100 % création

Mode, accessoires, décoration, stylisme, design. Dans la chronique 100 % création de Maria Afonso, RFI vous fait découvrir l’univers de créateurs. Venez écouter leur histoire, leur parcours, leurs influences, leur idée de la mode chaque dimanche à 04h53, 6h55 et 12h54 TU vers toutes cibles. 

  1. 2D AGO

    Candice Aubert-Dhô ou comment une artisane d'art tisse sans métier à tisser

    Candice Aubert-Dhô, est une artisane d’art et une artiste textile engagée, reconnue pour ses œuvres sur mesure qui allient textile, céramique, bois et métal. Originaire du sud de la France, elle a débuté sa carrière dans le secteur de l’édition avant de se tourner vers le tissage à l’âge de 30 ans. Cette pratique, qu’elle a apprise par elle-même, lui a permis de développer une technique unique : tisser sans métier à tisser. Nous l'avons rencontrée à « Oh my laine ! », évènement organisé par Lainamac, une association de la filière laine française.  Pour Candice Aubert-Dhô, le tissage est bien plus qu'un simple artisanat : il symbolise « la diversité et l’harmonie, représentant les liens qui unissent l’humanité ». Son travail est le reflet de sa curiosité et de sa quête de sens, transformant chaque création en une démarche artistique.  La création d’œuvres d'art peut être intimidante. Comme elle le souligne, « toute œuvre d'art n'existe que par le regard de celui qui l'observe », nourrissant une réflexion sur la perception et l’interprétation. Cette démarche est fascinante, car elle représente un défi personnel qui implique de se révéler à soi-même et aux autres. Candice éprouve également une grande satisfaction à découvrir ses propres réalisations : « Il m'arrive parfois d'être surprise par mes propres réalisations, et j'éprouve un grand plaisir à cela ». Engagement pour la durabilité et des matériaux locaux L'engagement de Candice Aubert-Dhô pour la durabilité se manifeste dans son choix de matières premières. Elle privilégie le sourcing local, traçant chaque matériau qu’elle utilise, que ce soit de la laine mérinos d'Arles ou du lin européen : « ​​​Actuellement, je travaille beaucoup avec des matériaux tels que la céramique, le bois et le métal, expose-t-elle. Ce projet est en phase de démarrage, et toutes les matières sont tracées ». Elle veille à ce que le lin soit d'origine française et la laine sourcée en France. Candice Aubert-Dhô collabore avec des ébénistes locaux de la région de Marseille et de la Camargue, illustrant l'importance des savoir-faire locaux tout en respectant une démarche éthique. Par exemple, elle travaille régulièrement avec Florence Lucchini pour la céramique, soulignant la nécessité d'évoluer dans un circuit court. Elle s'assure également de la provenance des matériaux, en n'hésitant pas à interroger les fournisseurs sur les origines et les pratiques de production.  « Il s'agit ainsi de s'assurer que les laines sont françaises ou recyclées et/ou revalorisées, dans un souci de réduire l'impact carbone, en visant la cohérence », souligne-t-elle.  À lire aussiMuriel Blanc Duret, une artiste textile engagée dans le tissage Exploration créative et symbolique du tissage La pratique artistique de Candice Aubert-Dhô est marquée par une exploration constante et une recherche de liberté créative. Elle tisse sur des cercles et utilise des structures réalisées sur mesure, ce qui lui permet de développer ses propres techniques : « Je ne possède pas de métier à tisser traditionnel, précise-t-elle. J'utilise des structures que je fais réaliser sur mesure ». Cette approche unique lui permet d’expérimenter librement, chaque pièce étant le résultat d'une errance créative. La symbolique du tissage est centrale dans ses œuvres. Pour Candice Aubert-Dhô, « le fil, c’est du lien, de la rencontre, de l’humanité ». Elle se concentre ainsi sur l'idée des choix qui guident notre existence. « Dans la vie, nous commençons tous, en règle générale, au même point de départ, et les choix que nous effectuons orientent notre existence. »  Son expérience avec le tissage reflète cette dynamique de choix et d'errance, où elle se laisse porter par le cours des événements. « Cette notion d'errance fait partie intégrante de ma recherche artistique, car c'est souvent dans l'absence de recherche que je fais des découvertes », confie-t-elle. Candice Aubert-Dhô reconnaît l'importance des rencontres avec d'autres artisans et clients, qui enrichissent son parcours et nourrissent son processus créatif : « Cette avancée fait partie intégrante de mon aventure, et il est essentiel de l'accepter ».  À lire aussiL. E Créations, tissages ivoiriens : objets de fierté culturelle Un art éthique et harmonieux Candice Aubert-Dhô propose une démarche éthique, et cherche à créer une harmonie entre l’homme, la matière et la planète : « À l'image de notre humanité, nous cohabitons sur cette planète, tous différents, mais formant un tout ». Sa vision du tissage est empreinte de cette symbolique forte, où chaque pièce devient une unité composée de la laine, des textiles et de la céramique. « Ce processus implique la mise en œuvre de nombreux savoir-faire pour donner naissance à quelque chose de plus grand que nous », observe la créatrice. Les couleurs jouent également un rôle essentiel dans son travail. En effet, Candice Aubert-Dhô aime utiliser des teintes qui évoquent son origine méditerranéenne, comme les nuances de bleu et d'ocre. « Ces couleurs évoquent également la lumière, la mer et le blanc des calanques », décrit-elle. Ainsi, chaque œuvre devient le reflet de son identité artistique. Pour Candice Aubert-Dhô, le tissage symbolise la capacité à transformer la diversité en harmonie. « Bien qu'il puisse exister une forme de chaos, nous avons la capacité de l'orienter vers l'harmonie. » Cette approche instinctive de la création fait de son travail une véritable exploration artistique, où chaque pièce est unique et chargée de sens. « Finalement, il devient assez instinctif, à un moment donné, de créer quelque chose d'unique, bien que composé d'éléments très divers », conclut-elle.  En somme, Candice Aubert-Dhô est une artiste qui combine habilement tradition et innovation, s'engageant pour un art durable qui tisse des liens entre l'homme et la matière. À lire aussi«Tisser, Broder, Sublimer», une exposition consacrée aux métiers de l'ombre dans la mode Abonnez-vous à 100% création Une chronique disponible à l’écoute sur toutes les plateformes de podcasts : PURE RADIO, Apple Podcast Castbox Deezer, Google Podcast, Podcast Addict Spotify ou toute autre plateforme via le flux RSS.   Si vous aimez ce podcast, donnez-lui 5 étoiles et postez un commentaire sur ces applications pour qu'il soit visible et donc encore plus écouté. Retrouvez-nous aussi sur nos réseaux sociaux : Instagram 100% Création Facebook 100% Création-RFI

