Avec son essai intitulé Ainsi pensait Michel Foucault (éditions La Découverte), Didier Fassin propose davantage qu’une synthèse de l’œuvre de ce penseur qui, disait-il, se voulait d’abord un « expérimentateur ». Il offre une vraie redécouverte de l’œuvre foucaldienne en montrant qu’elle demeure un instrument de pensée indispensable aujourd’hui. Il en parle au micro de Pierre-Edouard Deldique dans ce numéro du magazine Idées qui interroge celles et ceux qui pensent le monde. Issu d’un cycle de conférences donné au Collège de France par cet intellectuel de haute volée, à la fois anthropologue, sociologue et médecin, titulaire de la chaire « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines », pour le centenaire de la naissance de Foucault, l’ouvrage se distingue par une double ambition : restituer le cheminement d’une pensée en mouvement, et démontrer sa puissance explicative pour le monde d’aujourd’hui. Didier Fassin ne cherche pas à figer Foucault dans un panthéon philosophique. Il rappelle et démontre qu’avec lui, les supposées évidences sont remises en question car il interroge les catégories qui façonnent nos manières de percevoir, de juger, d’agir. La pensée foucaldienne n’est pas un système ; elle est une méthode, un mouvement, une manière d’envisager la réalité. Mieux : la vérité. Ce normalien, attiré par la psychologie, agrégé de philosophie, lui-même professeur au Collège de France (élu en 1970 à la chaire d’histoire des systèmes de pensée), était, dit Didier Fassin, en quête de vérité et d’un sens de la vie. N’écrivait-il pas : « On n’atteindra la vraie vie qu’à la condition préalable d’avoir pratiqué sur ce soi ce déchiffrement de la vérité » ? Pouvoir, savoir et vérité Cette lecture anthropologique, fidèle à la formation de l’auteur, permet de saisir Foucault comme un penseur des pratiques, des institutions, des corps, des subjectivités. Loin d’une philosophie spéculative, son œuvre apparaît comme une enquête sur les formes de pouvoir qui traversent nos vies, sur le lien entre pouvoir et savoir notamment. Didier Fassin analyse évidemment les grands sujets d’études de Michel Foucault : la folie, comme lieu de production de vérité et d’exclusion (Histoire de la folie à l’âge classique, 1961), la prison, matrice des dispositifs disciplinaires modernes (Surveiller et punir, 1975) , la sexualité, espace d’aveu, de contrôle et de subjectivation (Histoire de la sexualité en quatre tomes, 1984, la vérité, (Les mots et les choses, 1966). Et puis, la politique, avec l’engagement de Michel Foucault pour les « boat-people » ou contre le coup d’État en Pologne en 1981 par exemple. Didier Fassin montre l’actualité de Foucault dans des domaines comme les politiques de santé publique et de gestion des populations, les dispositifs de surveillance numérique, les politiques migratoires et sécuritaires ou bien encore les transformations du rapport à la vérité dans l’espace public. L’invité de ce numéro du magazine Idées insiste en outre sur l’engagement de Foucault dans les luttes sociales : le Groupe d’information sur les prisons (GIP), les mobilisations autour des migrants, les prises de position sur la justice et la sexualité. Penser, pour Foucault, c’est intervenir dans le débat public et changer la société. Dans son livre lucide, Didier Fassin souligne néanmoins quelques « absences » dans la pensée de Foucault, rien ou presque sur le féminisme ou le colonialisme ce qui n’a pas empêché les études post coloniales de s’emparer de son œuvre. Curieux paradoxe. Ainsi pensait Michel Foucault est un ouvrage essentiel pour quiconque s’intéresse à la pensée critique contemporaine. On le comprend en écoutant Didier Fassin dans Idées. Musique Interlude – André Ceccarelli ; Flavio Boltro ; Eric Legnini ; Rémi Vignolo Interlude I – Vincent Ségal ; Yacine Boularès ; Nasheet Waits Santur & Tombak – Alireza Mortazavi