Invité culture

Du lundi au vendredi, un journaliste du Service Culture reçoit un acteur de la vie culturelle, pour aborder son actualité et réagir aux initiatives artistiques en France et dans le monde.

  1. 9h ago

    Avec «Un corps indocile», Osvalde Lewat ausculte la vulnérabilité masculine

    Quand le doute s'insinue entre les cuisses. Tel pourrait être le résumé, très succinct, du deuxième roman d'Osvalde Lewat, cinéaste, photographe et depuis quelques années autrice multi-récompensée pour son roman Les Aquatiques, paru en 2022. Avec ce deuxième roman, Un corps indocile, la Franco-Camerounaise nous plonge dans les doutes existentiels de Deffo, grand couturier africain vivant à Paris et victime d'un coup du sort qui va bouleverser ses certitudes. Un roman épique et intimiste à la fois qui questionne la quête de sens.  RFI : Vous sortez en cette rentrée littéraire votre deuxième roman, Un corps indocile, aux éditions Philippe Rey et conjointement aux éditions Jimsaan du Sénégal. Et vous m'avez dit en préparant l'interview : « C'est un roman de désapprentissage. » Qu'est-ce que vous entendez par là ?  Osvalde Lewat : Un roman de désapprentissage, c'est un roman qui prend le contrepied du roman initiatique, puisque dans le roman initiatique, le héros est dans une quête qui lui permet d'acquérir des savoirs. Dans Un corps indocile, le personnage central de Deffo, personnage de couturier, est quelqu'un qui a une très belle réussite, dont la vie est épanouie, il est inséré socialement. Et sa vie va basculer parce qu'il a une maladie, une douleur s'installe au niveau de l'aine. Et partant de là, son monde se disloque, et il finit par tuer quelqu’un, par commettre un crime. Et Deffo va entreprendre une quête. Cette quête-là, ce sera une quête pour retrouver son intégrité physique et rendre à nouveau le monde intelligible pour lui. Il est donc malade et il essaie de guérir, d’abord à travers la médecine traditionnelle française, qui présente ses limites, et au fur et à mesure qu'il va avancer, il sera confronté à plusieurs systèmes de sens qui, à chaque fois, vont montrer leurs limites. Et Deffo, qui était bardé de certitudes, va les perdre au fur et à mesure, et il va devoir se débarrasser de couches entières d'illusions.  Et tout au long du roman, Deffo ne trouve pas la solution à ce problème existentiel. Il reste divisé. Il dit d'ailleurs de lui-même : « Je suis parfaitement imparfait »…  Deffo est un homme qui s'est construit sur une idée de la virilité, de la force, de la puissance, et de la performance sexuelle. C'est quelqu'un qui coche toutes les cases. Et quand son système de sens s'effondre, quand sa vie se disloque et qu'il se rend compte que les certitudes qu'il avait sont finalement très fragiles, à ce moment-là, il s'interroge sur sa masculinité. Et au fur et à mesure, il se rend compte que l’on peut être un homme, que l’on peut être un homme vulnérable, un homme qui n'a pas de puissance au sens où socialement on l'admet en parlant de la virilité, mais on peut néanmoins rester un homme. Et c'est ça qui m'intéressait. En fait, le parcours de Deffo montre que l’on peut se débarrasser d'une idée finalement très construite socialement de ce que c'est qu'un homme tout en restant un homme malgré tout.  Et c'est un personnage très intéressant dans le sens où il a une très haute idée de lui-même, il refuse de jouer le jeu social qu'on lui présente en permanence. Il refuse d'être un grand couturier parisien dans le système. Il refuse d'être un Zambouenais (le roman se déroule dans un pays imaginaire baptisé Zambouena, NDLR) de la haute bourgeoisie. C'est un personnage orgueilleux en fait.  Oui et non. Je pense que Deffo est surtout quelqu'un qui pense qu'on peut être heureux dans sa vie sans forcément jouer le jeu social, sans jouer le jeu mondain. C’est plutôt quelqu'un qui veut être authentique. En fait, il ne comprend pas ce qui lui arrive parce qu'il se dit : « Je ne me suis pas pavané, je n’ai pas eu d’ambition, je n'ai même pas eu d'ambition, je n'ai pas de prétention, l'univers n'a pas de raison de me punir. Pourquoi Dieu me punit alors que j'étais un mec finalement assez cool et qui ne voulait pas tuer père et mère pour réussir ? »  En vous lisant, il y a deux références qui me sont venues. Votre personnage est dostoïevskien et camusien à la fois. Est-ce que ces références font partie de votre univers ? Est-ce que vous avez pensé à Camus et à Fiodor Dostoïevski en écrivant ?  