Depuis 1989, Dana Lixenberg sillonne les États-Unis, sa chambre photographique à la main. Peu connue en France, la photographe néerlandaise a pourtant immortalisé les plus grands (Prince, Donald et Ivana Trump, Jay Z) autant que des inconnus croisés au hasard de ses projets personnels. La Maison européenne de la Photographie, à Paris, lui offre sa première rétrospective française, qui dresse un portrait de l'Amérique entre paillettes et précarité, loin des clichés. Ils se font face, dans une même pièce : le rappeur Tupac Shakur, Ivana Trump, une condamnée à mort et plusieurs étudiants à l'université. Dès l'entrée dans l'exposition American Images à la MEP, le décor est posé : ici, il n'y a pas de traitement de faveur ; ici, on photographie tout le monde, avec les mêmes égards. Un procédé à la chambre photographique Car ce qui importe à la photographe néerlandaise Dana Lixenberg, arrivée pour la première fois aux États-Unis en 1989, ce n'est pas l'image publique ni les paillettes : c'est la rencontre. « Ce qui compte chez elle, c'est le regard de l'autre, la rencontre avec l'autre, sa dignité », pointe Laurie Hurwitz, la co-commissaire de l'exposition. Un échange que l'artiste facilite avec un procédé qui lui est cher : celui de la chambre photographique. « C'est un appareil qui est difficile à manier, il faut prendre son temps », explique Laurie Hurwitz. C'est ce temps, pour installer le matériel, le poser, que Dana Lixenberg met à profit pour capter l'intimité de son modèle, et saisir un instant de vulnérabilité – comme dans cette rare image d'une Ivana Trump abandonnée. L'artiste elle-même qualifie son procédé de « danse lente » avec ses sujets. « Ma façon de photographier requiert beaucoup d'attention. Il faut vraiment travailler avec la personne que vous prenez en photo ; et cela a posé les bases de tout mon travail, raconte Dana Lixenberg. Le premier regard, la première impression, ça ne m'intéresse pas. L'objectif, c'est toujours d'aller au-delà. » Une étape cruciale du travail de Dana Lixenberg consiste donc à photographier au Polaroïd ses modèles, avant de passer à la chambre photographique. « Cela me permet d'avoir une idée du résultat, de leur montrer, et de les mettre en confiance », explique la photographe… Avant d'ajouter, espiègle : « Ceci dit, parfois, je choisis de ne pas leur montrer, si ça risque de ne pas leur plaire ! » À lire aussi«Le Paris de tous les jours» du peintre franco-algérien, Bilal Hamdad, au Petit Palais Imperial Courts, un projet sans date de fin Ce procédé, qui a mené Dana Lixenberg sur la trace des plus grands noms des années 1990 – notamment dans la sphère hip-hop –, lui a aussi ouvert les portes d'Imperial Courts, quartier sensible de Los Angeles, où elle pose son appareil pour la première fois en 1993. À l'époque, la ville se remet tout juste des émeutes provoquées par le passage à tabac de Rodney King, un jeune homme noir tabassé par des policiers blancs. Les médias dépeignent les quartiers où ont eu lieu les émeutes sous un jour très négatif : danger, violence, misère. Fidèle à son précepte de ne jamais se fier au premier coup d'œil, Dana Lixenberg décide d'en avoir le cœur net. Ce qu'elle y découvre est très éloigné du portrait présenté à l'époque dans les médias : « En fait, c'est un quartier plein de vie ! », s'exclame-t-elle. Où la violence est présente, certes. Mais où l'on célèbre aussi des mariages et des naissances, où des jeunes filles s'apprêtent, où des morts sont commémorés. Tout cela apparaît au gré des photos prises ces 30 dernières années – car, inlassablement, Dana Lixenberg est revenue dans ce quartier. « Ce projet est devenu tellement personnel, souffle-t-elle. Les habitants du quartier m'ont vu traverser de nombreuses épreuves, vieillir... Et eux aussi sont devenus plus âgés, ils ont perdu des gens parfois ». Au fil de l'exposition, on découvre donc les mêmes personnes photographiées enfants, adolescents, puis pour certains, adultes. On suit, grâce au regard plein d'humanité de la photographe, les joies, les peines, les passages en prison. Comme une cartographie de la vie à Imperial Courts : « Ce travail est important pour eux ; en réalité, c'est leur mémoire ». Des projets de plus en plus intimistes et humanistes Peu à peu, avec le temps, Dana Lixenberg a abandonné les tapis rouges et le charme feutré des hôtels luxueux où elle rencontrait les personnalités les plus en vue de l'époque. Sans doute le début d'Imperial Courts a-t-il été une charnière ? En tout cas, ces vingt dernières années, la désormais sexagénaire a photographié les coins des États-Unis habituellement laissés dans l'ombre. Tel ce foyer d'accueil pour personnes sans abri, à Jeffersonville, dans l'Indiana. Loin des idées reçues sur le sans-abrisme, elle photographie ses sujets dans toute leur diversité : des hommes seuls, des enfants, des jeunes femmes apprêtées. Aucun contexte n'est donné sur ces images, seulement le nom et le prénom de la personne photographiée, comme pour les débarrasser de tous les stéréotypes qui pourraient leur coller à la peau. On sort de cette rétrospective étourdi par la diversité et le nombre des images. On revient sur le titre de l'exposition : American Images. Quelle image de l'Amérique, justement, ces photos donnent-elles ? « Elles apportent un regard nuancé, estime Laurie Hurwitz. Cette exposition montre l'image des États-Unis tels qu'ils voudraient être vus, mais elle montre aussi la grande fragilité de la vie en Amérique. » Dana Lixenberg, elle, se montre plus mystérieuse : « Je ne sais pas quelle image cela donne exactement. Je crois que cela, c'est à vous de me le dire. » Une image sans complaisance, assurément ; sans empathie, certainement pas. À lire aussiAvec l'exposition «All About Love», Mickalene Thomas célèbre les femmes noires