Chemins d'écriture

«Écrire, c'est être», aiment dire les écrivains d'Afrique et de la diaspora. Ils sont poètes, romanciers, dramaturges, slameurs, certains ont même été des footballeurs «recyclés» en écrivains. D’autres ont, plus banalement, quitté la politique pour se consacrer à l’écriture. «Chemins d’écriture» met à l’honneur les parcours de ces écrivains d’hier et d’aujourd’hui. Comment sont-ils devenus écrivains ? Quel rôle leur famille a-t-elle joué dans leur choix de la plume comme arme d’affirmation de soi et de leurs pensées les plus intimes ? Qui ont été leurs modèles ? Pourquoi écrivent-ils  ?

  1. 12/21/2025

    Le roman russe de l’Algérien Anouar Benmalek

    Avec son nouveau roman, Irina, un opéra russe, paru cet automne, le Franco-Algérien Anouar Benmalek poursuit son exploration de romance et d’effusions sentimentales en temps de répressions et de violences politiques. Dans la plus pure tradition des grands romans russes, l’écrivain raconte dans cet opus l’épanouissement d’un amour passionnel dans l’ancienne Union soviétique des années 1980, sur fond des révélations sur les ténèbres staliniennes. Puissant et poétique. Leningrad 1981. « Sais-tu à quelle condition j'accepterais d'endurer l'éternité du paradis ? Seulement, si, par extraordinaire, Dieu avait la somptueuse idée d'y construire, non loin de la grande bibliothèque de l'Arbre de la Connaissance, un opéra tout plein de dorures avec au programme les artistes lyriques les plus doués depuis Ève. La première prima donna. » Irina ajouta à voix plus basse, avec un sourire de convoitise : « Et mieux encore, si le maître des lieux poussait l'indulgence jusqu'à porter mon nom sur l'affiche et à m'autoriser à répéter autant de fois que je souhaite afin d'accéder à la splendeur de la voix absolue... » Ainsi s’ouvre Irina, un opéra russe, le nouveau roman du Franco-Algérien Anouar Benmalek. C’est un récit d’une grande intelligence narrative, de près de 500 pages où se mêlent romance intime et fresques historiques, sexe, musique et violences, sur fond de quête de bonheur perdu. Auteur de nombreux romans, Anouar Benmalek nous a habitués à sa plume tragique qui explore la vérité de l’humain au cœur des violences de l’histoire, à travers sa fiction campée. Tantôt chez les Aborigènes en Tasmanie victimes de génocide (L’enfant du peuple ancien, 2000), ou dans les camps des réfugiés palestiniens pendant la guerre civile libanaise (L’amour loup, 2002), mais aussi chez les Hereros décimés par la colonisation allemande (Fils du Shéol, 2015) ou encore au sein de la communauté morisque dans l’Andalousie médiévale (O Maria, 2006). Irina, opéra russe, son nouveau roman ne déroge pas à la règle. Il nous plonge dans les tragédies de l’histoire russe postrévolutionnaire, dans ses fracas et ses tumultes, ce qui n’exclut pas l’admiration pour la civilisation russe millénaire, comme le dit si bien Anouar Benmalek : « Ce pays est grandiose, extraordinaire par tous les aspects, par sa beauté, son immensité, sa littérature et aussi par l'étendue des crimes qui ont pu être commis pour faire naître l'homme soviétique nouveau. La Russie a eu beaucoup d’influence sur moi. Je crois que ce qu'on pourrait appeler ma vocation d'artisan romancier vient de cet éblouissement que m'a fait la grandeur de ce pays. Grandeur en tout, c'est quelque chose qu'on résume assez facilement par l'âme russe, chose qui est un vocable un peu trop facile, mais il y a quand même un peu de ça. » Les années russes L’écrivain aime revenir sur ses années russes et raconter comment son séjour entre Odessa, Kiev, Moscou et Léningrad dans une Union soviétique qui n’avait pas encore dit son dernier mot, a profondément marqué son imaginaire. C’est en 1978 qu’il a quitté