Au départ, je ne les avais pas en tête quand j'ai commencé à écrire, et quand j'ai fini, ce sont mes éditeurs qui m'ont dit : « C'est très camusien ce que tu as écrit. » C’est vrai et en même temps, ça ne l’est pas parce que Camus, dans l'absurde, montre les limites de la quête de sens et le silence du monde. Alors que moi, ce que je fais dans Un corps indocile, c'est de montrer un personnage qui n'arrive pas à trouver de réponse satisfaisante aux questions existentielles qu'il se pose, ni à son rapport à la vie, mais qui en même temps accède à une forme de lucidité nue qui ne l'empêche pas de croire qu'il y a autre chose. Donc là, c'est là où je prends un peu de distance avec Camus.  C'est un roman très intéressant dans le sens où il ne verse pas du tout dans les clichés ou dans les habitudes de la « littérature du retour ». On glisse d'un pays à un autre et, à chaque fois, le personnage glisse un peu plus loin. Finalement, il ne trouve pas la voie du salut par un retour au pays natal. C'est d'abord un retour sur lui-même qui lui permet de guérir.   Je voulais éviter le schéma classique du personnage africain qui vit à Paris et puis qui, vingt ans après, retourne au pays, écarquille de grands yeux, etc. Dans le roman, Deffo est attaché à son pays, le Zambouena, il y va souvent, donc quand il arrive, il est dans un univers familier même s’il est confronté à une réalité assez brutale qui est celle de la présence de la Chine en Afrique et des élites prévaricatrices. Je me rappelle d'une psychologue qui disait un jour : « Quel que soit le lieu où l’on va, on est toujours avec soi-même. » Et Deffo, quand il se déporte d'un lieu à un autre, finalement, il ne se détache pas de ce qu'il est. Il se rend compte que tout ce qu'il porte en lui, toutes les contradictions qu'il porte en lui, tout le drame qu'il est en train de vivre, ne le quitte pas et l'accompagne.  Un mot sur la densité et la richesse de ce livre. On est à la fois dans un roman psychologique, on l'a compris, un roman de mœurs, un roman policier. Et même un roman politique. Il fallait tout ça pour rendre compte de la complexité de votre personnage et de la complexité de la vie ? J'ai pensé le roman comme une pièce de couture. Et ce que j'ai fait, c'est que j'ai suivi le personnage. En fait, je partais de sa faille, et avec cette faille intime, j'ai ouvert le roman sur le monde. Donc en réalité, c'est le monde qui vient rejoindre le personnage. Quand j'ai commencé à écrire, je ne me suis pas dit : « Ah ben voilà, je vais aborder tel thème et tel thème et tel thème. » Ce n'est pas un catalogue de thèmes. Non, c'est vraiment quelque chose de très organique qui part du parcours du personnage et puis qui finalement le confronte aux réalités du monde. Et il traverse ces univers, et nous tous nous vivons cela. C'est-à-dire qu'au quotidien, on est à la fois un mari, parfois un enfant, on est un collègue et on est différentes personnes. Et donc tous ces univers-là viennent rencontrer Deffo pour former un tout assez organique.  Vous avez mis trois ans à écrire ce roman. Quand vous avez mis le point final, qu'est-ce que vous avez ressenti, mis à part une forme de soulagement, bien sûr ?   Est-ce que je suis soulagée quand je finis mes romans ? Non. Et quand je les finis, est-ce qu’ils sont même finis d'ailleurs ? Est-ce que j'ai fini d'écrire ? J'ai l'impression que mes éditeurs m'arrachent les livres de la main en disant : « Ça suffit maintenant, tu mets un point final ! » En réalité, j'ai ressenti un manque. Un grand manque. Le manque de Deffo et des personnages aussi, parce qu'il y en a plusieurs dans le roman, sa compagne, ses parents, ses amis, les Chinois. Donc j'ai ressenti un grand manque et un sentiment d'incomplétude. Et est-ce que vous rêvez encore de votre personnage, Deffo ? Parfois la nuit… En réalité, je vis avec Deffo. Donc, je ne rêve pas de lui, je vis avec lui, il habite ma vie, je l'entends, je le vois, je pense à lui sans cesse. Il me hante complètement. À écouter dans Littérature sans frontièresOsvalde Lewat, révélation et métamorphoses d'une femme en Afrique centrale

