Depuis que le détroit d’Ormuz est pris entre les feux iraniens et américains, on reparle du détroit de Bab el-Mandeb. Le royaume saoudien a fini par y transporter la moitié de ses exportations de pétrole via ses ports sur la mer Rouge. C'est sans compter le retour des attaques des Houthis dans la zone. Le 20 juillet dernier, les rebelles yéménites ont déclaré un embargo maritime contre le royaume, relançant le risque de guerre au Yémen. Bab el-Mandeb, la « porte des lamentations » en arabe. Le passage maritime étroit d’une trentaine de kilomètres relie la mer Rouge au golfe d’Aden et à la mer d’Arabie, formant ainsi la porte d’entrée sud de la voie du canal de Suez. « Bab el-Mandeb c’est une route clé entre les centres de production d’Asie et les consommateurs, et qui débouche dans les ports du Havre à Hambourg. Je pense que ça a toujours été le détroit le plus important comparé à Ormuz. Il a toujours vécu dans son ombre mais quand on compare les deux, le commerce du monde passe plutôt par-là », explique François Guiziou, géographe et chargé de recherche au CNRS. 30% des conteneurs y transitent. Mais ce sont les pétroliers saoudiens qui sont la première cible des Houthis. À ce jour [vendredi 7 août], les rebelles yéménites revendiquent en avoir visés neuf à l'aide de leurs missiles et de leurs drones. De quoi perturber l'économie de la première puissance pétrolière régionale mais aussi les flux mondiaux de marchandises. La « porte des lamentations », son nom en arabe, n'a vu passer que deux navires ce jeudi 6 août, contre cent avant la guerre Iran-États-Unis. À lire aussiBlocus naval par les Houthis: «Le détroit de Bab el-Mandeb est aussi important que celui d’Ormuz» Le blocage de ce détroit était redouté depuis des mois et l'Iran, grand parrain des Houthis, maintenait cette « carte » de la mer Rouge en réserve. Objectif : permettre de renforcer au moment opportun la position de négociation de Téhéran face au grand allié de Riyad, les États-Unis. « Les Iraniens n'aiment pas utiliser tous leurs leviers d'influence simultanément », souligne Maysaa Shujaa Al-Deen du centre de réflexion indépendant Sana’a Center for Strategic Studies. Mais les Houthis, qui contrôlent le nord-ouest du Yémen et la capitale Sanaa depuis une décennie agissent aussi en fonction de leur agenda propre. En s'en prenant aux tankers saoudiens, ils tentent de tordre le bras au royaume dans le conflit qui les oppose depuis une décennie au Yémen. Ce faisant, les Houthis brisent les termes de la trêve signée avec Riyad en 2022. « C'est la première escalade majeure entre les Houthis et les Saoudiens depuis la trêve et cela risque de basculer vers une guerre totale », redoute la chercheuse elle-même originaire du Yémen. Jusqu’où aller dans la confrontation ? Jusqu'ici, les Saoudiens ont l'air de vouloir engager leurs forces en réaction seulement et éviter l’escalade. Les rebelles Houthis eux, sont divisés entre deux courants, un radical lié aux Gardiens de la Révolution iraniens, et l’autre plus pragmatique. « Ce dernier estime qu’il est nécessaire de tirer parti des victoires militaires pour signer un accord avec l’Arabie saoudite afin de garantir une reconnaissance internationale, et de commencer à exploiter les ressources, les taxes sur le pétrole pour le paiement des salaires. Pour ce courant, poursuivre l’escalade maritime pourrait entraîner une intervention occidentale destructrice qui renverserait le groupe », résume Sultan Batis, spécialiste du Yémen. Les analystes estiment que le maintien du blocus en mer Rouge prouve que le courant idéologique proche de l’Iran a pour l’heure le dernier mot. « Les Houthis sont un groupe très centralisé. Leur motivation idéologique reste le facteur principal dans leur prise de décision. Et le décideur c'est Abdul Malik al-Houti », précise Maysaa Shujaa Al-Deen. Pour les Houthis, il s’agit « d’envoyer un message à Téhéran pour lui faire savoir qu’ils sont l’outil le plus efficace de la région, ce qui garantit la poursuite de l’afflux d’armes et du soutien iranien à leur égard », ajoute Sultan Batis. Selon l’étudiant en relations internationales dont la région d’origine, le Hadramaout, est au cœur du regain de tension cette semaine, l’enjeu est aussi existentiel pour le mouvement. « Les Houthis sont une milice conçue pour la guerre : la paix est leur plus grand ennemi, car elle les obligerait à assumer les responsabilités d’un gouvernement civil », résume le chercheur. Les Houthis justifient leur offensive contre les navires saoudiens par les restrictions imposées par Riyad sur les ports, des aéroports et des accès maritimes du Yémen depuis une décennie. Mais le blocus opéré par les Houthis en mer Rouge est loin d’être aussi populaire que celui mené par le groupe en 2023 en soutien à Gaza. Malgré les risques de répression, les habitants des régions administrées par les Houthis commencent à exprimer leur mécontentement face à la ruine économique. Depuis quelques jours, des vidéos émergent résumant le ras-le-bol devant les aventures des Houthis : « Les Houthis, j’ai faim ! », interpelle un homme amaigri dans l’une de ces publications en ligne. Cet article a été modifié le 11 août pour une citation mal attribuée À lire aussiLes détroits dans le monde: Ormuz, arme stratégique de guerre