l’Algérie, son pays natal, et a débarqué dans l’ancienne Union soviétique, avec une bourse du gouvernement hôte en poche pour préparer un doctorat en mathématiques. Anouar Benmalek : « Je venais d’une petite ville provinciale que j’aime beaucoup, Constantine. Je ne connaissais quasiment rien au monde. Et là-bas, je tombe dans le fracas de l’histoire et de la culture, et de la musique, et de la littérature et de la poésie. Quand on m’a donné la bourse pour l’URSS, je me rappelle, on était deux à l’avoir. On ne savait pas à l’époque s’il fallait pleurer ou en être content. Mon collègue, lui, a refusé d’y aller, mais moi j’y suis allé parce que je n’avais pas assez de piston pour partir ailleurs. Mais a posteriori, je n’ai jamais regretté d'y être allé. J’ai beaucoup beaucoup aimé être en URSS. » Irina, un opéra russe Le roman s’inspire de l’expérience russe de l’auteur. L’étudiant étranger s’appelle dans ces pages Walid, principal protagoniste de l’histoire. Il est le double de l’auteur à la fois par ses origines et par sa sensibilité. Lui aussi étudiant, il prépare une thèse, à la différence près que ses recherches ne portent pas sur les mathématiques, mais sur l’histoire et plus précisément sur l’expédition en Égypte de Napoléon. Amoureux de l’histoire mais aussi de l’art occidental, Walid profite de son séjour en Russie pour visiter les musées et les monuments. Un matin, en faisant la queue à l’entrée du musée de l’Ermitage, son chemin croise celui de la belle Irina Rostova, par le plus romanesque des hasards. C’est le début d’une histoire d’amour passionnelle entre la talentueuse soprano qui ambitionne de faire carrière dans l’opéra lyrique et le bel Algérien. Le roman est bâti autour de leur amour-passion qui survivra à leur séparation lorsqu’à la fin de ses études, Walid est contraint de quitter la Russie. Au terme de 40 années d’absence, il revient fouler la terre russe dans l’espoir de retrouver son Irina. Brutalités et rédemption Construite comme un opéra avec une ouverture et un final dramatique, le récit ici se partage entre passion, tragédie et drames historiques. La dimension historique est incarnée par un certain Vladimir, le grand-père tendrement admiré d’Irina. C’est lui qui a donné à sa petite-fille le goût pour la musique, mais se révèle avoir été un bourreau pendant les années sombres de la dictature stalinienne. C’est un tournant dans la vie d’Irina, sa découverte du rôle terrible et cynique joué par son grand-père dans les années 1930 au Kazakhstan, où il fut le bras armé du dictateur et fit régner famines, répressions et moult brutalités sur le peuple kazakh. À partir de ce moment, elle va abandonner sa carrière qui s’annonçait radieuse pour essayer de racheter les crimes de son aïeul. Les 40 années d’éloignement n’ont pas été un long fleuve tranquille pour Walid, non plus. Prisonnier d’un mariage de raison, victime lui aussi des épreuves de l’histoire lorsque l’Algérie s’enflamme dans les années 1980 et dérive vers la guerre civile sous les coups de boutoir des islamistes, l’Algérien vit dans le ressassement de ses souvenirs d’un Éden perdu. Pourra-t-il regagner l’Éden, reconquérir son Ève et colmater les brèches créées par l’éloignement et la séparation : telles sont les questions auxquelles répond le final explosif du roman, dans le plus pur style des pièces d’opéra. Avec Irina, un opéra russe, le Franco-Algérien Anouar Benmalek signe un grand roman des temps modernes, puissant et poétique, dans les pages duquel le réalisme social se mêle au merveilleux du quotidien, dans la veine de la tradition des Tolstoï, Pouchekine, Boulgakov et autres grands romanciers russes. Irina, un opéra russe, par Anouar Benmalek. Editions Emmanuelle Collas, 475 pages, 22,90 euros.