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  2. FEB 28

    Caroline Bouvier: du sport à la mode sur mesure en passant par l'art

    Caroline Bouvier, ancienne athlète et autodidacte dans la mode, mêle passion, art, sport et engagement social pour donner vie à sa maison de couture. Elle offre un accompagnement personnalisé, aux femmes comme aux hommes, pour un vestiaire adapté à chaque besoin et à chaque morphologie. Un moment privilégié où chacun peut donner vie à ses rêves vestimentaires, pour un mariage comme pour le quotidien. Caroline Bouvier croit en la force de l'artisanat, de la transmission et de la mode responsable. Installée à Montpellier, dans le sud de la France, nous l'avons rencontrée lors de la dernière édition de la semaine de la mode, le YAS FIMO, à Lomé au Togo. « C'est ma vie. Je suis créative pour la mode, mais j'adore créer des événements aussi. En plus, j'étais dans le monde de la gymnastique chorégraphe, je créais des chorégraphies pour mes gymnastes. Je crée des liens pour faire avancer, que ce soit l'économie ou le monde des femmes, explique la fondatrice de la maison de couture éponyme. Cela fait partie de moi. J'ai créé une association de métiers d'art où je suis en lien avec plein d'amis artistes. Je crée des moments de rencontres, des événements. » Née à Calais, d'un père dentelier et d'une mère professeur de gymnastique, Caroline Bouvier a eu une première vie dans le sport de haut niveau, en tant qu'athlète, entraîneur et juge international en gymnastique rythmique. Après avoir participé aux Jeux olympiques d'été d'Atlanta, en 1996, de Sydney, en 2000 et d'Athènes, en 2004, Caroline Bouvier conçoit des justaucorps, intégrant de la dentelle dans des vêtements techniques, une innovation qui lui vaut rapidement une renommée dans le monde artistique et sportif : « Je pense que j'ai été l'une des premières couturières non professionnelles à flirter avec la matière synthétique que l'on appelle communément le lycra. Pour ma part, j'ai commencé par cette matière, qui était pour moi une véritable seconde peau. J'ai donc conçu mes patrons en fonction de mes besoins et de ceux des gymnastes, ce qui m'a permis de tout revisiter. C'est d'ailleurs ce qui a contribué à faire connaître mon nom dans le milieu de la gymnastique. J'ai débuté par la gymnastique rythmique, mais au fil des ans, j'ai travaillé dans divers domaines artistiques. J'ai également habillé de nombreux athlètes de haut niveau dans des disciplines telles que le patinage, la natation synchronisée, la voltige équestre et le fitness. J'ai vraiment collaboré avec toutes les fédérations, ce qui reflétait déjà ma propre expérience en tant qu'athlète. Je comprenais les besoins techniques des matières qui doivent rester immobiles, ainsi que des tenues qui doivent être très près du corps et ne pas se déplacer pendant les exercices. Tout cela m'a été d'une grande aide en tant que néophyte, véritable autodidacte, pour me lancer et réaliser des créations qui n'existaient pas encore. » Une vision unique de la mode À 40 ans, après une carrière internationale dans le sport puis la création de vêtements techniques, Caroline Bouvier décide de se lancer dans la mode. Autodidacte, elle crée sa maison de couture à Montpellier, en 2015. Elle se rappelle : « En 2008, une crise économique a émergé, entraînant une concurrence accrue et une évolution dans le monde de l'habillement qui ne me convenait pas forcément. Mon style est plutôt sobre et élégant, ce qui reflète vraiment mon état d'esprit. C'est ainsi que je me suis progressivement tourné vers la mode. Les gymnastes que j'habillais sont devenues des femmes et ont commencé à se marier, ce qui m'a amenée à recevoir des demandes pour leurs robes de mariage. C'est à ce moment-là que j'ai rencontré Chantal, ma première assistante d'atelier, qui avait une solide formation technique. J'ai compris qu'avec elle, je pouvais explorer le monde de la mode tout en conservant mes méthodes de travail. Je reçois mes clientes comme je recevais mes gymnastes. Elles expriment leurs besoins et leurs envies, et je leur propose des matières et des dessins. Chaque modèle est donc vraiment unique, car je ne fais aucune série. Tout est conçu en fonction de leurs désirs, de leurs besoins et de leur morphologie, tout comme je le faisais pour les justaucorps. Je travaille beaucoup sur la morphologie. En parallèle, je crée également des vêtements en fonction de mes inspirations et des énergies qui m'habitent lorsque je découvre un tissu. Pour moi, ce sont les tissus qui parlent, et quand un tissu attire mon attention, l'idée vient immédiatement. À ce moment-là, j'ai un besoin impérieux de créer. » Son histoire et son parcours sont des sources d'inspiration pour la designer : « Je suis d'origine italienne et j'ai passé toute mon enfance et ma vie en Italie, imprégnée de la culture italienne. La ''dolce vita'' m'inspire énormément. Inconsciemment, le monde de la danse et de la gymnastique, dont je fais partie, influence également ma créativité. J'aime mettre en valeur la silhouette féminine, c'est pourquoi je travaille avec des formes très structurées. Souvent, on me dit que je ne m'adresse qu'aux femmes minces, mais c'est faux. Ma clientèle est composée de femmes âgées de 30 à 70 ans qui aiment s'habiller et qui recherchent des pièces structurées, que l'on ne trouve pas facilement dans le commerce. J'aime sublimer leurs formes et les aider à s'affirmer. Même celles qui se cachent derrière leurs complexes, je m'efforce de les encourager à les dépasser avec élégance. Je pense que, notamment dans les années 1950 et dans la mode italienne, nous sommes vraiment en phase avec l'esprit parisien, qui est similaire. J'adore les créations de designers tels que Balenciaga et Elie Saab, ainsi que tous ceux qui ont su travailler les silhouettes. La structure du vêtement m'inspire énormément. » L'artisanat au cœur de la création Caroline Bouvier aime détourner les codes, improviser, sortir de sa zone de confort pour créer des vêtements uniques. « Ce qui est intéressant, c'est que lorsque l'on a les yeux rivés sur l'extérieur et que l'on s'ouvre un peu, on réalise que ce monde est assez particulier, marqué par de nombreux égos. Pour ma part, je viens du monde du sport, où l'esprit d'équipe prévaut. Cependant, dans cet univers, j'ai souvent ressenti une grande solitude et un certain isolement. Je m'investis dans l'organisation d'événements avec des amis artisans d'art, tels que des joailliers, des ébénistes et d'autres professionnels travaillant le métal. Je collabore également avec d'autres couturiers. Ma première assistante, Chantal, était une créatrice qui avait son propre atelier lorsque nous nous sommes rencontrées. Malheureusement, son atelier a périclité. Quand j'ai appris qu'elle avait dû arrêter, je lui ai proposé de venir travailler avec moi. Il était hors de question qu'une personne avec un tel parcours se retrouve à vendre au supermarché. Ce qui fait notre force, c'est que nous avons décidé de détourner un peu les codes. Nous dévions des normes très couture et sortons de notre zone de confort, ce qui rend notre binôme très efficace. Bien sûr, il arrive que nous ayons des désaccords, surtout lorsque la créatrice a une idée précise et que je souhaite apporter ma vision. Il y a des éléments essentiels, certes, mais ces discussions permettent de donner d'autres volumes et structures à nos créations lorsque nous dévions un peu. » Caroline Bouvier collabore avec des artisans d'art ou des artistes. Elle saisit toutes les opportunités de créer ensemble : « J'ai rencontré une artiste peintre dont j'ai adoré les œuvres lumineuses, aux influences afro, pleines de gestes, de mouvements et de couleurs. Ces teintes résonnaient avec mes préférences : le rose, le vert, le noir. J'ai été particulièrement touchée par les représentations de mouvements féminins qu'elle captait. Elle a également apprécié mes collections. Nous avons commencé à réfléchir à un projet, car nous devions organiser un événement assez classique. Je lui ai alors expliqué que ce n'était pas envisageable, que nous ne pouvions pas nous contenter d'un événement banal, trop attendu et cliché. Je lui ai dit : "Ce que j'aimerais vraiment, c'est me frotter à la toile de peinture. Peux-tu me créer des métrages de peinture ?" Je lui ai proposé de couper des vêtements en utilisant cinq ou six pièces phares de mes collections, en les associant à ses toiles. Nous avons décidé de créer une exposition ensemble, un projet audacieux. Elle m'a peint 20 mètres de toile, tandis que je lui présentais mes dessins. J'ai conçu une jupe, une petite cape, un manteau, une traîne, ainsi qu'une jupe courte et une jupe longue, soit au total cinq ou six pièces. Nous avons travaillé en atelier avec cette toile de peinture, ce qui s'est avéré assez complexe. Toutefois, ce défi m'a permis d'associer ces créations à du velours noir et à des couleurs très flashy. Nous avons organisé un grand événement autour de la femme, qui a culminé avec une magnifique exposition et un défilé. » « La créativité, elle, exige une implication totale ; elle vous prend toute votre vie » Caroline Bouvier doit jongler entre création, gestion, vie de famille, et parfois faire face à la solitude du petit artisan : « Ma vie, c'est mon métier. Cela prend beaucoup de temps et demande énormément d'énergie, notamment en ce qui concerne la créativité. La plus grande difficulté, lorsque l'on est un petit artisan comme moi, c'est que je ne dispose pas d'une grande structure avec du personnel pour gérer la communication, le commercial, la finance, etc. Ainsi, de nombreuses tâches incombent à ma seule personne, ce qui rend difficile l'octroi de temps pour imaginer sereinement des créations. C'est quelque chose qui m

