Le Sénégal risque un nouveau blocage autour du texte de la loi de finances rectificative. Ce texte doit être présenté en pénière pour adoption mardi 27 octobre, mais les députés Pastef, ultra-majoritaires à l’Assemblée nationale, ont rejeté le projet de loi en commission vendredi 23 octobre, faisant craindre un blocage. Le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô défend ses choix budgétaires dans un contexte économique contraint et appelle à s’entretenir avec les députés du Pastef dans une ultime tentative de trouver une entente. Ahmadou al Aminou Lo est notre grand invité, au micro de Lea-Lisa Westerhoff. RFI : Le Sénégal semble avoir atteint un point de blocage majeur avec ce refus des députés Pastef de voter la loi de finances rectificative (LFR). Comment l'expliquez-vous ? Ahmadou Al Aminou Mohamed Lô : Il n'y a pas, à mon avis, un point de blocage majeur. C'est simplement que le dialogue n'a pas pu se faire dans les formes et dans la profondeur nécessaire, et mon appel est que ce dialogue reprenne dès demain. L'actuel président de l'Assemblée nationale, Ousmane Sonko, est-il allé trop loin en assurant que le Pastef ne voterait pas cette loi de finances rectificative ? Vous avez parlé de faire obstruction. Est-ce le cas ? C'est ça la politique. On peut faire beaucoup de surenchères, mais à la fin de la journée, j'ai toujours aimé dans ce pays le fait que l'intérêt supérieur de la Nation va commander, que les uns et les autres se ressaisissent. Le Sénégal a démontré sa résilience dans des cas beaucoup plus graves, notamment pendant la crise politique 2021-2024, qui a fini par un dialogue entre des opposants et des adversaires coriaces. Ici, nous ne sommes pas dans l'adversité. C'est le même parti qui, à un moment donné, a connu des contraintes qui ont fait que le président de la République s'est séparé de ce Premier ministre qui allait jouer à l'Assemblée nationale un rôle qui est très, très important : contrôler l'action publique. Donc, aujourd'hui, oui, il est dans son rôle, mais c'est peut-être de la surenchère, un blocage temporaire, dû certainement à des incompréhensions. Mais je reste convaincu que si chacun est ouvert de son côté, nous trouverons une solution pour que cette loi de finances rectificative puisse enfin être votée. Mais concrètement, que comptez-vous faire pour sortir du blocage actuel ? Dans votre entourage, certains évoquent la possibilité d'engager la responsabilité du gouvernement pour faire passer cette loi de finances rectificative sans vote. Est-ce que c'est une option aujourd'hui ? S'il n'y a pas volonté d'obstruction, il n'y a pas de raison d'engager la responsabilité du gouvernement. Et je reste convaincu, très, très convaincu que nous nous entendrons. Maintenant, si on ne s'entend pas, la Constitution sénégalaise donne des prérogatives dont nous allons user sans pour autant que soit forcément engagée la responsabilité du gouvernement. Quelles sont ces prérogatives concrètement ? Il y a la possibilité d'aller jusqu'à introduire des amendements et de faire en sorte que ces amendements introduits par le gouvernement puissent être acceptés ou, à défaut, que cela puisse passer au vote bloqué. Donc, il n'y aura pas de blocage de ce pays, il n'y aura pas de shutdown. Mais cette LFR est indispensable puisqu'il doit nous permettre de relancer l'économie, de permettre aux entrepreneurs de retrouver le paiement de leurs arriérés. Mais surtout, et le plus important, c'est de faire en sorte qu’il réponde à la nécessité de traduire le choc énergétique qu’on a eu avec la guerre Iran - États-Unis - Israël qui nous a donné une hausse des coûts de 550 milliards [de francs CFA, 838 millions d’euros, NDLR], que nous n'avons pas voulu répercuter aux consommateurs. Il me semble qu'il y a, à nouveau, une absence de compréhension de ce que nous voulons faire. Pourtant, je reste disponible, et comme je l'ai dit, pour qu'on s'entende sur l'essentiel, puisque bloquer un budget a des conséquences qui vont au-delà du seul Sénégal. Justement, parmi les conséquences, s'il ne devait pas y avoir d'accord sur