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  2. 12/14/2025

    «Kusadikika»: un conte philosophique à la Voltaire sous la plume d'un grand romancier tanzanien

    Le « Shakespeare » de la littérature swahili est le surnom que ses admirateurs donnent au romancier tanzanien Shaaban Robert. Considéré comme le père de la littérature swahili, l’homme est peu connu dans les pays francophones. Son roman Kusadikika qui vient de paraître est le deuxième livre de l’écrivain qu’on peut lire en français. Ce conte philosophique met en scène une réflexion, à la fois grave et ludique, sur le devenir de la société tanzanienne et sa renaissance, au terme de longues années de colonisation. Entretien avec Nathalie Carré et Aurélie Journo, traductrice et spécialiste de la littérature swahili. Comment est née l’idée de traduire en français Kusadikika, le pays « sur parole » du Tanzanien Shaaban Robert ? Nathalie Carré : Au départ, ce projet était une commande de l'Alliance française de Dar-es-Salam, mais il s’inscrivait dans un cadre plus large, celui du gouvernement tanzanien de republier les œuvres de Shaaban Robert, considéré comme le père des lettres swahili modernes. Né en 1909, l’écrivain est mort en 1962. En 2012 déjà, le pays avait commémoré le cinquantenaire de sa mort, et à cette occasion, il y avait déjà eu plusieurs publications, surtout par des maisons d’édition britanniques car le pays était alors encore sous le joug colonial. Le projet de rééditer l’œuvre de l’écrivain a été confié à Mkuki Na Nyota, qui est une très belle maison d'édition en Tanzanie et qui travaille beaucoup avec l'Alliance française. Ensemble, elles ont eu envie de republier Kusadikika en français. Donc, nous, on n’a pas choisi le texte à traduire, on nous l’a amené. L’idée était à la fois de proposer une nouvelle édition de ce classique, enrichie par le travail de deux artistes : Patrick Bebey, qui a composé la musique qui accompagne le texte et qui est accessible à l’aide d’une application, et Patrick Singh qui est dessinateur-peintre et qui est l’auteur des illustrations splendides effectuées pour cette édition spéciale. Le texte a aussi été republié en swahili dans une édition spéciale, toujours avec de la musique et des illustrations.  Le swahili est considéré comme lingua franca de l’Afrique orientale. Quels sont les pays où cette langue est couramment parlée ? Aurélie Journo : Historiquement, le swahili se parlait sur toute la côte orientale de l'Afrique, mais qui progressivement, grâce aux commerçants, a pénétré à l'intérieur du continent, jusqu'au Congo. Aujourd’hui, elle est la langue véhiculaire dans de nombreux pays, notamment au Kenya, en Tanzanie, au Congo, en Ouganda, et c’est aussi une langue très, très apprise dans d'autres pays africains, en Afrique du Sud, au Ghana, par exemple. Du coup, le swahili est souvent considéré aussi comme une langue panafricaine. À quelle date peut-on situer l’émergence de la littérature en swahili ? Nathalie Carré : Les premières œuvres dont on a gardé la trace sont des œuvres manuscrites. Il s’agit essentiellement de la poésie. Ce sont les premières traces de littérature swahili, très influencée par la littérature arabe parce qu’on a traduit très tôt des textes de l'arabe vers le swahili. Par exemple, l'épopée la plus célèbre et dans laquelle, selon les historiens, se cristallise pour la première fois l'identité swahili, c’est l'épopée de Fumo Lyongo, qui daterait du XIIIᵉ siècle. Elle s'est transmise oralement. On l’a transcrite à partir des copies manuscrites datant du XIXᵉ. Son style se caractérise par un mélange à la fois de formes dites « traditionnelles » ou « classiques », héritées de l'arabe, avec un fond bantou et des thématiques propres à la culture swahili. Il y a des chansons d'auto-glorification, ce qui relève vraiment de la tradition bantou. Les premiers textes écrits sont difficiles à dater, mais ils sont en adjami, c'est-à-dire rédigés avec l'alphabet arabe. Ensuite, sous la colonisation britannique, on a assisté à une