  2. 1d ago

    Cristian Mungiu (Palme d'or 2026): «J'utilise le cinéma pour lutter contre ces politesses qui empêchent de nous exprimer»

    Le film Fjord, Palme d'or 2026, sort en salles ce mercredi 19 août. Réalisé par le cinéaste roumain Cristian Mungiu et inspiré de plusieurs faits divers réels qui ont marqué la Roumanie, Fjord raconte l'arrivée en Norvège d'un couple d'évangéliques roumains et de leurs cinq enfants. Tout bascule lorsque les parents se voient soupçonnés de maltraitance et se heurtent à la justice norvégienne. Un drame social tout en nuances, qui ne prend jamais parti. RFI : Votre film Fjord raconte l'histoire d'un couple d'évangéliques qui s'installe dans un village en Norvège. Le père est roumain, la mère norvégienne. Et tout bascule quand les différents adultes de l'école découvrent des bleus sur le corps de l'aîné des enfants. Comment est née l'idée de ce film ? Cristian Mungiu : J'ai lu dans la presse un article sur ce cas. Après ça, c'est devenu vraiment très important chez nous. On avait beaucoup, beaucoup d'articles sur ces cas et j'ai commencé par essayer de les documenter un peu et j'ai vu que ce n'était pas un cas particulier, ça faisait partie d'une sorte de système, une sorte de faits divers qui se répétaient avec des familles qui venaient de pays avec une éducation très, très différente. Je crois que ce cas s'est passé il y a une dizaine d'années. Peu à peu, pendant ces dix ans, je crois que la société s'est radicalisée dans ce sens où il est devenu vraiment très compliqué de partager la société avec les autres, parce que nous n'avons pas du tout les mêmes idées sur l'avenir, sur l'éducation des enfants. Alors je me suis dit à la fin que pour cette histoire, je peux parler de ce qui se passe aujourd'hui, de cette intolérance que nous avons pour les autres qui ne partagent pas les mêmes valeurs avec nous. Et même si le film est basé surtout sur un de ces cas, j'ai pris des détails de plusieurs cas et j'ai fictionnalisé à la fin pour avoir un discours qui parle plutôt de l'état du monde d'aujourd'hui et de la société contemporaine globalisée, et divisée, dans laquelle on vit aujourd'hui. Vous l'avez dit, Fjord raconte la polarisation grandissante des sociétés occidentales, tiraillée entre les idées conservatrices d'un côté, progressistes de l'autre. Pourtant, tout est toujours très nuancé dans votre film, surtout dans la deuxième partie du film. Comment avez-vous construit le récit pour éviter de désigner un coupable trop rapidement et maintenir cette ambiguïté ? Pour moi, c'est important que les jugements ne m'appartiennent pas, que je responsabilise le spectateur, parce qu'à la fin, ce qui est important, ce n'est pas de trouver des coupables pour le cas qui existe dans le film, mais de comprendre quel est ton point de vue dans ta vie réelle, comme spectateur. Je ne veux pas faire un film idéologique qui défend une idéologie particulière. J'essaye de comprendre et c'est pour ça que dans le film, j'essaye toujours de respecter la volonté de chaque personnage, d'exprimer ses opinions, ses arguments. Ce que je cite dans le film, ce ne sont pas mes idées à moi. J'essaie de comprendre quels sont les arguments de ce personnage que je représente ici, et j'ai une sorte de responsabilité. Qu'est-ce qui vous a intéressé dans l'opposition entre les deux familles ? Ils se découvrent d'une façon très humaine. Quand tu entres en contact de façon très proche avec une autre personne, tu commences à comprendre que tu n'es pas si différent. À la fin, tu as les mêmes problèmes, même si les solutions ne sont pas toujours les mêmes. Tu peux vraiment avoir une sorte de communication. La communication commence quand tu donnes à l'autre l'espace et le temps d'avoir des idées qui ne correspondent pas à ce que tu crois