Invité culture

Du lundi au vendredi, un journaliste du Service Culture reçoit un acteur de la vie culturelle, pour aborder son actualité et réagir aux initiatives artistiques en France et dans le monde.

  1. 2d ago

    La Méditerranée, mer de résistance vue par le plasticien Simohammed Fettaka

    Le plasticien marocain Simohammed Fettaka présente à la fondation Villa Datris, dans le Vaucluse, une œuvre baptisée « Camouflages ». On y voit la Méditerranée représentée par des figurines de plastique bleu, des centaines de petits soldats qui symbolisent les dizaines de milliers de harragas, ces migrants clandestins qui prennent la route et la mer des pays du Maghreb.  RFI : Quel est le sens que vous donnez à cette œuvre, « Camouflages » ? Simohammed Fettaka : Cette œuvre est le fruit d’une expérience personnelle. En grandissant à Tanger, j'ai vu des amis, des voisins, des gens de la famille qui traversaient la Méditerranée de façon illégale. On les appelle les harragas. Ces gens partent de chez eux. Et du coup, soit ils réussissent, soit ils meurent. C'est de là d'où vient l'idée que, pour moi, la Méditerranée est un champ de bataille. Soit tu reviens en héros, soit tu meurs noyé.  On dit souvent que la Méditerranée est un cimetière. Exactement, mais elle est aussi un champ de bataille parce que l'on peut réussir. J'ai vu des gens réussir. Ils reviennent avec la voiture et tout un tas d’objets. Donc ça donne envie à d'autres candidats de tenter l’aventure. Est-ce une œuvre qui vous a été inspirée par la thématique de cette exposition à la Villa Datris ? Ou bien était-ce une œuvre que vous aviez déjà exposée ? Je l'ai déjà faite en 2018. Donc, je l'ai exposée au Maroc avant. Mais c'est la première fois qu’elle est exposée sur le sol européen. Les questions de migration, de mouvement de populations sont des questions qui vous concernent beaucoup.  Oui, c'est l’un des sujets sur lequel je travaille. Pour moi, les harragas, les personnes qui passent, qui traversent les frontières illégalement, je les vois comme mes héros. Car ils n'acceptent pas leur condition de vie dans leur pays. Et, c'est un droit fondamental de survivre et de demander une vie meilleure.  Ce sont donc à la fois des héros, des survivants, des combattants, mais aussi des aventuriers surtout.  Exactement. C'est un peu l'être humain. On est sur terre pour survivre et chacun a le droit de survivre comme il le peut, comme il le veut, même si l’on prend le risque de mourir. Le voyage fait partie de la condition humaine.  C'est ce qui fait qu'on est sur terre, c'est ce qui fait la culture, c'est ce qui fait la civilisation. Tout est basé sur le mouvement. Et la guerre aussi, il ne faut pas l'oublier. On ne découvre pas des terres, on occupe des terres, c'est ça en fait. Mais les harragas sont des gens passifs. Ils ne voyagent pas avec des armes, ils veulent juste avoir une vie meilleure. Et selon moi, c’est un droit fondamental.  Concernant votre travail artistique, est-ce que vous travaillez uniquement à partir du plastique ? Je travaille avec beaucoup de matériaux, je travaille avec la paille, de la peau de mouton, etc. Mais là, j'ai travaillé avec des soldats en plastique, ce qui fait référence à la vie des gens qui meurent et dont on ne parle pas. Ce sont des matériaux pas chers qui eux aussi meurent rapidement, et ce n’est pas grave. Et en fait, on a beau dire que les Européens sont méchants de fermer les frontières, ce sont aussi les pays concernés, comme le Maroc, qui sont responsables. Il faut que le Maroc fasse quelque chose là-dessus, ce n'est pas possible. Tout votre travail artistique tourne autour de ces questions essentielles ou vous arrive-t-il de faire des choses plus légères ? Oui, bien sûr. Je travaille aussi sur les questions de l'orientalisme. Pour moi, c'est une question fondamentale, la question du regard : on est encore trop souvent dans cette posture de corps fantasmé, de corps exotique.