standardisation du swahili, qui est favorisée par les autorités coloniales parce que c'est une langue unificatrice. On va basculer progressivement vers l'alphabet latin et la colonisation va mettre en place aussi de nouveaux genres en prose. Puis, l’arrivée des premiers romans sous l’influence occidentale. On peut dire, comme pour Malherbe, « Et Shaaban Robert vint ». Il est aussi appelé le Shakespeare de la littérature swahili. Quelle place ce dernier occupe-t-il dans la littérature swahili moderne ? Nathalie Carré : En effet, Shaaban Robert a beaucoup œuvré pour la standardisation du swahili. En 1946, il est entré dans l'East African Swahili Committee. Il a beaucoup fait aussi pour que cette langue soit reconnue. C’est pour ça, entre autres, qu'on le considère un peu comme le premier écrivain moderne de la littérature swahili. Il y a eu dans son sillage une foultitude d’écrivains, notamment un certain Eurphrase Kezilhabi qui a créé une poésie swahili affranchie des maîtres traditionnels. Ce poète est aussi considéré, avec Shaaban Robert, comme un monument des lettres swahili. La relève est venue avec la jeune génération d’écrivains post-coloniale, qui sont nombreux et talentueux. Les livres de Shaabane Robert, pour leur part, sont entrés dans le cursus scolaire. C'est quelqu'un qui reste important, en effet.  Aurélie Journo : Shaaban Robert était un auteur prolifique, avec plus de 22 livres à son actif. De par la variété des styles et des genres qu'il a abordé dans ses écrits. Il a créé le premier corpus de littérature swahili moderne qui a été une source d’inspiration majeure pour les jeunes écrivains venus après lui. On lui doit l’établissement du swahili comme langue littéraire moderne. L’homme a écrit aussi bien de la poésie que de la prose, des contes, une autobiographie, une biographie, et des textes théoriques sur la langue elle-même. Et, enfin des poèmes qui sont perçus comme une sorte de défense et d'illustration du swahili. Que raconte Kusadikika, l’ouvrage que vous venez de traduire ? Aurélie Journo: C'est un texte très court, très ramassé, composé de six chapitres consacrés aux voyages de contrée en contrée de six émissaires envoyées d’est en ouest, du nord au sud, pour s’imprégner de différentes manières de vivre et de gouverner. Le livre est construit comme un récit emboîté, où on entend la parole rapportée du personnage principal, Karama, qui est le conteur de ces récits de voyage. Les récits des émissaires permettent de déplacer le regard et de repenser le pays à partir des exemples puisés chez d’autres peuples. Nathalie Carré : Pour moi, Kusadikika n’est pas un roman, mais plutôt un conte philosophique. Shaaban Robert utilise les moyens de la fiction pour interroger le réel. Aurélie Journo : Le récit de Shaaban Robert s'ancre dans la tradition de l'oralité, puisqu’il met en scène la figure du narrateur qui raconte. Il s’agit de Karama, accusé dans le procès qu'on lui fait pour avoir introduit l'enseignement du droit. L’intrigue est située dans un cadre merveilleux, en l’occurrence dans les cieux. Karama prend la parole pour se défendre six jours durant, au cours desquels il raconte les expériences rapportées par les émissaires envoyés dans six directions. C’est à travers ces récits rapportés par Karama que vont s’élaborer petit à petit les fondements d’une utopie à construire, qui servira de modèle pour une société juste dans laquelle le droit règne et où le peuple est respecté par ses dirigeants. Nathalie Carré : C'est surtout l’histoire d’un homme qui se dresse contre les puissants pour critiquer sa société en confrontant son regard à d'autres façons de vivre. Karama souhaite que le droit s'applique dans son pays où les lois sont malmenées. Ce qui m'a beaucoup plu, en traduisant ce texte, c'est sa dimension allégorique. On peut trouver la démarche de Karama assez naïve en fait, mais elle réaffirme la nécessité de retourner aux racines du droit. L’auteur rappelle que les citoyens ont le droit de réformer les lois si celles-ci s’avèrent mauvaises, si