Face à des Européens peu audibles à l'Assemblée générale de l'ONU et aux inquiétudes devant leur faiblesse économique, Aurore Lalucq, la présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, nous livre son analyse après la dernière réunion de l’Eurogroupe à laquelle elle a participé. Aurore Lalucq est eurodéputée du groupe Socialiste et co-présidente de Place publique. L'UE est confrontée à une faible croissance (1,1 %) et à la forte augmentation des carburants (+14 % sur un an). Aurore Lalucq souligne l’impact de la conjoncture internationale : « On a vraiment une économie qui est mise sous pression, que ce soit par la Russie, par la Chine ou par les États-Unis. On reste résilients. » Mais ce qui l’inquiète, « c'est la question de l'inflation importée sur laquelle on a très peu de prise parce qu'elle est liée à des événements extérieurs. Donc, il faut agir, investir sur la question de l’électrification pour ne plus être dépendant des autres économies. » Face à la flambée des prix des carburants, Aurore Lalucq prône la taxation sur les superprofits au niveau européen, qui permettrait de redistribuer des aides ciblées. « Il y a clairement une coalition de pays qui est en train de se dégager : l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne, l'Autriche, donc des gouvernements d'une couleur politique très différente, mais pas la France… peut-être pour protéger TotalEnergie », glisse-t-elle. Un budget français et européen à la peine Autre dossier difficile, le budget. Avec une dette en hausse et le déficit le plus élevé de la zone euro à 5,4 % du PIB, la France, selon Aurore Lalucq, inquiète moins les institutions européennes que l'état mondial des finances publiques, et de la dette privée, et l'incertitude créée par Donald Trump. « Il faut que la France fasse un effort, mais personne ne se dit : "La France, là, tout de suite, va rentrer en crise financière." » Par contre, du fait de la situation internationale, « on n'est pas à l'abri d'un accident financier, c’est clair. » Quant au budget de la France, elle préconise une trajectoire de réduction de 100 à 120 milliards sur cinq ans – contre 54 milliards préconisés par le gouvernement pour 2027. Face au Rassemblement national qui estime que la France verse trop d’argent à l’Europe, l'actuel Premier ministre a lui aussi proposé de retrancher 800 millions de notre contribution en les prélevant sur l'amende Google. L'eurodéputée estime que l'UE est une force : « Aujourd’hui, si la dette française est soutenable, c'est parce que les marchés savent que derrière, il y a la Banque centrale européenne, il y a le mécanisme européen de stabilité. Et ce qui inquiète les marchés financiers, c'est très clairement l'instabilité politique depuis la dissolution, l'incertitude sur notre capacité à faire passer un budget français… et la perspective de 2027 issue des élections présidentielles ! » En ce qui concerne le budget européen de 2028-2034, la présidente de la commission ECON au Parlement européen s’oppose à la vision de certains pays « frugaux » comme l'Allemagne, le Danemark, la Finlande, les Pays-Bas et l'Autriche qui demandent de passer en dessous des 2 000 milliards d'euros sur sept ans. « Si on n'a pas un budget qui vient répondre aux défis européens, on va tous perdre », affirme-t-elle. Pour cela il faudra créer de nouveaux instruments financiers, explique Aurore Lalucq. « Je sais que les débats sur l'annulation de la dette agitent beaucoup la bulle française, mais en réalité, au niveau européen, le débat qu'on a, c'est sur la question, ce qu'on appelle des actifs sûrs. C'est le fait d'avoir ou non un endettement commun, donc des taux d'intérêts communs uniques. » Des turbulences internationales Aurore Lalucq s’inquiète des récentes victoires dans les élections régionales de l’AfD en Allemagne. « C'est une situation qu'on peut retrouver aussi en France, avec le Rassemblement national. On voit une poussée de l'extrême droite, en fait à peu près partout en Europe. » « Donc, il y a un sujet qui est de rappeler ce qu'est l'extrême droite : l'extrême droite n'est pas un parti comme un autre ». Elle souligne que certaines des leçons d’après la Seconde Guerre mondiale ont été oubliées et « le meilleur remède à la montée des populismes et des nationalismes, c'est de faire en sorte qu'il n'y ait pas de ressentiment, c'est de faire en sorte qu'il n'y ait pas des inégalités inacceptables. Il y a toujours un niveau d'inégalité acceptable. Moi, je m'en fiche qu'il y ait des milliardaires, du moment que je vis bien. Mais là, on est arrivé sur des choses qui deviennent inacceptables et qui peuvent engendrer des monstres. » Après le discours du Premier ministre Mark Carney au Parlement européen et son rapprochement avec l’UE, Aurore Lalucq rappelle son opposition initiale au CETA – traité de libre-échange avec le Canada – pour des raisons sanitaires. « Néanmoins, là, je trouve que c’était intéressant. On voit qu'on est en train d'essayer de créer du dialogue, des associations. Avec des pays qui résistent et qui ont envie d'être constructifs et qui se disent : "Ce n’est pas parce qu'on est les voisins des États-Unis qu'on leur appartient !" » Face aux accords commerciaux – l’UE en a signé plus de 80 –, l’eurodéputée affine sa position : « On peut signer des accords de commerce, mais pas avec n'importe quelles normes sociales et environnementales. C'est un élément stratégique, mais ça ne peut pas être la stratégie. Et il faut aussi sortir des dépendances dans le domaine du pétrole et du gaz. On est en train de redécouvrir à chaque crise qu'on n'a pas de pétrole, affirme-t-elle. Donc, il faut accélérer sur la question de l'électrification dans le domaine. On ne peut pas laisser notre industrie automobile, nos batteries, etc., être détruites par une concurrence déloyale », comme celle de la Chine ! Après les dernières sanctions de l’UE contre la Russie et les polémiques après le retrait de deux oligarques de la liste noire, Aurore Lalucq appelle à la fermeté et à l’union entre Européens. « Il faut que ça tienne très fort parce que les temps à venir vont être extrêmement rudes. Et on sait que la stratégie de Poutine, depuis le début, c'est de tenter de nous diviser. » Enfin face à Donald Trump, comme elle l’explique dans son livre Trump contre l’Europe(éditions Les petits matins), elle affirme : « Donald Trump ne comprend qu'une seule chose, c'est le rapport de force. Il faut tenir ce rapport de force, même si ce n'est pas dans l'ADN de la construction européenne. » Elle regrette que l'Union européenne ne soit pas à la hauteur sur la question des droits de douane ni sur la Cour pénale internationale : « Trump menace la Cour pénale internationale et a sanctionné des juges. Et ces juges, jusqu'à présent, ne sont pas protégés par la Commission européenne. Ils sont mis sous sanctions américaines, donc ils n'ont plus accès à un grand nombre de sites internet américains, ils n'ont plus accès à leur carte de paiement : la Commission européenne se refuse à le faire pour l'instant. Donc, typiquement, si vous voulez être respecté, si vous en appelez tout le temps au droit international, il faut protéger les juges qui l'appliquent, conclut-elle.