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  2. 6d ago

    L'écrivain congolais Ghislain Kabuyaya réédite ses œuvres majeures

    L'invité Culture est l'écrivain et éditeur congolais Ghislain Kabuyaya. Romancier, poète, essayiste, il publie dans sa maison d'édition l'ensemble de ses œuvres. Et ce pour combattre la morosité intellectuelle qui frappe l'est du Congo en proie aux guerres depuis plus de trois décennies. RFI : Ghislain Kabuyaya, vous publiez coup sur coup un ensemble d'œuvres, poésie, théâtre, essai dans la maison d'édition que vous dirigez, « Fleuve de l'Intrigue », maison que vous avez créée à Goma, au Nord-Kivu, en RDC. Fosses communes et Magicien d'amour sont les deux recueils de poésie que vous publiez. La poésie est-elle encore quelque chose d'audible dans ce Nord-Kivu traumatisé par des décennies de guerres et de guerres civiles ?  Ghislain Kabuyaya : Je dirais oui. La poésie résonne davantage dans cette zone. Et je pense que cela est aussi lié au fait qu'il y a un mouvement en vogue ici, le slam. Moi-même, je suis à la base slameur-poète. Le slam chez nous, c'est comme de la poésie à l'oral, donc c'est pas comme ce qui se pratique ailleurs où c'est juste une écriture très libre. Nous essayons de viser le côté esthétique au-delà des mots qui claquent. Alors, pourquoi ne pas proposer quelque chose aussi à l'écrit qui puisse aussi durer ? C'est ainsi que je me suis dit : « Pourquoi ne pas rédiger des recueils de poésie ? » Afin de véhiculer davantage de messages à travers ces recueils de poésie.  Magicien d'amour est donc un recueil dédié à la poésie amoureuse. Est-ce que ce discours amoureux, cette expression d'une foi en l'amour est pour vous une façon de ne pas désespérer de l'humanité ?  En fait, c'est de la poésie lyrique. Et je me suis dit que, pour moi, écrire un recueil de poésie comme Magicien d'amour où je mets en relief un personnage qui se considère comme magicien, et donc qui envoûte, je pourrais voir dans quelle mesure cette poésie pouvait enchanter l'âme du public. Une poésie qui pourrait paraître thérapeutique et qui permettait au public de transcender un peu ses problèmes quotidiens pour se retrouver dans un environnement dans lequel il peut à nouveau rêver.  Oui, un phénomène de guérison en quelque sorte. Alors, ce qui est frappant, c'est le parallèle entre Magicien d'amour et Fosses communes. Dans Fosses communes, on se retrouve plongé dans l'enfer quotidien que vivent les habitants de l'est du Congo depuis des décennies. Y a-t-il dans ce recueil Fosses communes une leçon pour vaincre ce cercle infernal de violence ? Tel qu'il a été peint au début du recueil, le tableau est sombre, mais vers la fin du recueil nous proposons des marges de manœuvre qui pourraient nous permettre de nous dire qu'après toutes ces décennies de guerre, toutes ces décennies de conflits interethniques, les gens peuvent repenser leurs relations. Comment les gens peuvent repenser la vie en communauté pour se rassurer qu'il y a une issue favorable afin de vivre d'une façon plus humaine ? À lire aussiGhislain Kabuyaya, éditeur à Goma en RDC : «Nous devons rester résilients» Vous êtes écrivain, Ghislain Kabuyaya, et votre plume emprunte parfois à l'essai sociopolitique pour dresser un constat de l'état de délabrement moral de votre pays en perte de repères totale. Et vous proposez des solutions pour remédier à cette perte de valeurs ? Quelle est la solution, s'il y en a une que l'on peut mettre en œuvre pour permettre aux habitants de l'est du Congo de retrouver le sens des valeurs ?  J'essaie de mettre en relation l'être humain avec ses phobies. Et chez nous, la grande phobie pour le moment, c'est « la phobie des valeurs ». Par exemple, lorsqu'on voit un enfant qui a peur des serpents ou des chiens, on sait que l'enfant ressent une phobie par rapport à ces animaux. Mais dans notre pays, les adultes ressentent plus une phobie des valeurs. Ici, on réagit d'une façon bizarre, d'une façon étrange, lorsqu'on vous dit par exemple qu'il ne faut pas être corruptible. Dès lors, je me dis que ce comportement déjà ancré est un comportement à risque. Il faudrait réenseigner la notion de valeur et marteler ce thème pour que les gens comprennent que sans les valeurs, on construit une société qui perd ses repères et qui manque de boussole en quelque sorte.

