'Iran contre les États-Unis et Israël. Et elle est asymétrique parce qu'elle coûte moins cher que les systèmes d'interception, eux, très coûteux. Donc, cela épuise les finances d'un ennemi qui a pourtant la supériorité militaire. Doctrine nucléaire qui inquiète  Ces nouvelles armes s'ajoutent au reste de l'arsenal nord-coréen : les missiles longue portée développés pour atteindre le territoire américain et surtout l'arme nucléaire. Contrairement à l'Iran, la Corée du Nord est de fait une puissance nucléaire, et c'est « irréversible », martèle à l'envi Kim Jong-un. Selon les experts, Pyongyang possèderait plus de 60 ogives nucléaires. C'est peu par rapport aux plus de 5 000 têtes de l'arsenal américain. Mais c'est la doctrine nucléaire de Pyongyang qui inquiète. En 2022, Kim Jong-un avait annoncé une nouvelle loi qui autorise à utiliser la bombe nucléaire en réponse à une attaque nucléaire ou non, c'est-à-dire même si l'attaque a lieu avec des armes conventionnelles. Glacial avec Séoul, Kim ménage Trump Ces tests de missiles nord-coréens interviennent sur fond de diplomatie très subtile de la part de la Corée du Nord. D'un côté, c'est glacial avec la Corée du Sud. Les tests de missile le confirment : pas question de reprendre le dialogue, comme le voudrait le président sud-coréen Lee Jae-myung. Car Pyongyang considère Séoul comme « l'ennemi le plus hostile », car il veut toujours la dénucléarisation de la Corée du Nord. De l'autre côté, c'est plus chaleureux avec la Chine : ce jeudi et ce vendredi, le chef de la diplomatie chinoise était à Pyongyang, la première visite depuis 2019. Wang Yi a salué les « succès » de Pyongyang, que Washington veut « étouffer ». Cependant, en toile de fond, Kim Jong-un pense à Donald Trump, qui doit venir à Pékin à la mi-mai. Kim sait que le président américain veut organiser un nouveau sommet avec lui. Le dirigeant nord-coréen y est prêt, à condition que les États-Unis renoncent à l'idée de priver son pays de l'arme atomique. Et pour le convaincre, Kim Jong-un ménage Trump. Ainsi, en ce moment, il garde ses distances avec l'Iran. Selon les renseignements sud-coréens, Pyongyang n'aurait pas envoyé d'armes à Téhéran depuis le début de la guerre avec les États-Unis et Israël.

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  11. 3 avr.

    Pourquoi la Chine et le Pakistan s’activent ensemble face à la guerre au Moyen-Orient

    L’onde de choc de la guerre au Moyen-Orient bouleverse les intérêts vitaux de Pékin et d'Islamabad. Les deux partenaires asiatiques ont proposé cette semaine un plan de paix entre les États-Unis et l’Iran. Qu'attendre du plan en cinq points annoncé à Pékin le 31 mars ? Le chef de la diplomatie chinoise Wang Yi recevait son homologue pakistanais Ishaq Dar, et l'important était de se placer ensemble. Parmi les points saillants du plan : cessez-le-feu immédiat, discussions de paix et bien sûr, le crucial rétablissement de la circulation dans le détroit d’Ormuz. Islamabad a besoin de Pékin à cause d'une angoisse nouvelle : le manque de fiabilité de Washington. Les pays du Golfe sont vulnérables aux frappes iraniennes malgré les bases américaines sur leur sol. Il faut donc une autre grande puissance garante de la paix, en plus du groupe des quatre pays réunis par Islamabad pour intercéder entre l’Iran et les États-Unis : à savoir, l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Égypte et donc le Pakistan.  Pékin aux côtés d’Islamabad, de l’Iran à l’Afghanistan La Chine est également le partenaire implicite du Pakistan dans sa guerre avec l’Afghanistan. C’est en effet à Urumqi, capitale de la région ouïghoure du Xinjiang dans l’ouest de la Chine, qu’ont débuté le 2 avril les négociations entre diplomates pakistanais et afghans. Des pourparlers à la demande de Pékin, qui s’est offert comme médiateur de ce conflit, le pire entre les deux voisins de l’Asie du Sud depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, des centaines de victimes et plus de 115 000 déplacés. Islamabad accuse les talibans d’abriter des militants du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP). Aussi appelés talibans pakistanais, ils mènent, toujours selon Islamabad, une insurrection sur le territoire du Pakistan. Accusation rejetée par les Talibans afghans, pour qui c’est un problème interne à Islamabad.  Ces deux guerres, d’un côté au Moyen-Orient et de l’autre entre Afghanistan et Pakistan, sont catastrophiques pour les Nouvelles routes de la soie chinoises. Outre son approvisionnement en pétrole, Pékin veut protéger et sécuriser ses voies commerciales. Et ne pas dilapider ses dizaines de milliards de dollars investis dans le corridor économique Chine-Pakistan. Mais aussi dans sa ligne ferroviaire de marchandises avec l’Iran, soit 10 000 km reliant Xi'an, au centre de la Chine, à Téhéran.  Le Pakistan, médiateur stratégique pour éviter l’effondrement Cependant, le partenariat avec Pékin ne va pas tout résoudre pour Islamabad. Les Chinois ont certes leur place désormais sur la scène diplomatique du Moyen-Orient à l’Asie du Sud, mais pas de bases militaires ailleurs qu’à Djibouti. Pour l’instant, la Chine, c’est de l’argent et des mots, mais pas des armes. Et donc pas une solution de remplacement au parapluie militaire américain pour le Pakistan. Résultat, Islamabad doit affronter une crise multiple inédite. C’est même ce que l’on appelle une crise de corrélation : pas de lien de cause à effet, mais un ensemble de stratégies qui s'effondrent en même temps, alors qu'elles protégeaient le Pakistan depuis des décennies. Le soutien aux talibans afghans donnait une profondeur stratégique face à l’Inde ? Aujourd’hui, ils sont l’ennemi. L’Iran était censé être un voisin gérable pour empêcher une insurrection au Baloutchistan à cheval sur la frontière ? Voilà que Téhéran s’affaiblit. Sans oublier la crise économique abyssale au Pakistan, encore aggravée par la guerre contre l'Iran. Une guerre dans laquelle Islamabad pourrait être entraîné si l'Arabie saoudite lui demandait d'honorer son accord de défense mutuelle signé en 2025. Face à ce vertige, le Pakistan, État doté de l’arme nucléaire, se pose comme le médiateur incontournable pour les États-Unis et la Chine. Mais jusqu'à quand ce jeu d'équilibriste ? C'est ce qui inquiète à Pékin, comme à Washington. À lire aussiGuerre au Moyen-Orient: la Chine et le Pakistan présentent un plan en cinq points pour une résolution du conflit

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À propos

Tous les vendredis, Joris Zylberman analyse le fait marquant de la semaine écoulée en Asie, de l’Australie à l’Afghanistan en passant par la Chine. Cette chronique dévoile ce qui se joue derrière l’actualité, en se plongeant dans l’univers asiatique.

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