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  3. FEB 21

    Sophie Théodose, l'enlumineuse contemporaine aux matériaux ancestraux

    À la croisée de la tradition et de l’innovation, Sophie Théodose, enlumineuse contemporaine, revisite des techniques médiévales pour créer des œuvres modernes, durables et porteuses de sens. Sophie Théodose sort l’enluminure des livres. Tableaux, sculptures, panneaux décoratifs, vases et luminaires, chaque objet se prête à cet art, donnant vie à une enluminure nomade et en volumes. Nous l’avons rencontrée dans son atelier avant la présentation de ses œuvres au Petit Palais lors d’une exposition internationale d'envergure, The Art of Making, du 24 février au 1er mars, à Paris. Je ne sais pas à quoi peut correspondre une vie si on ne crée pas. Sophie Théodose, artiste et enlumineuse contemporaine « La création passe par tellement de vecteurs. Vous n'êtes pas obligé de dessiner pour créer un chef-d'œuvre, vous pouvez juste redonner une nouvelle ambiance à votre vitrine ou à ces choses-là.  C'est rare que j'aie la tête vide au point de ne rien pouvoir faire de toute une journée. » Née en Normandie, dans une famille d’agriculteurs, Sophie Théodose a grandi entourée par la nature, avec des valeurs de simplicité et le respect du travail bien fait. « Quand on travaille la terre et qu'on vit avec des animaux, on apprend à aller à l'essentiel et à ne pas gâcher. Et finalement, cela a toujours bercé mon travail. Donc, quand je suis venue à l'enluminure après d'autres études, j'ai découvert que l'on pouvait déjà travailler sur du parchemin, qui était une peau, donc une revalorisation d'un déchet, puisque sinon, cette peau animale aurait été jetée. Au Moyen Âge, il fallait absolument travailler avec ce qu'on avait sous la main. Qu'est-ce qu'on avait sous la main ? Des animaux, une basse-cour, des champs, et on allait à deux ou trois kilomètres à la ronde pour récupérer de la terre pour certains pigments, des végétaux pour d'autres pigments. Comme on ne connaissait pas le papier au Moyen Âge, en tout cas en Europe occidentale, c'est-à-dire en gros par chez nous, et qu'on avait beaucoup de mortalité animale, on récupérait la peau. L'animal n'était pas mangé s'il était mort de sa belle mort, ou mort d'une maladie quelconque, mais au moins, on récupérait tout ce qui pouvait l’être, y compris la peau, pour écrire et dessiner dessus. C'est mon métier. » Après son baccalauréat, Sophie Théodose intègre une école de mode et exerce plus de 15 ans dans le monde de la haute couture. Mais passionnée par l’histoire de l’art roman, elle découvre l’enluminure. En 2005, elle se lance, dans l’apprentissage de cette technique médiévale. « Je ne dis pas que j'avais fait le tour de la mode parce qu'on n'a jamais fini, mais c'était un moment pour moi où il fallait que je change. J'ai rencontré un autre professeur qui s'appelle Benoît Cazelles, spécialisé en enluminure. J'ai commencé à apprendre l'enluminure de manière assez intense. J'ai passé mon temps à regarder encore et encore, à analyser ce que j'avais, à observer et à copier l'enluminure que je venais d'étudier. Ce mécanisme du regard et de la pensée constitue une sorte de recette qui fait que, par la suite, vos mains savent où aller. Votre main, elle va tenir le crayon, mais elle va aussi dessiner en fonction de ce que vous avez dans la tête. Tout cela constitue une démarche très importante quand on pratique, je pense, n'importe quel métier manuel. Mais l'enluminure, c'était ça. » « Avant la Renaissance, il y avait le Moyen Âge, et les seules personnes qui peignaient, dessinaient et qui relataient une histoire, c'étaient les enlumineurs et éventuellement les calligraphes, qui peignaient sur une peau animale avec des pigments. En général, ils racontaient, expliquaient un texte, l'enluminaient, le mettaient en lumière. J'ai appris cette technique, mais je n'ai conservé que la technique, en enlevant délibérément le côté historique et médiéval pour donner un aspect beaucoup plus contemporain. Que vous soyez passionné d'histoire ou totalement néophyte, ou même que vous veniez d'un autre pays et que vous n'y connaissiez rien, ce n'est pas grave. Si vous ressentez une émotion en voyant ce que je fais et que cela vous plaît, alors j'ai gagné ! » L’expérimentation du volume : du plat au tridimensionnel Sophie Théodose maîtrise donc les connaissances ancestrales mais petit à petit, lassée de travailler sur du plat, elle y ajoute son imagination. 20 ans après, Sophie Théodose expérimente, encore, et repousse les limites de son art. « J'ai été tellement imprégnée par les encres, les plumes, la façon dont on prend le parchemin, comment on pose l'or. Je ne me posais plus vraiment de questions techniques. Je n'avais plus qu'à penser à ce que j'avais envie de transmettre ou, en tout cas, de raconter. Il y a un moment où j'ai été très frustrée, parce que le parchemin est un matériau qui, si on le considère comme une feuille de papier, est plat. Et moi, j'en avais ras-le-bol de travailler sur du plat, alors j'ai mis le parchemin de côté et je me suis mise à travailler un autre matériau qui s'appelle le papier mâché. J'ai donc travaillé le volume. Ah ! Quel bonheur ! Vous ne pouvez pas vous imaginer. Je faisais du rond, je faisais du plein, je créais du volume, je faisais du 3D, c'était génial ! J'étais très envieuse des céramistes qui réalisent des formes merveilleuses. Je regardais leur travail et tout à coup, je me suis dit qu'avec le parchemin, je pouvais peut-être m'approcher de la céramique. Aussi curieux que cela puisse paraître, parce qu'il y avait déjà cette couleur un peu blanchâtre, assez pure, à partir du moment où j'ai commencé à faire des tests : tremper dans l'eau, former, coller, etc., c'est venu tout doucement, j'ai découvert que je pouvais aussi travailler le volume avec le parchemin. » Sortir l’enluminure des livres En travaillant sur divers supports en plus du parchemin, comme le papier mâché ou le bronze, Sophie Théodose a su sortir l’enluminure des livres, en créant des objets en volume comme des luminaires. « Quand c'est venu, je travaillais sur un thème qui m'est très cher : le thème de l'eau, de la mer. L'idée de base, c'était de travailler les rouleaux, les rouleaux de la mer, et avant que le parchemin ne soit relié en codex, au Moyen Âge, on le mettait en rouleau. Je suis reparti sur l'idée d'enrouler mon parchemin et de le présenter en rouleau collé, puis de travailler les entrelacs et les mouvements de la mer sur ces rouleaux. Et puis, plus ça va, plus j'explore : je coupe, je troue, je dore à chaud. J'adore ce concept de rouleau qui devient un abat-jour. Il n'y a pas de carcasse. C'est juste un parchemin enroulé. Mais c'est très intéressant de travailler la lumière : le point chaud qui va éclairer la matière et révéler le grain de la peau. Ma lumière, c’est celle de ma peinture ou de mon or. Normalement, en peinture moderne, le blanc n'existe pas alors qu’au Moyen Âge, ça existait. Et s'il n'y en avait pas, c'était que ce n'était pas fini. Moi, j'adore cette idée de mettre du blanc justement pour accrocher la lumière et mettre l'accent sur un point. Quand je fais des luminaires, il faut que je fasse très attention à mon point d'allumage de l'ampoule, à ma lumière sur le parchemin, et que cela reste beau, éteint ou allumé. » Sophie Théodose aime sortir des sentiers battus en créant des objets décoratifs mêlant volume, lumière et textures. Lors du dernier Salon du patrimoine culturel, à Paris, elle a présenté un paravent sans pareil. « C'est un paravent, évidemment, en parchemin, mais j'ai également travaillé avec la maison Rennotte, qui est une maison d’artisan bronzier d’art. Nous avons créé ensemble. Les motifs floraux sont autant en parchemin qu'en bronze. Vous vous attendez à ce que la maison Rennotte ne fasse que des choses droites ? Ce n'est pas vrai. Et vous pensez que, moi, connaissant mon parchemin, il serait dans tous les sens ? Eh bien non. Exceptionnellement, cette fois-ci, mon parchemin a des rayures bien droites. Cela a été une expérience très intéressante. Ce sont les rencontres de la vie. J'ai de la chance. » Un processus créatif basé sur l’écoute et l’émotion Le processus créatif de cette enlumineuse contemporaine repose sur une écoute attentive. Elle imagine, teste, ajuste avec patience et passion. Mais tout commence par prêter attention aux demandes. « J'écoute la personne jusqu'à ce que j’aie une image dans la tête, très sûre de mon coup, il faut qu'il y ait une sorte d'étincelle qui crée une idée et puis, c'est parti. Après, il faut que j'aille vite. J'ai horreur de commencer un projet et d'être obligée de l'arrêter parce que je ne sais pas quoi et puis de le reprendre parce qu'on a un élan. Quand on a commencé un projet, si on l'arrête, c'est un peu comme un gâteau, vous ne pouvez pas le cuire en deux fois, enfin c'est très rare ! Bon là, c'est un peu cela. Vous avez cette énergie qui est là, une certaine énergie pour une certaine ambiance, pour une certaine personne. Peut-être que ceux qui jouent au théâtre ou au cinéma ont ce genre de sensation. Ils ne vont pas rester le personnage qu’ils jouent toute leur vie, mais pendant ce moment-là, ils sont ce personnage. Je suis dans cette énergie à fond. » En 2013, Sophie Théodose a ouvert son atelier, à Saint-Germain-en-Laye, en région parisienne. Elle y reçoit des étudiants ou de jeunes artistes, partage ses savoir-faire, ses astuces. « Avec la Fondation Michelangelo, nous avons effectivement la possibilité de travailler avec quelqu’un afin de transmettre son savoir-faire. Cela me tient beaucoup à cœur. Je n’ai pas encore trouvé la personne idéale. C’est une démarche très personnelle. Jusqu’où peut-on aller dans la transmi