cette loi de finances rectificative, est-ce à dire qu'il n'y aurait pas de prêt du FMI ? Quelles seraient les conséquences pour le Sénégal ? Nous continuons les échanges avec le FMI, je suis sûr, qui suit de très très près cette situation, le calendrier de nos rencontres reste maintenu. Nos créanciers, également, je les rassure sur le fait que nous maintenons ce calendrier parce que nous restons convaincus que la raison prévaudra en définitive, et que ce projet de loi de finances rectificative sera en définitive voté par l'Assemblée nationale, nous l'espérons, mardi [27 octobre 2026, NDLR]. Mais si ce n'est pas mardi, ce sera dans les jours qui suivent. Ce bras de fer, ces tensions récurrentes entre l'exécutif et le législatif auquel on assiste au Sénégal depuis quelques mois, se déroulent à quelques jours des premiers Jeux olympiques de la jeunesse qui doivent se tenir en Afrique. Est-ce que ce n'est pas regrettable pour l'image du Sénégal ? Oui. Lorsque vous recevez le monde, vous devez quand même présenter, dans ce pays, un visage qui soit un visage d'unité. La paix, plus fort, plus haut : c'est quelque chose que nous voulons réserver à notre jeunesse. Il ne faut pas qu'on gâte cette fête pour la jeunesse parce que l'Assemblée nationale n'arrive pas à comprendre, ou ne veut pas comprendre, ce que nous avons mis sur la table et sur lequel nous allons encore nous donner les moyens de dialoguer, puisque c'est également la volonté de Son Excellence le président de la République Bassirou Diomaye Faye que ce pays puisse reprendre son bon chemin. Sur le front social, la grève générale à laquelle le Sénégal a assisté la semaine dernière n'est-elle pas le signe d'un échec de votre gouvernement à répondre aux demandes sociales des Sénégalais ? En fait, c'est juste un signal d'un Sénégal qui souffre. Quand vous êtes une petite économie ouverte, sensible à tous les chocs – et ce monde est connu pour des chocs, on peut dire maintenant semestrielles – ne pas avoir des finances publiques qui sont sur les bons rails, cela amène, disons, à ce que certains engagements qui avaient été pris ne puissent pas être respectés parce que, fondamentalement, vous n'avez pas les moyens de les respecter. Et, quand les gens sont dans une situation où la vie chère les encercle, comme en France, par exemple, vous voyez, ce front social se réveiller facilement. Nous devons continuer à dialoguer et c'est ce que j'ai fait en les recevant la semaine dernière. Nous allons aller de l'avant sur ce que nous pouvons à nouveau satisfaire, mais à condition que cette loi de finances rectificative puisse être votée. Mais les Sénégalais, que leur proposez-vous concrètement ? À ceux qui justement trouvent les fins de mois difficiles se plaignent de l'augmentation des prix du carburant, que leur dites-vous ? Je dis aux Sénégalais que l'espoir est là. Ce à quoi nous nous attendons à partir – on va dire de la mi-novembre, et parce que le Fonds monétaire international programmera le dossier du Sénégal, si les éléments résiduels sont fournis – c’est que cela va débloquer d’une autre façon. Non pas l'ampleur des fonds que le Fonds monétaire va nous donner, mais c'est surtout cette attente que beaucoup d'investisseurs étrangers avaient, beaucoup d'investisseurs privés nationaux qui n'arrivaient pas à recouvrer leurs créances. Ce que je dis aux Sénégalais, c'est qu’un Sénégal nouveau est devant nous, mais vraiment devant nous, pour un futur extrêmement proche, dès le mois de novembre, à condition que nous puissions, nous sachions nous surpasser dans ce moment critique décisionnel sur la LFR. Nous allons avoir à la fois un appui du Fonds monétaire international, un appui budgétaire de la Banque mondiale et d'autres bailleurs qui sont vers nous, et cela va nous permettre de déclencher une dynamique qui permettra de faire une fin d'année qui sera très prometteuse, une année 2027 qui sera lumineuse. À lire aussiSénégal: les députés du Pastef rejettent la loi de finances rectificative du gouvernement Entretien filmé par Kaourou Magassa et Mahamadou Pame et monté par Mohamed Diawara.