elles sont déposées dans les mains de personnes qui en font un mauvais usage. J’ai trouvé que les propos de Shaaban Robert résonnent vraiment avec ce qui se passe dans nos sociétés. Le livre fait triompher le sens du collectif et dénonce les sociétés où une certaine élite concentre les pouvoirs en ses mains et en abuse pour faire avancer ses propres intérêts. Que signifie le titre Kusadikika ? Nathalie Carré : En fait, ce nom vient du verbe « croire ». Kusadikika est le nom de la capitale du pays fictif dans le récit et il signifie en swahili les choses qui doivent être crues. D’où le sous-titre : « Le pays du sur parole ». On croit sur parole. Au lecteur de décider si c'est bien ou pas. À part Kusadikika, quels sont les autres livres de Shaaban Robert qu’on peut lire en français ? Nathalie Carré : L'autobiographie de Shaaban Robert intitulée simplement Autobiographie d’un écrivain swahili (Karthala 2010) a déjà été traduite. Mais, c'est en effet la seule œuvre disponible en français de cet auteur. Nous venons de traduire Kusadikika, qui était une commande. J'ai été vraiment ravie de le redécouvrir. Mais moi, j'aimerais bien que soit traduite aussi la biographie que l'écrivain a consacrée à la reine du Taarab sur la côte ouest africaine, Siti Binti Saad. Elle était née fille d'esclave. Mais elle a chanté avec Oum Kalsoum, avec qui elle était partie enregistrer en Inde. Il reste plein de choses à traduire de Shaaban Robert : sa poésie par exemple. Cela représente un gros travail, mais sans doute passionnant. L’écrivain a rédigé en vers, son expérience de la Seconde Guerre mondiale. Voilà un homme

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  3. 12/07/2025

    «Être ou ne pas être», questionnement au cœur du livre de la primo-romancière Sephora Pondi

    Lame est une comédienne montante, influenceuse, égérie des marques, au corps flamboyant, désiré, sexualisé. Elle est l’héroïne d’Aval, un premier roman à l’écriture incandescente, tiraillé entre le dilemme hamletien de « To be or not to be ». Ce premier roman remarquable, remarqué, est signé Sephora Pondi. Originaire de Douala, mais née dans la banlieue parisienne, Pondi ressemble à son personnage. Elle est aussi actrice, transfuge de classe, ambitieuse, talentueuse. Entretien. RFI : Avant d’être romancière, vous vous êtes fait connaître comme actrice, scénariste. Comment êtes-vous venue au théâtre ? Sephora Pondi : Mes premiers pas dans le théâtre remontent à l'enfance. J'habitais dans une ville où il y avait une MJC, comme dans beaucoup de villes de banlieue parisienne et d'ailleurs. C'était très, très précieux d'avoir ces endroits, ces centres aérés, les MJC, les bibliothèques, les médiathèques, tout ce que le service public peut fournir comme facilités. Des facilités particulièrement précieuses pour une enfance comme la mienne, qui avait besoin d'évasion. C'était vraiment en le faisant que je suis venue au théâtre. Et puis après, le théâtre a disparu de ma vie pendant plus de dix ans. C’est ensuite au lycée qu’il est réapparu, à l’initiative d’une surveillante, devenue depuis une amie. Elle a ouvert une classe de théâtre au lycée et j'en ai fait partie. Et disons que le charme a opéré. J’ai lu dans un entretien que vous avez accordé que votre intérêt pour le théâtre est née de votre rencontre avec Stanislas Nordey, l’immense metteur en scène. Racontez-nous. Oui, en effet, cela s’est passé quelques années après, j’avais alors entre 19-20 ans. Je me suis retrouvée un soir au Théâtre de la Colline où j’étais allée voir un spectacle qui s'appelle Par les villages de Peter Handke, qui était mis en scène par Stanislas Nordey. La pièce m'a coupé les jambes, vraiment. Je sanglotais sur mon siège. Vraiment, j'étais dans un état de transe, je trouvais ça fantastique. Enfin bref, j'ai trouvé ça merveilleux. C'est comme ça que tout a commencé. Vous signez avec Avale un premier roman remarquable et remarqué. Quand on est comédienne comme vous, qui plus est pensionnaire de la Comédie-Française, trouve-t-on