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  4. FEB 14

    Hamza Titraoui, le dialogue entre l’âme et la main, dans la mode

    Hamza Titraoui réinvente la mode en y mêlant art, culture japonaise et engagement écologique. Autodidacte passionné, il transforme les chutes de tissus en pièces uniques, sobres et raffinées. À travers sa maison Titraoui, il défend une mode éthique, inclusive, et très personnelle où chaque vêtement est inimitable. Avec sa maison, Hamza Titraoui ambitionne de faire évoluer la mode vers plus d’éthique, tout en conservant une esthétique raffinée et intemporelle. La création, c’est une démarche quotidienne. C’est ma façon d’être. Hamza Titraoui, fondateur de la Maison Titraoui « Je pense qu’il faut être touché par la grâce de la couture, car c’est une discipline extrêmement exigeante et complexe. Ce n’est pas seulement une question de moyens, c’est aussi une démarche qui implique de mettre son âme dans chaque vêtement. On travaille avec ses sens et chaque journée d’observation ou d’expérimentation nous enrichit. » Né à Gennevilliers, en région parisienne, Hamza Titraoui baigne dès son plus jeune âge dans l’univers des tissus avec un grand-père tapissier et une mère couturière. À cinq ans, il rêve déjà de transformer un simple morceau de tissu. « C’était une façon de vivre. Déjà à l’époque, j’étais fasciné par ma mère : avec un morceau de tissu ou un coupon, elle pouvait créer une robe magnifique. Elle passait plus de temps à la finition qu’à l’imaginer. C’était tous les détails qui m’attiraient. J’ai toujours voulu transmettre ces valeurs, celles que j’ai apprises au fil des rencontres et des expériences. J’ai travaillé dans la couture en tant que préparateur de commandes et d’autres métiers mais toujours avec du tissu en main. » Cet amoureux des étoffes fonde sa marque en 2022 : Maison Titraoui. Il récupère les chutes de tissus, des coupons ou stocks dormants, pour en faire des pièces uniques. Engagé, il refuse la mode jetable. « La récupération est au cœur de mon travail. Je récupère des chutes de tissus, parfois très petites, que je transforme en pièces de luxe. Je peux travailler avec 50 cm ou avec plusieurs mètres, selon la pièce envisagée. Par exemple, des coupons venus du Japon ou inspirés de Gustav Klimt. J’ai toujours voulu créer un défilé en hommage à des œuvres d’art, comme celles de Picasso ou Klimt. La matière, sa texture, ses motifs, m’inspirent beaucoup. Je garde souvent les chutes pour des détails ou des rappels dans d’autres créations, en mélangeant différentes textures, tout en travaillant avec amour, pour que chaque pièce soit cohérente. » Chaque création d’Hamza Titraoui est pensée : précision des lignes et simplicité des formes. Sur-mesure ou vêtement unique, c’est une étape dans l’apprentissage selon Hamza Titraoui. « C’est une alchimie entre rigueur et imagination. Je cherche toujours à aller plus loin, à perfectionner chaque détail. Je me projette dans la conception, en imaginant la proportion idéale, l’équilibre entre l’encolure, l’emmanchure, la silhouette. Je me fie à mon toucher, à mes repères, pour ajuster chaque étape. Les erreurs font partie du processus : elles m’incitent à revenir demain matin, même à 5 ou 6 heures, car la réflexion ne s’arrête jamais. Ces erreurs m’aident à progresser et à devenir plus précis. » La minutie, la recherche de l’excellence, l’attention aux détails, c’est ce qui définit Hamza Titraoui. Il n’aime pas les compromis. Pour lui, chaque couture, chaque pli est porté par une intention. Mais il y a des pièces qu’il préfère concevoir. « J’aime beaucoup réaliser des vestes, car elles peuvent s’adapter à toutes les occasions. On peut les porter chic ou décontracté, pour sortir ou pour une journée sous la pluie. La veste, c’est une pièce forte, sobre, souvent inspirée du style japonais : col châle, ajusté, discret, laissant la place à ce qui se porte en dessous, comme un top ou une chemise. On peut la marier avec un tailleur ou une jupe crayon, pour créer un style parisien moderne. » Une mode éthique, mais jamais austère, qui réduit l’impact environnemental sans sacrifier l’esthétique. Hamza Titraoui sublime les matières oubliées et aime travailler aussi en équipe. « J'ai toujours voulu fonder une maison, avoir des personnes qui travaillent avec du cœur. Pour moi, c'est très important des personnes qui travaillent avec le cœur, qui aiment faire ce qu'ils font. Je voulais une mode responsable, sans pour autant sacrifier l’esthétique. J’aime sublimer des matières oubliées et travailler en équipe avec des artisans passionnés. Par exemple, j’ai collaboré avec une créatrice de boutons en porcelaine ou en verre, ou encore avec des artisans qui façonnent des accessoires en pierres précieuses, comme le jade. L’idée est de valoriser ces détails, qui apportent une touche unique à chaque pièce. » Originaire d’Algérie, amoureux du Japon, la mode est pour Hamza Titraoui un langage. A travers ses créations, il fait parvenir des messages. « Le premier message que j'aimerais faire passer : aller jusqu'au bout de ses idées. Lors d’un défilé, j’aime observer les réactions du public, écouter les échanges, même quand ils sont critiques. C’est enrichissant. Mon message principal : il faut croire en soi, se valoriser. Une création n’est pas qu’un vêtement, c’est une expression de soi, qui ne se limite pas à son prix. » Ce jeune créateur de mode expérimente, joue avec les textures, les volumes, les techniques. Dans son processus créatif, il repousse les limites. « ​​​​​​​Je ne pourrais pas faire deux fois la même chose, parce que je trouve que c'est triste de produire en série ou de faire toujours la même chose, toujours le même geste. La mode en série m’ennuie ; je préfère expérimenter, jouer avec les textures, les volumes, les techniques. Après une veste, je peux imaginer une jupe, un pantalon, un boléro, ou encore mixer différentes matières et formes. Mon processus créatif est une évolution constante, une idée qui germe dans mon esprit, puis qui doit prendre vie dans la réalité. » Abonnez-vous à "100% création"  "100% création" est disponible à l’écoute sur toutes les plateformes de podcasts : PURE RADIO, Apple Podcast Castbox Deezer Google Podcast Podcast Addict Spotify ou toute autre plateforme via le flux RSS.     Si vous aimez ce podcast, donnez-lui 5 étoiles et postez un commentaire sur ces applications pour qu'il soit visible et donc encore plus écouté    Retrouvez-nous aussi sur nos réseaux sociaux : Instagram 100% Création Facebook 100% Création-RFI À lire aussiCécile Degos, la scénographe qui façonne l'espace pour révéler l’art