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  3. Jun 21

    «Female Rage» de Marion Olité: la revanche des hystériques dans la pop culture

    Comment la pop culture traite la colère des personnages féminins ? L'autrice Marion Olité explore cette question dans son livre Female Rage, La revanche des hystériques dans la pop culture. Elle y analyse cette colère qui naît de l'oppression, des humiliations et des violences subies par les femmes tout au long de leur vie. Des récits mythologiques à Thelma et Louise, en passant par Kill Bill et les sorcières du petit écran, les personnages féminins se révoltent et rendent coup pour coup. RFI : On aurait envie de vous demander ce qui vous a motivé à écrire un livre sur ce thème de la rage féminine, mais en réalité, on a la réponse dès la première ligne de votre ouvrage, où vous écrivez « Je crois que je suis née en colère »... Marion Olité : À la fois, j'ai eu envie d'écrire ce livre parce qu'il y a eu le mouvement #MeToo, parce que j'ai aussi compris un peu mieux pourquoi j'avais souvent l'impression d'être en colère au cours de ma vie. Et puis après, il y a eu justement tout un flot de nouvelles œuvres artistiques que j'ai eu envie de décrypter aussi. Et j'ai aussi découvert sur les réseaux sociaux ces dernières années le mouvement Female Rage qui s'inscrit un peu dans la continuité du Girl Power et qui est utilisé par les jeunes femmes sur les réseaux sociaux, sur TikTok, sur Instagram, pour mettre en avant des montages de films, de séries, de musiques qu'elles adorent et qui retranscrivent ce qu'elles ressentent. Donc là, je me suis dit qu'il y a vraiment un contre-pouvoir qui se joue aussi et qui est intéressant d'analyser. Au début du livre, vous revenez notamment sur l'un des discours d'Audre Lorde, De l'usage de la colère, où elle distingue la colère des femmes blanches de celle des femmes noires… On a une colère universelle en tant que femmes, mais évidemment, elle est spécifique aussi selon notre expérience. Et les femmes noires, elles ont une expérience qui est doublement injuste. C'est-à-dire que si on interdit beaucoup, de toute façon, à toutes les femmes d'être en colère, pour les femmes noires, c'est encore pire. On a un trope raciste qui s'appelle le Angry Black Women – les femmes noires en colère – qu'on ressort à chaque fois. Il y a eu Serena Williams dans le milieu du tennis, mais on a aussi accolé ce trope à Shonda Rhimes, l'une des scénaristes qui a révolutionné la représentation des femmes noires à l'écran. Et donc, à chaque fois, on leur met cette étiquette pour les faire taire. Ne pas vouloir écouter la colère des femmes noires, c'est juste vouloir perpétuer le statu quo. Parce qu'on s'en prend encore à la forme, au lieu d'écouter le fond de ce qu'elles ont à dire. Il y a aussi le personnage de la femme dite « folle », qu'on retrouve dans de nombreux classiques de la littérature, du cinéma. Vous dites que, selon vous, cette folie consiste surtout en réalité à ne pas correspondre aux normes sociales en vigueur… Les personnages féminins qui expriment leur colère au début du cinéma, par exemple, ou dans la littérature du XIXe siècle, sont celles qui deviennent folles. Ou que le héros masculin va tuer pour telle ou telle raison, et qu'elle l'a bien cherché. Et donc, en fait, elle ne correspond effectivement pas à ce qu'on attend des femmes à cette époque-là. Donc, je parle aussi du film et du livre Rebecca, qui est écrit par Daphné Du Maurier. Il y a eu ensuite un film avec Hitchcock. Et je parle de Jane Eyre aussi, et du trope de la femme folle dans le grenier. En fait, Jane Eyre est l'héroïne. Et donc, Rochester a une femme dont il cache l'existence à Jane Eyre pendant très longtemps. Et qui, elle, est vraiment décrite comme la femme folle, née d'une génération de femmes folles. Enfin, vraiment, c'est un discrédit tellement facile à placer comme ça sur les femmes. Je reviens aussi, évidemment, sur l'histoire de l'hystérie, obligée de raconter un peu pour comprendre comment on en est arrivés là. Et effectivement, l'hystérie, c'est aussi une forme de « Female Rage » à une certaine époque, que les hommes ne voulaient pas écouter. Et donc, ils ont pathologisé cette colère féminine qu'ils ne voulaient pas entendre. C'est vraiment terrible quand on y pense. Vous dites que suivre les personnages féminins en colère procure de la joie à de nombreuses femmes, notamment pour toutes les fois où elles n'ont pas pu exprimer leur rage à elles ? Regarder sur un écran, ça a un effet cathartique. Parce qu'il y a des jours où on a effectivement envie de tout péter, et évidemment qu'on ne le fait pas. Mais quand on voit le taux de viols, quand on voit le taux de celles qui arrivent au procès, quand on voit qu'on est toujours sur les mêmes problématiques qu'il y a 10 ans, qu'on est toujours en train de ne pas écouter les femmes... Forcément qu'on a quand même envie de tout péter. Et ça fait du bien de voir ce genre d'héroïne. Ça donne de la force dans un monde qui fait tout pour ne pas en donner aux femmes. Et votre conclusion, elle est très claire. Vous estimez que la violence féminine n'est en réalité pas une fiction ? Le Female Rage, s'il marche très bien ces dernières années – et il va continuer de marcher –, c'est parce qu'il existe encore le patriarcat. Le patriarcat a vraiment volé cette colère féminine aux femmes. C'est cette part de notre humanité qu'on nous a volée et qu'il faut qu'on récupère.

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