toi-même. Sinon, si on n'écoute pas l'autre, ce n'est pas un dialogue, ce n'est pas une conversation. On n'arrive nulle part. Quand on juge les autres à partir d'une sorte de stéréotype et d'une idéologie, on perd ce côté humain. On applique des jugements qui ne correspondent pas du tout à chaque situation, on simplifie les choses et ce n'est pas vraiment du tout une bonne façon de rouvrir ce chemin qui devait nous mettre ensemble dans une société qui aujourd'hui est vraiment très, très, très partagée et très radicalisée. Il y a plusieurs scènes où des jeunes filles semblent marcher sur l'eau, quelle est la symbolique derrière ces images ? Quelle est la symbolique que vous trouvez dans ces scènes ? Une référence biblique ? C'est possible, oui. La question pour moi est : est-ce que nous sommes assez convaincus de toutes nos idées, qu'on peut dire que le monde est toujours tout à fait rationnel ? Est-ce que nous, nous sommes des personnes tout à fait rationnelles, toujours ? Je ne sais pas. Je ne suis pas si sûr de ça, même si je suis une personne très rationnelle. Mais même comme ça, je trouve qu'on doit laisser la liberté aux autres. Et c'est pour ça que le film inclut plusieurs moments où la tolérance va jusqu'à ce niveau, où on doit comprendre qu'il y a des choses qui ne s'expriment pas mais qui existent et que nous, on doit être aussi tolérants avec ça. C'est difficile. Nous n'avons pas d'explications, mais à la fin, quand on parle de l'amour, de l'affection, est-ce que ça, c'est tout à fait rationnel ? Je ne crois pas. C'est un mélange d'intuition. Ce n'est pas toujours un signe de supériorité de considérer que toutes les choses ont une explication rationnelle. Les deux rôles principaux sont incarnés par Renate Reinsve et Sebastian Stan. Pourquoi eux ? Pourquoi ce duo ? Pour Sebastian, c'est très simple, il n'y a pas un autre comédien américain qui peut parler roumain, alors je n'avais pas trop le choix. Et après ça, parce que même si les faits divers se passent dans plusieurs pays du Nord, la plupart d'entre eux se passaient en Norvège. Je me suis décidé à tourner en Norvège. Et si tu arrives en Norvège, dans le cinéma norvégien, quelqu'un comme moi qui a vu surtout les films de Joachim Trier, tu veux rencontrer Renate. C'est la première comédienne que j'ai rencontrée. Nous avons lu ensemble plusieurs scènes pour plusieurs personnages dans le film, et elle a une sensibilité assez particulière, j'ai trouvé qu'elle correspondait beaucoup à l'esprit un peu religieux de ce personnage qu'elle devait interpréter. Est-ce que le fait de placer l'action dans un décor norvégien, dans un fjord, était aussi une manière de mettre l'isolement, l'étouffement de cette communauté en images ? C'est aussi une sorte de calme apparent qui existe dans un fjord, avec cette eau plate. Mais en dessous de ça, il y a beaucoup de choses. Nous avons beaucoup de conflits, beaucoup d'opinions qui s'expriment, et nous avons des avalanches comme ça, avec beaucoup de sentiments, parce que même si tu vis dans une société où la politesse est une valeur extraordinaire, le respect pour l'autre, ça ne veut pas dire que tu n'as pas d'opinions sur les autres, c'est seulement ta manière de rester poli. Moi, je ne suis pas poli. Moi, j'utilise le cinéma pour dire qu'on doit lutter contre ces politesses, contre ce politiquement correct qui nous empêche d'exprimer ce qu'on pense. Aujourd'hui, je ne suis pas du tout pour ces sortes de films qui se répètent et qui te confirment que tu partages de bonnes valeurs avec les autres. Oui, ça j'ai compris, c'est très bien, mais c'est trop simple de faire ça. À lire aussiCannes 2026: Cristian Mungiu remporte la Palme d'or avec «Fjord» sur la question sensible de la religion

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