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  5. FEB 7

    Cécile Degos, la scénographe qui façonne l'espace pour révéler l’art

    Cécile Degos est scénographe, c'est-à-dire une professionnelle spécialisée dans la conception et la mise en scène d'espaces pour des événements ou des expositions. Ce métier, encore assez méconnu, joue pourtant un rôle essentiel. Cécile Degos a notamment imaginé la scénographie de l'exposition George Condo au Musée d'art moderne de Paris, qui se tient jusqu'au 15 février. Elle conçoit des espaces qui invitent à la découverte en guidant le regard sans contraintes. « Toute la journée, je regarde des images, que ce soit dans les livres, la rue. Je prends des photos assez souvent et même dans un magazine, je peux prendre un détail et me dire : ''Tiens, cela servira pour un morceau de mur''. C'est comme ça. Je prends en photo des détails et mon cerveau devient une banque d'images à proprement parler. C'est complètement inconscient », explique Cécile Degos. La scénographe insiste : « Il faut avoir fait une école d'art ou une école d'architecture, c'est donc de la géométrie dans l'espace, les couleurs, la lumière. Il y a aussi du graphisme qui interfère pour pouvoir donner les informations. C'est de l'esthétique. Il faut être très motivé, avoir un œil et être intéressé par l'esthétique. » Née à Paris, Cécile Degos aurait pu suivre une voie en économie. Mais sa passion pour le dessin, la sculpture et la photographie l'a conduite à passer le concours des Arts décoratifs en même temps que son baccalauréat. En 1997, elle intègre l'école et la spécialisation en scénographie pour théâtre et opéra : « La scénographie était la seule matière qui me permettait de garder l'ensemble des cours, c'est-à-dire peinture, sculpture, dessin, photo, sérigraphie, tout ce qui est offert aux arts déco. Mais je ne connaissais absolument pas la scénographie avant, et donc, ça a été un pur hasard. Je suis rentrée en section scénographie et j'ai commencé par le décor de théâtre et d'opéra, puisque les cours de scénographie d'exposition n'existaient pas à ce moment-là. Il y avait scénographie pour le cinéma ou scénographie pour le théâtre et l'opéra. » Après avoir acquis une expertise unique dans la conception d'espaces, Cécile Degos, comme tous les scénographes, doit répondre à des appels d'offres pour être retenue sur un projet. « On nous donne une liste d'œuvres, un espace et un budget. En tant que scénographe, on doit proposer une esquisse, ça veut dire proposer un parcours, des volumes pour ensuite créer une exposition. On passe tout de suite au dessin. Il y a dix ans, je faisais vraiment des maquettes physiques parce que j'adorais ce côté manuel. Aujourd'hui, c'est beaucoup plus rapide parce que les clients veulent des rendus très rapidement, donc on passe par la 3D. J'adore les maquettes, mais je suis obligée maintenant de passer par la 3D. Tout de suite, il faut visualiser une exposition dans un espace qu'on vous donne. Souvent, quand je regarde la liste d'œuvres et l'espace, il y a des idées comme ça qui viennent et il faut les dessiner et trouver les meilleures solutions pour le parcours », détaille-t-elle. Cécile Degos cherche la surprise et l'émotion. Elle souhaite que chaque visiteur redécouvre une œuvre sous un nouveau jour. Pour cela, elle joue avec l'espace, la lumière, la couleur et la mise en scène, créant ainsi une scénographie discrète qui accompagne sans imposer : « Mon métier, c'est de provoquer des émotions aux visiteurs, mais c'est un métier qui ne se voit pas. On est vraiment en invisible. Par contre, si une scénographie n'est pas bien dessinée, que c'est anguleux et que vous ne vous sentez pas bien, ça peut détruire un propos scientifique. Il y a donc une certaine importance à ce que la scénographie soit réussie, pour qu'un grand nombre de visiteurs apprécient le discours qu'on a envie de donner. Les petits espaces, par exemple, les stands de foires, c'est ce qu'il y a de plus difficile. C'est très compliqué quand il y a 30m2 et avec un certain nombre d'artistes qui font partie d'une même galerie, mais qui ne sont pas forcément là pour aller ensemble. Dans un musée, je peux dire aux commissaires ou aux directeurs "Attention, là, il y a beaucoup trop d'œuvres, les gens ne vont rien voir. Moi, j'en enlèverai trois ou quatre", et ils choisissent. Ça, c'est quand il y a un dialogue très fluide. Sinon, quand il y a trop d'espace, on peut trouver des astuces pour le combler. Mais tous les espaces sont différents. Cela peut être une exposition à étage. Il faut aussi inciter le visiteur à monter les étages. Le visiteur devient un acteur de notre projet. Il faut qu'il y participe. » Depuis plus de vingt ans, Cécile Degos joue avec la scénographie. Elle organise, équilibre, harmonise l'espace pour donner vie à ses idées. Elle maîtrise donc le dessin, la modélisation 3D, la réalisation de maquettes, la gestion de la lumière, la sécurité, l'ergonomie mais aussi le choix des matériaux et des couleurs : « Aussi bien le moment où je dessine l'exposition sur un papier et après sur mon logiciel. Je commence par le dessin, les volumes, les proportions, le rythme, les perspectives que je peux créer entre les différentes salles pour apporter des renvois d'œuvres. Ensuite, la couleur vient, à moins qu'il y ait une idée qui parte de la couleur, ça peut arriver ; mais on va dire que la majorité des fois, c'est par le dessin et les proportions. Puis, il y a un moment qui est absolument magique : c'est quand les caisses arrivent, que je vois pour la première fois les œuvres, puisque jusqu'à maintenant, j'avais une liste. Accrocher les œuvres avec un artiste vivant ou avec des commissaires, c'est toujours passionnant, parce que j'ai les anecdotes aussi qui arrivent. Parce qu'eux, ça fait soit deux ou quatre ans, quelquefois six ans, qu'ils travaillent sur l'exposition. Ils transmettent aussi des informations qu'on n'aurait jamais eu. D'un point de vue scénographique, c'est de montrer l'œuvre autrement et de trouver des astuces qui différencient, mais ne nuisent pas à l'œuvre, qui mettent en valeur différemment. » La pratique de Cécile Degos intègre l'héritage architectural du lieu, la vision de l'artiste tout en suivant le fil conducteur du ou des commissaires de l'exposition : « En Chine, je suis sortie complètement de ma zone de confort. Il y avait peut-être 10 000m2, c'est énorme. J'ai fait ma proposition et tout a été accepté. Mais le travail entre une équipe chinoise et moi, c'est très différent. Il y a la barrière du langage. Quand on est à distance, il y a les traducteurs, mais une fois sur site, il n'y a plus les traducteurs et c'est très différent. Il faut comprendre. Je suis sur les détails de construction et sur tout ce qui est sécurité des œuvres. Ce sont des sujets très précis et il faut se comprendre. Le dessin, à ce moment-là, est un troisième langage qui m'aide à aussi à communiquer. Pour le musée d'Orsay, ce n'était que des œuvres 2D, je devais avoir cinq ou six sculptures, et là en l'occurrence, ce ne sont que des objets de petite taille. La directrice de la Chine m'a dit ''Il va falloir trouver une astuce pour que mes galeries aient l'air d'être remplies'', parce que c'est des petits bols, des petites choses vraiment toutes petites. C'est là où ça rejoint un peu le décor de théâtre et d'opéra. J'ai entièrement rhabillé les sections avec des décors où viennent se poser tous les objets. Et s'il y a trois objets sur quinze mètres, ils sont tellement mis en majesté dans un espace avec une architecture que l'objet, même s'il n'est pas grand, prend de l'importance. » Cécile Degos sait s'adapter à des projets très différents en France, Chine, ou Norvège. Chaque nouvelle aventure comporte ses contraintes, ses enjeux culturels et techniques : « Je n'ai pas du tout de routine. Chaque projet est vraiment un projet à part entière. Tous les projets sont intéressants et moi, je ne souhaite pas me spécialiser comme d'autres scénographes, ni dans la mode ou le contemporain ou old master, maître ancien (en histoire de l'art, le terme ''old master'' désigne un artiste peintre européen ayant travaillé avant 1800) . Ce qui m'intéresse, c'est tous ces ponts. Le ''old master'' peut me servir pour l'art contemporain et à l'inverse, l'art contemporain me sert aussi pour exposer des pièces anciennes, et donc apporter un regard différent. Quand ce sont des tableaux anciens, on a peut-être moins d'œuvres. Par exemple, sur l'exposition Ribera au Petit Palais, je suis arrivée sur le projet un an/un an et demi avant l'ouverture. En tant que scénographe, vous devez récupérer le maximum d'informations de la part des commissaires, rentrer dans leur tête – si vous y arrivez – et traduire leur propos scientifique en espace. Cela dépend des commissaires. Il y en a qui sont très généreux et qui vous expliquent tout, d'autres moins. C'est à vous de contourner et d'arriver au mieux. Un autre exemple : George Condo, c'est pareil, on est un an avant, et là en l'occurrence, c'est aussi le travail avec des commissaires et un artiste vivant. C'est très différent. Chaque expérience est différente, ça dépend de l'institution, du commissaire aussi, si il ou elle a anticipé ses prêts. Et quelque fois, le scénographe vient vraiment longtemps à l'avance pour vérifier avec le propos du commissaire, si toutes les œuvres rentrent dans le budget ou s'il y a certains prêts qu'on va écarter à cause de l'espace, du budget. » En tant que scénographe, Cécile Degos privilégie la réutilisation des matériaux ainsi que la conception de murs démontables pour limiter l'impact environnemental : « On est tous sensibilisés du côté RSE (Responsabilité sociétale des entreprises), donc on prend le plan de l'exposition précédente et on voit comment réuti

