En Argentine, le 24 mars 1976, la junte militaire prenait le pouvoir du pays. Et comme tous les 24 mars depuis le retour en 1983 de la démocratie, on rend hommage dans le pays aux 30 000 personnes disparues durant la dictature. Mais un demi-siècle plus tard, se remémorer l'histoire devient difficile à la maison de l'Argentine à la Cité internationale universitaire à Paris. La raison : la nomination d'un nouveau directeur, Santiago Muzio, proche du gouvernement de Javier Milei, président argentin ultralibéral d'extrême droite. Santiago Muzio a décidé d'enlever la plaque de commémoration en hommage aux victimes de ce coup d'État, le mois dernier, et les Argentins s'inquiètent de voir leur histoire disparaitre. Sur la façade de la maison de l’Argentine, le drapeau bleu et blanc flotte au-dessus du porche. À l’intérieur, un agent vérifie les caméras de surveillance à quelques mètres de là où a disparu la plaque de commémoration. « Je prends un risque en vous parlant ». Myriam, c’est son nom d’emprunt, est résidente depuis septembre dernier. La jeune femme, préoccupée, remonte son sac sur son épaule. Elle dit voir les règles de la maison se durcir. « Il y a eu des changements qui font qu'on ne se sent pas tellement à l'aise », notamment depuis la disparition de cette plaque. « C'est un sujet historique super important pour nous, parce que ça fait partie de notre histoire et de notre identité », précise-t-elle. « C'est quand même inquiétant d'avoir un événement pro Milei » Derrière cette décision donc, le directeur Santiago Muzio, proche du gouvernement Milei, également directeur de l’antenne espagnole d’un institut politique fondé par Marion Maréchal dont certaines réunions se tiennent au rez-de-chaussée de la maison de l’Argentine, dans le salon d’honneur. « On a bien compris qu’il y avait des événements politiques. On voit bien qu'il y a d'autres démarches, pas que financières, qui expliquent pourquoi ces événements ont lieu dans notre résidence », souligne-t-elle. Et lors du dernier en date, quelques étudiants se sont rassemblés devant les rideaux fermés d’une soirée de décryptage sur la politique ultralibérale argentine et ont été menacés par les agents de sécurité d’appeler la police. « Je n'ai rien à voir avec l'Argentine, mais comme je vis dans le campus, je suis juste venu là en solidarité, voir ce qui se passait. Parce que c'est quand même inquiétant d'avoir un événement pro-Milei dans un campus qui est international », réagit cet homme résidant au sein de la maison des étudiants canadiens. À lire aussiJavier Milei, la tronçonneuse argentine entre ombres et lumières « Ce qui était qualifié de "terrorisme d'État" est désormais décrit comme une guerre » « Ce que fait Javier Milei, c’est inverser, donner un virage à 180 degrés, explique Bernabé Malacalza, chercheur en relations internationales à l’université nationale de Quilmes en Argentine. Sur le plan du discours, ce qui était qualifié de "terrorisme d'État" est désormais décrit comme une guerre. » Pour le chercheur argentin, la dimension institutionnelle est l’une des plus impactées. « Le Secrétariat aux droits de l'Homme, l'organisme de défense des droits de l'Homme le plus important de l'État, est démantelé. L'espace de la mémoire, l'ancienne Esma, où fonctionnait un centre de détention clandestin, a été pris en charge et, disons, ne fonctionne plus comme un musée. » Il évoque également la dimension symbolique, « on a réhabilité des répresseurs de la dictature, comme Astiz », par exemple, et « tout cela représente un changement, un revirement dans la politique historique des droits de l’homme en Argentine depuis l’avènement de la démocratie en 1983. » Après étude de la polémique autour de la Maison de l’Argentine, il s’agit clairement à ses yeux d’un geste de l’« internationale réactionnaire. » C’est l’expression définie par le chercheur avec Juan Gabriel Tokatlian dans un article publié dans Le Grand Continent : « Un ensemble ou une expression de la politique d’extrême droite européenne, au sein duquel l’Argentine se regroupe, ainsi que d’autres expressions en Amérique du Sud comme le bolsonarisme. Toutes les expressions de l’extrême droite sont en quelque sorte regroupées au sein de cette internationale réactionnaire qui partage cette ligne idéologique que je viens de mentionner, anti-moderne, anti-Lumières, et qui n’opère pas seulement par le biais du gouvernement national, mais aussi par une occupation des institutions, des espaces dotés de financements, des réseaux. » Les directions prises par Santiago Muzio à la tête de la Maison de l’Argentine s’inscrivent dans « une logique qui fait partie de cet engrenage de l’internationale réactionnaire, et précisément à Paris, ce qui est également très symbolique, berceau des Lumières en ce sens et de la Déclaration des droits de l’Homme », conclut Bernabé Malacalza. À lire aussiL'enfer de l'Esma, lieu-symbole de la dictature argentine « On va installer une plaque de commémoration » pour les victimes de la dictature militaire La fondation de la Cité universitaire internationale de Paris observe de loin les agissements de cette direction. Mais Blandine Sorbe, la déléguée générale, ne peut pas intervenir directement. « C'est une maison qui est un opérateur directement du gouvernement argentin, sans que la cité ait un droit de regard sur cette désignation. » Historiquement, la maison de l’Argentine dispose d’un statut à part des 39 autres maisons. Mais elle ne reste pas impassible, surtout pour les 50 ans de commémoration des victimes de la dictature argentine. « On va installer une plaque de commémoration. Parce qu'on considère que c'est important que ce moment de recueillement et de mémoire puisse avoir lieu à la Cité, même si ce n'est pas à la maison de l'Argentine que cela a lieu », complète-t-elle. Selon une source proche du ministère du Capital humain, le ministère argentin qui gère cette maison avance que la plaque de commémoration a été retirée en vue de futurs travaux de rénovation. Et le ministère précise aussi que cette opération s'inscrit dans une mission de dépolitisation de leurs espaces publics. À lire aussiPolémique à la maison de l’Argentine après le retrait d’une plaque en hommage aux victimes de la dictature