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  6. JAN 31

    Une icône de toujours: Rose Torrente et la place des femmes grands couturiers

    La France, berceau de la haute couture, a vu naître des maisons emblématiques telles que Chanel, Dior, Givenchy, Yves Saint Laurent ou Torrente. Aujourd'hui, nous accueillons Rose Torrente, sœur du légendaire Ted Lapidus, tous deux grands noms de la haute couture française. La fondatrice de la maison Torrente sort un nouveau livre intitulé Mon siècle de mode, où elle témoigne de son parcours, sa passion et son combat pour faire reconnaître sa contribution à la haute couture française. « Mon premier modèle, c'est ma robe de mariée. C'est le premier modèle que j'ai dessiné dans ma vie. Je n'avais jamais fait de robe avant de faire la mienne. Je l'ai dessinée. Je ne l'ai pas cousue. Je ne sais pas coudre, pas du tout, mais je sais créer », se souvient Rose Mett. Grand couturier et fondatrice de la maison de haute couture Torrente, elle explique son changement de nom : « Je ne pouvais pas m'appeler Mett, je ne pouvais pas m'appeler Lapidus. C'était la mode italienne. Avec une bande d'amis, on chantait les chansons italiennes. Et puis d'un seul coup, ''Torrente'' est venu tout seul et j'ai dit: "C'est un joli nom". D'abord parce qu'il y a des ''R'', et le ''R'' porte chance. Et puis, dans ''Torrente'', il y a ''or'' et il y a ''rente''. Ce fut un bon présage. » Rose Mett est née Lapidus, dans une famille où la mode prend toute la place : un père tailleur, un frère grand couturier ayant habillé Brigitte Bardot, Alain Delon ou encore John Lennon... Elle a passé une décennie aux côtés de son frère comme assistante : « Je suis la sœur de Ted Lapidus et j'ai été son assistante pendant dix ans. Une assistante, c'est celle qui fait tout, du commencement jusqu'à la fin. Pendant dix ans, il a fait ses créations sur moi, et pendant qu'il créait, il me donnait l'envie de créer. Lui, il avait une mode militaire comme la saharienne, il voulait toutes les femmes en uniforme chic. Il voulait qu'elles soient dans la rue et puissante. Telle était sa vision de la mode. Moi, pendant ce temps, j'imaginais des femmes tout en douceur, avec des robes de rêve qui faisaient briller le regard des hommes. Ce côté artistique, que je ne soupçonnais pas, s'est développé. Je ne pouvais pas imaginer qu'un jour je serai une créatrice. » Autodidacte, en 1969, Rose Torrente ouvre sa première boutique. Elle habille avec simplicité en valorisant la féminité naturelle : « Du jour au lendemain, j'ai acquis ma liberté. J'étais tout chez Ted, mais je ne faisais que ce qu'il voulait que je fasse. D'un seul coup, j'ai dit : "Je vais m'exprimer". C'est extraordinaire, la liberté ! Du jour au lendemain, j'ai engagé à la chambre syndicale quatre stagiaires. Je leur ai dit : "Voilà, on va créer des nouvelles robes, on va créer une nouvelle mode". À l'époque, il existait le prêt à porter, les trois hirondelles, une mode un peu luxueuse, la couturière ou le couturier. Ce que j'ai créé n'existait pas. J'ai été la première à créer une haute boutique où, tous les mois, toutes ces jeunes femmes qui avaient envie de s'amuser sont venues les unes et les autres. Au bout d'un an, j'avais neuf vendeuses et elles attendaient leur tour pour acheter un Torrente. » C'est en 1971 que Rose Torrente inscrit son nom dans le cercle très fermé et très masculin de la haute couture parisienne : « Au moment où je me suis inscrite à la chambre syndicale, personne n'entrait jamais à la chambre syndicale. Il y avait des boules noires. J'avais fait le dossier de mon frère, je connaissais tous les écueils, et quand j'ai présenté ma candidature, je savais que je n'aurais pas de boule noire. Je connaissais le dossier par cœur, je l'avais fait. Mais personne n'est rentré après moi. Personne ne rentrait jamais. Il fallait avoir 20 ouvrières à temps plein, défiler trois fois par semaine dans nos salons privés, avec sept mannequins à demeure. En plus, il fallait présenter 50 modèles. C'était tellement lourd ! Et il fallait des équipes pour avoir ces 50 modèles. On nous a imposé l'infaisable. Tout cela par une chambre syndicale snob, repliée sur elle-même. Chaque jour, il y avait de nouvelles contraintes qui faisaient que quatre grands couturiers ont été rachetés, et tous ont déposé le bilan parmi des gens comme Lacroix, Scherrer, Ungaro. Les meilleurs, des grands de grands. » Dans son livre intitulé Mon siècle de mode, la fondatrice de la maison Torrente partage son histoire familiale, sa vision de la mode et son œuvre qui dépasse les frontières françaises. Reconnue à l'étranger, elle déplore que son travail soit invisibilisé, encore aujourd'hui, en France : « Les gens courent les musées pour voir des expositions. C'est la différence avec mon époque où personne n'allait au musée. Je ne suis sur aucun livre, aucune exposition, comme si je n'avais jamais existé. Comment peut-on écarter quelqu'un qui, toute sa vie, a fait carrière, et une carrière à l'international ? Quelqu'un de très connue avec 80 boutiques au Japon, deux en Chine, deux à Singapour, deux à New-York... J'étais partout ! Et en France, aujourd'hui, quand on écrit un livre sur la mode, on oublie que Torrente a existé. C'est insupportable ! Un soir, un peu dans la pénombre, j'ai entendu après nos collections, "il faut se débarrasser d'elle, elle est trop commerciale". Qu'est-ce que ça veut dire, trop commerciale ? Ça veut dire que quand je passais au 20h et que les femmes voyaient mes collections, elles aimaient ! "C'est ça que je veux pour me marier. Je marie ma fille, c'est cette robe là que je veux", voilà ! Elles arrivaient le lendemain à la boutique, et ça, aucun de mes confrères ne le supportait. On disait : "Elle est commerciale". Parce que j'ai refusé de faire une mode qui soit une mode de spectacle. Le spectacle, c'est autre chose, mais une mode où vous travaillez 300 heures sur une robe, vous voulez qu'elle plaise, vous voulez que les femmes en aient envie. Ma différence a été là. Mon rêve, c'était d'habiller et j'y suis arrivée. » Pour Rose Torrente, la mode doit être un langage de liberté et non pas une prison de conventions : « Si la haute couture, la chambre syndicale ne se réveille pas, elle sera morte. Morte ! On ne peut pas tourner autour de quatre maisons. Il y a des jeunes, mais ils ne sont pas suffisamment aidés. On ne parle pas assez d'eux. On invite tous les pays étrangers en se glorifiant. Mais pourquoi recevoir les autres si ce n'est pas pour nous défendre nous-même ? On a tout pour le faire. On a des talents qui sont dans des coins qui ne sont même pas réveillés. On a tout. Occupons-nous d'un rayonnement français qui devrait perdurer. C'est ce que je souhaite. C'est pourquoi j'ai écrit ce livre. Je souhaite que ça perdure. Quand je suis allé à l'Institut français de la mode (IFM) et qu'ils m'ont montré tout ce qu'ils font, c'est formidable parce que ce sont des gens qui sortent des grandes écoles, de Sciences-Po, d'HEC pour se former, pour le devenir de la mode française. Mais ce qui est une erreur, c'est de continuer à leur dire "Faites quelque chose qui se remarque". Mais faites plutôt quelque chose qui se porte ! C'est ça, la vérité. Les Italiens l'ont compris. Ils arrivent avec une mode dont on a envie. Pourquoi on devrait faire des choses qu'on ne porterait pas ? C'est une erreur monumentale. Et quand j'ai vu ça, j'ai dit : "Quelle erreur de rester dans cette erreur". Le spectacle peut être une mode belle, qui dépasse et qui surpasse la mode des autres parce qu'on a les gens pour le faire, les talents pour le faire. Et ces talents-là, il faut leur donner le plus de chances possible. » Consciente de l'importance de transmettre, elle a créé l'Institut français de la mode, afin de former les jeunes générations et préserver l'excellence française : « J'ai créé l'IFM. Je l'ai créé, toute seule, la plus grande école de mode presque du monde, parce que je savais que si on ne transmettait pas, il n'y aurait plus rien. J'ai demandé à Madame Mitterrand, que j'habillais : "Je ne vous demanderai jamais rien pour moi, mais aidez-moi à créer un troisième cycle. Qu'on apprenne aux jeunes la pérennité". J'ai été reçu par Monsieur Fabius, Monsieur Chevènement, Monsieur Rocard avec un sourire, un café et un verre d'eau, et ils m'ont dit : "Oui, vous avez raison, mais pas tout de suite, on fera ça plus tard". Et puis, la Bunka de Tokyo a décidé d'ouvrir en France, et là, on lui avait donné la permission. Quand je l'ai su, à la dernière minute, deux jours avant que ça n'ouvre, je suis allé voir Edith Cresson, que j'habillais, et je lui ai dit : "Écoutez, on va ouvrir une école japonaise et nous, on n'a rien". Elle m'a dit : "Qu'est-ce que c'est cette histoire ? Bien sûr que je donne l'argent tout de suite". Elle a appelé Jack Lang en disant : "Tu es à la culture. Tu vas participer avec moi et on ouvre un troisième cycle". Jack Lang a appelé Pierre Bergé en disant : "On va ouvrir la plus grande école de mode du monde et tu seras président". Ils m'ont volé, ça s'appelle voler. Peu importe. J'ai été vice-présidente pendant 25 ans. Mais voir écrire que Pierre Bergé a dit : "J'ai toujours voulu ça", alors que je l'ai emmené à l'Élysée et que derrière la porte, il m'a dit : "Ces gens-là, il faut leur prendre leur pognon". Ce sont ses mots ! J'ai supporté parce que je voulais tellement cet institut. » Malgré ses succès, Rose Torrente éprouve de la tristesse face à l'oubli de sa Maison et de ses engagements pour la mode en France : « Je suis une créatrice cachée. Dans toutes les revues françaises, tous ces journaux, on oublie Torrente ! Mais pourquoi ? Alors que ma mode a été belle, internationale... Aujourd'hui, elle est encore dans le temps présent. Pourquoi est-ce qu'on a voulu me chasser et m'oublier

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  7. JAN 24

    Elie Kuame, engagement et créativité pour la mode et la CAN 2025

    Rendez-vous avec Elie Kuame, une figure emblématique de la mode en Côte d'Ivoire, styliste et directeur artistique de la Maison Elie Kuame. Ce créateur de mode ivoiro-libanais habille des célébrités et il a, également, imaginé les tenues pour l'équipe nationale ivoirienne lors de la CAN au Maroc, renforçant ainsi l'image de la Côte d'Ivoire à l’international. Il sait conjuguer héritage, créativité et engagement pour faire rayonner l’Afrique à travers ses collections et ses projets.  Mon métier exige de moi, tout mon temps, toutes mes émotions, toute ma personne. Cela exige que je me  remette continuellement en question afin d'ouvrir mes sens à l'humilité, celle de reconnaitre que tout existe déjà.  Elie Kuame, fondateur et directeur artistique de la maison de couture éponyme. Né à Bruxelles, en Belgique, Elie Kuame a grandi en Côte d'Ivoire, dans un environnement familial riche en artisanat et en culture. Sa mère lui transmet dès son enfance l’amour du tissu, des couleurs et du travail manuel. Afin de poursuivre ses études en sciences économiques, il rejoint ses parents à Paris, mais il s’oriente très rapidement vers la mode, un domaine qui le passionne profondément. « J'ai choisi la filière des métiers de la mode tout de suite parce que petit, ma mère avait un atelier de couture en Côte d'Ivoire, donc ma mère gérait déjà des dames qui venaient, des couturiers. Et donc quand on m'a fait différentes propositions, j'ai tout de suite opté pour les métiers de la mode. » Elie Kuame décide alors de se former en France, au Mans, puis à Paris, où il apprend les métiers du sur-mesure. Pendant ses années d'études, il explore différentes techniques. Dès ses 19 ans, il exerce dans des maisons prestigieuses comme celle de Clarisse Hieraix. « J'ai eu une proposition pour intégrer tout de suite la Maison de couture de madame Clarisse Hieraix, et j'ai accepté de rejoindre ses ateliers pour travailler avec elle. Au départ, j'étais apprenti et très vite, elle m'a donné la gestion du showroom avec toutes les clientes internationales, les recevoir, faire les essayages. Elle m'a formé aux métiers de la mode, à la gestion d'un atelier de couture, de ce qui le crédibilise — c'est-à-dire les clientes couture, le sur-mesure, le prêt-à-couture, la vente à distance. J’ai réussi à comprendre tout de suite ce qu'était le milieu professionnel. Comment on travaille dans un atelier de couture, comment on le gère, c'est quoi passer de la théorie à la pratique ? Même si j'ai fait beaucoup de théorie à l'école, passer de la théorie à la pratique, cela a été bénéfique pour moi. » Attaché à l’Afrique, ses racines, ses tissus et son artisanat, Elie Kuame fait un choix audacieux : il revient sur le continent. « J'avais déjà pour ambition de rentrer en Côte d'Ivoire et, en 2013, j'ai eu une conversation avec moi-même. On me présentait partout sur le continent comme un créateur, un prodige africain, mais je vivais en France avec beaucoup de facilités. Je pouvais m'acheter des tissus qui étaient déjà beaux, il n'y avait pas de défi et, donc, par rapport à ma situation intrinsèque, émotionnelle, j'ai décidé de rentrer en Côte d'Ivoire puis de bâtir ici une maison de couture avec de vraies lettres de noblesse. J'ai voulu vraiment rentrer en Côte d'Ivoire et ouvrir les portes à la couture, à l'exigence, changer la donne, rendre les choses possibles, accessibles, mais avec un grade de qualité bien précis, comme me l'ont appris mes professeurs en maison de couture. » Elie Kuame construit un style moderne, luxueux et accessible tout en valorisant le patrimoine culturel ivoirien, notamment à travers le tissu traditionnel.  Il développe un label d’excellence, un symbole d’exigence, de qualité et de fierté africaine. « J'ai créé il y a quatre ans un label que j'ai appelé le Born in Africa. Ce label a comme code de valeurs l'exigence au niveau de l'atelier de couture, un minimum de cinq personnes au sein de cet atelier. On va demander à la maison de commencer d'ores et déjà à penser en maison de couture et non en petite entité. Vous avez aussi l'exigence au niveau des matériaux utilisés. Nous allons demander à nos camarades d'avoir un minimum de 30 % des matériaux tissés sur le continent ou en Côte d'Ivoire, de travailler avec ce que nous avons comme patrimoine, comme héritage et de le présenter de la plus belle des façons. Il est impératif pour nous, créateurs sur le continent africain, de créer un label qui va justifier de nos exigences, qui va justifier de nos codes, de notre héritage et qui va nous permettre, à nous aussi, créateurs issus du continent, donc acteurs actifs du monde textile, mode et design, de pouvoir répondre à une demande à l'international. Dans le Born in Africa, vous avez toutes les personnes qui désirent mettre en avant le travail issu du continent. Vous pouvez habiter à Paris, à New York, à Milan, si vous travaillez avec des artisans africains et que nous le labellisons, le validons, vous pouvez prétendre au Born in Africa. » Pour la création et conception de ses collections, Elie Kuame a organisé sa maison de couture en plusieurs départements. « Nous avons le sur-mesure, la robe de mariée, le prêt-à-couture, qui est un prêt-à-porter haut de gamme, qui est fait, en général, pour mes "reines" qui sélectionnent les pièces dans la collection d'une année avec de beaux matériaux, avec de beaux tissages. Donc nous avons ces différents départements-là. Et aujourd'hui, je crois beaucoup en la petite main, donc j'octroie des formations aux dames désireuses — pour l'instant, nous n'avons pas eu d'hommes — de venir se former. Une fois qu'on les a formées en à peu près huit mois, on leur donne un poste si ça les intéresse. Mais vous savez, on a une grande chance en Côte d'Ivoire, c'est qu’ici, on a des lignées de tisserands. Ça ne s'arrête pas. Je travaille avec une maman qui a une quarantaine de personnes formées qui tissent. Ici, en Côte d'Ivoire, vous avez différents tissages qui sont très beaux, d'autres qui sont plus serrés, d'autres qui sont plus lâches, d'autres avec douze fils de chaîne, d’autres avec 24, d'autres avec moins de fils de trame. Cela donne un vrai éventail de possibilités. Maintenant, au-delà de ça, nous avons vraiment cette ambition de partager les compétences, les savoir-faire et puis les développer parce que cela complète le Born in Africa. » Créateur de mode engagé, Elie Kuame va plus loin, il organise la Fashion Week d’Abidjan. Un événement majeur, qui sert de plateforme afin de promouvoir la mode ivoirienne et africaine. « La mode génère énormément d'argent, énormément de métiers. Ce que nous nous avons voulu faire, c'est présenter ces multiples possibilités-là dans un secteur mode, textile et design. La Fashion Week ne travaille pas à mettre en évidence la haute couture. La Fashion Week travaille à mettre en évidence des acteurs du secteur mode, textile et design, travaille à mettre en évidence les artisans qui sont sur le continent afin de créer des synergies avec les différents marchés, avec les autres industries. Nous avons aussi l’ambition de développer notre savoir-faire, notre industrie parce que nous avons un beau savoir-faire. Au sein de la Fashion Week, nous avons le concours Marie-Thérèse Houphouët-Boigny qui, encore une fois permet de partager les savoir-faire, mais donne aussi la possibilité à des jeunes talents d'émerger et de devenir des maisons. Et ce fonds-là va maintenant travailler à impulser de la force dans des nouvelles maisons, de nouveaux artisans, de nouvelles entreprises, avec de nouveaux entrepreneurs. C'est vraiment constituer, valoriser, développer la chaîne de valeur. » La mode pour Elie Kuame, c’est aussi un vecteur de dignité et de rayonnement. Il habille des figures internationales, comme Olivia Yacé de Miss Univers, ou récemment les sportifs lors de la CAN au Maroc. « Lorsque j'ai fini l'entretien avec Monsieur Eric Adigo et son équipe et puis Monsieur Idriss Diallo de la Fédération ivoirienne de football, j'ai eu un cahier des charges. Dans ce cahier des charges, je devais mettre en évidence le patrimoine ivoirien, la beauté de l'héritage ivoirien. Je devais présenter une ligne élégante pour les Éléphants, donc travailler avec un matériau typique de chez nous, c'était une évidence. Choisir un pagne qui, en son sein, a plusieurs symboles qui mettent en évidence la royauté, c'était une évidence. Choisir du blanc et du doré, ça m'a surpris parce que j'ai été interpellé par le pagne, parce qu'il était beau, parce qu'il y avait des symboles, parce qu'avec beaucoup d'humilité et de silence, on pouvait présenter sa dignité, sa noblesse, l'opulence de sa culture. Et c'est ce que vous retrouvez dans ce matériau-là, dans le Kita qui a été choisi pour les Éléphants, l'or, le blanc, pour la pureté, pour la paix. Il faut savoir qu’aujourd’hui, en Côte d'Ivoire, on parle de la réconciliation nationale. Il était évident de présenter une Côte d'Ivoire unie, une Côte d'Ivoire riche. Il y a eu un désir ardent de parler à tout le monde, mais avec la beauté, l'élégance, le raffinement, la délicatesse. » La mode est pour Elie Kuame plus qu’un langage universel, elle est porteuse d’identité, de responsabilité et d’espoir. « C'est ma responsabilité de le faire. L'industrie est là. Le pouvoir d'achat est là, le marché est vaste, on ne peut pas lésiner sur les efforts. Je suis persuadé que tout est bon quand il est partagé et que le savoir, quand il ne se partage pas, prend la poussière. Donc, moi, je suis partisan de cela. Madame Clarissa Yerkes m'a appris beaucoup de choses. Les dames que j'ai rencontrées, qui m'ont permis de peaufiner mo

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  8. JAN 17

    Sénégal: Néné Yaya, la marque de maroquinerie de luxe imaginée par les sœurs Gaye

    Nous vous emmenons à la découverte de deux sœurs : Marième et Néné Gaye, cofondatrices de la marque Néné Yaya. Une marque de maroquinerie de luxe sénégalaise qui propose des produits alliant artisanat traditionnel et design contemporain. Marième Gaye, co-fondatrice de Néné Yaya, veut changer la perception de la maroquinerie africaine et promouvoir le « Made in Sénégal » sur la scène internationale. Néné Yaya incarne le savoir-faire, la créativité et la fierté du continent africain. « C'est ma grande sœur, ma partenaire, ma meilleure amie. On partage tout. Même pour mes frères, quand ils veulent parler de Néné ou de Marième. Néné, vous êtes la même personne. » Marième Gaye, co-fondatrice de Néné Yaya. « Néné Yaya. Néné, c'est le nom de ma sœur, et Yaya, son petit surnom, c'est court, c'est facile à retenir. » Née à Dakar, Marième Gaye a parcouru le monde. Après des études aux États-Unis, un passage à Toronto où elle a travaillé dans le secteur du e-business, elle décide de revenir au Sénégal, motivée par une envie profonde de valoriser l’artisanat local avec sa sœur aînée, grande passionnée de maroquinerie de luxe depuis toujours. Comme sa grande sœur ne trouvait plus de sacs qui lui plaisaient, elles ont l’idée de fabriquer leurs créations au Sénégal. « Alors elle m'a dit : "Marième, je vais dessiner deux sacs que tu vas faire faire au Sénégal. Quand tu viens en vacances, tu les ramènes." Ce que j'ai fait. En déballant les sacs à Toronto, on a vu le potentiel instantanément. C'est là, je crois, qu'on s’est dit en même temps : "Je crois qu'il est temps qu'on fasse notre marque de maroquinerie de luxe". » Les deux sœurs fondent en 2012 la marque Néne Yaya. Leur processus créatif débute par des dessins, des idées qu’elles partagent lors de réunions avec des artisans sénégalais. Leur atelier, aujourd’hui propriété de la marque, rassemble une soixantaine d’artisans. « Avec les artisans, il faut de la patience. Au début, c'était difficile parce qu’ils avaient l'habitude de travailler juste pour la dépense quotidienne. Ils prenaient ton avance et tu ne livrais pas les sacs. Ils ne faisaient pas ce que tu voulais. Mais moi, ce que je dis à mes artisans, même en ce moment, même les plus renommés de Dakar, quand ils viennent à l'atelier : "Vous avez six mois, prenez le temps, je ne veux pas d'articles vite fait, je veux quelque chose fait avec qualité. Vous prenez le temps de bien faire les choses." C’est comme cela que je les sélectionne. Je prends mon temps avec eux. Je leur donne six mois parce qu’ils ont tous un savoir-faire. C’est inné chez eux parce qu’ils apprennent dès le bas âge. Ils grandissent tous dans l'atelier de leurs parents, de leur père. Il faut savoir que la famille des artisans sénégalais est une grande famille. Ce sont les Houdé. Dans mon atelier, ils sont une soixantaine et pourtant ils sont tous de la même famille. » Sacs, chaussures, ceintures, bracelets, bagagerie ou petite maroquinerie, la gamme Néné Yaya incarne la philosophie de la marque : intemporelle, moderne et pratique. Marième Gaye et sa sœur veillent à chaque étape. « C'est ma grande sœur. On travaille bien ensemble comme cela. Elle décide des lignes, mais après, elle me demande ce que l’on doit ajouter ou faire comme rectifications. Elle s'occupe de la direction artistique, mais c'est moi qui dirige les artisans et tout ce qui est choix des matériaux. Il y a beaucoup de couleurs, de matières dans chacune de nos pièces, on utilise au moins trois ou quatre matières. C'est moi qui choisis les matières, donc je dois être à l'atelier au moins trois fois par semaine. Je reste là-bas jusqu'à 20 heures parce qu'il faut que je gère cela. Je suis rarement à la boutique d'ailleurs, parce que je suis plus à l'atelier en train de gérer la sélection. » Le choix du cuir est aussi important que la façon de produire localement.  « Nous n'utilisons que du cuir. Nous avons aussi une collection en raphia pour l'été. Notre toute première collection, c'était seulement du cuir exotique et c'est excessivement cher. Notre vision était de faire de la maroquinerie de luxe depuis toujours, étant donné que le cuir était trop cher. Maintenant, on fait cela parallèlement sur commande, mais on utilise le cuir de veau, de mouton, sur presque tous nos sacs. Le cuir d’iguane, c'est notre petite signature. Pour le cuir exotique, on prend cela au Sénégal, dans la sous-région, en Afrique du Sud. Le cuir de veau et mouton vient d'Italie et de Turquie parce qu’en ce moment, on n'a pas de tannerie qui peut nous faire ce qu'on veut. On est en train d'y travailler. » Marième Gaye et sa sœur s’appuient sur les réseaux sociaux mais aussi sur des ambassadeurs de prestige afin d’accroître leur visibilité à l’internationale. « Ce sont surtout les réseaux sociaux, de nos jours, par le biais des influenceurs. Il faut dire que nos deux premières dames – parce que notre président a deux femmes – mettent nos sacs en valeur, quelquefois même pour donner en cadeau. Ce sont nos ambassadrices. Ce sont des personnes comme cela qui amènent la marque au-delà de nos frontières, sans demander quoi que ce soit. Ce ne sont même pas vraiment les femmes sénégalaises qui ont été les premières à aider, c’étaient les Togolaises, les Congolaises et d'autres nationalités africaines. On se concentre sur l'Afrique et après je me dis que le monde va suivre. Il faut qu'on se valorise d'abord et puis les gens vont venir. Par exemple, la première dame ne met pas de marques occidentales, mais une marque sénégalaise. Elle montre qu'elle est fière de mettre cela. C'est ainsi que les autres premières dames découvrent et développent de l'intérêt aussi. Elles commandent. Elles aiment. Je dis : "Africa to the world", c'est nous et puis le reste du monde va venir vers nous. » Les co-fondatrices de Néné Yaya produisent et valorisent le « made in Sénégal » (« fabriqué au Sénégal », en français), avec passion, détermination et sens du détail. « Les Africains en général ne savaient pas qu'on pouvait faire de la maroquinerie de luxe. Les Africains aiment les bonnes choses bien faites. Ils venaient tout le temps en me disant qu'ils voulaient mettre de la maroquinerie de luxe faite au Sénégal ou en Afrique, mais qu'ils ne trouvaient pas de bons produits. Maintenant que cela se développe de plus en plus, on fait attention aux détails. Les créations sont belles et les gens ont beaucoup de fierté à mettre les produits. Cela veut dire que leurs mentalités sont en train de changer et qu'ils adhèrent à nos produits "made in Sénégal, made in Africa". » Les projets pour Néné Yaya sont nombreux, notamment l’ouverture d’une école de formation afin de préserver le savoir-faire traditionnel de maroquinerie africaine. « Nous sommes en train d'ouvrir une école de formation parce qu’il y a tellement de jeunes qui viennent vers nous, qui veulent se former. Non seulement les jeunes femmes, mais aussi des jeunes hommes. Au Sénégal, il n’y a pas beaucoup de maroquiniers. On se plaint, mais tous les jours, il y a un maroquinier qui m'appelle, qui me demande de rejoindre l'équipe, qui demande la formation. Ils ont besoin de cette école pour se former. Après, on peut les mettre dans l'atelier, ou bien ils ouvrent leur propre atelier, leur propre marque. Quoi qu'on dise, il y a beaucoup de demande de maroquinier du Sénégal dans les autres pays d'Afrique. Au Nigeria, ils prennent nos maroquiniers. Ils viennent au Sénégal de Guinée ou du Mali parce que nous avons les meilleurs maroquiniers d'Afrique. On veut aussi s'installer dans différents pays d'Afrique pour y avoir notre propre boutique, au Rwanda ou au Congo. Mes meilleurs clients sont du Congo, ils aiment s'habiller, ils aiment la sape et tout ce qui va avec. Ou à Abidjan, parce qu'on a beaucoup de demande et aussi Abuja parce que je suis Nigériane de cœur. »  Abonnez-vous à 100% création : 100% création est disponible à l’écoute sur toutes les plateformes de podcasts : PURE RADIO , Apple Podcast , Castbox , Deezer , Google Podcast , Podcast Addict , Spotify ou toute autre plateforme via le flux RSS.   Si vous aimez ce podcast, donnez-lui 5 étoiles et postez un commentaire sur ces applications pour qu'il soit visible et donc plus écouté. Retrouvez-nous aussi sur nos réseaux sociaux : Instagram / Facebook

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Mode, accessoires, décoration, stylisme, design. Dans la chronique 100 % création de Maria Afonso, RFI vous fait découvrir l’univers de créateurs. Venez écouter leur histoire, leur parcours, leurs influences, leur idée de la mode chaque dimanche à 04h53, 6h55 et 12h54 TU vers toutes cibles. 

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