facilement le temps pour écrire ? Il se trouve qu'il y a quand même plusieurs personnes de la troupe qui ont réussi. Mais je me demande comment elles font, parce que moi, personnellement, je n’ai pas dormi la nuit. Il faut trouver des subterfuges. Votre subterfuge à vous a été d’écrire la nuit, si je comprends bien ? Absolument. Je pense que ça se sent dans les lignes, que c'est vraiment un roman de nuit. D’où sans doute ce goût pour le thriller… Absolument, oui. Le sujet était là depuis le début. Je savais qu'il allait être question d'une jeune femme qu'on avale ou qu'on dévore, et évidemment il était question de la menace qui justement va la dévorer. A l'origine, c'était un texte de théâtre que je voulais écrire, un monologue de théâtre sur une actrice engloutie par une foule et qui racontait post-mortem comment elle s'est retrouvée dans la bouche de milliers de personnes. Et finalement, cette menace s'est matérialisée en un seul homme, qui s’appelle Tom dans le roman. Des thrillers, vous en avez beaucoup lus ? Mon goût pour les thrillers est né, entre autres choses, de ma fascination pour un épisode de South Park qui est une série animée, qu’avec certains de mes amis, on regardait beaucoup quand on était au lycée. Dans cet épisode, Britney Spears était au cœur d'une sorte de complot mystico-politique. Elle était traquée par des villageois qui voulaient la sacrifier pour faire repartir les moussons. Et j'avais trouvé ça fascinant. D’autant qu’il y avait tout un imbroglio complètement délirant à l'image de South Park, autour de l'idée que Britney Spears puisse être la victime d'un sort, d'une malédiction ancienne qui la rendrait à la fois extrêmement désirée par le monde entier et en même temps, cela la mettrait complètement en danger. Cette histoire m'a fascinée et j'ai donc tourné autour de cette thématique-là pendant plusieurs années. C'est un peu le point de départ de l’Aval. Aval est un roman de prédation et d’apprentissage de la vie. Ce qui frappe au premier abord, c’est le renversement des rôles entre barbarie et civilisation, blanc et noir. L’anthropophage n’est pas celui qu’on imagine… Tout à fait. Oui, il y a tout un imaginaire raciste autour d'une pseudo- anthropophagie des personnes noires, et j'étais heureuse de déplacer la prédation hors du corps attendu. Pour le coup, l'inspiration m'est un peu venue du film de Jordan Peele qui s'appelle Get Out, qui est un de mes films préférés. On y suit un jeune homme, photographe afro-américain new-yorkais, qui part dans la famille de sa nouvelle compagne, qui se trouve être blanche, et il se rend compte qu’il est au cœur d'un cercle de personnes très malfaisantes qui ont envie de lui enlever ses yeux, de lui enlever sa force de regard qui est essentielle puisqu'il est photographe. Et cela, que la prédation soit de ce côté-là, cela me plaisait énormément. Et il y a aussi effectivement, la question de la couleur de la peau. J'étais contente de l’aborder sous une forme symbolique, allégorique. J’étais heureuse de ne pas être littérale et premier degré, parce qu'il fallait que ça reste de la littérature quand même. Avec Avale, vous n’avez pas voulu non plus donner un roman autobiographique, même si votre protagoniste a quelque chose de vous. Vous préférez dire que Lame et Sephora Pondi sont « au même endroit ». Cela mérite une explication.   Cela voulait dire qu'on était au même endroit et dans les mêmes questionnements par rapport au fait de à la fois donner son image et en même temps d'avoir peur qu'on nous la dérobe. J'estime que je fais partie des gens qui sont relativement protégés du danger d'être de la marge, d'être noir, d'avoir un physique comme le mien, pour avoir grandi plutôt dans des villes populaires. Mais ça m'intéressait d'ailleurs d'aller chercher le côté lumineux de la force par rapport à ces questions-là. Toutes ces spécificités font de Lame un être attirant et pas un être repoussé. C'est important pour moi de rendre un personnage noir désirable et pas seulement ostracisé ou rejeté. Pourquoi écrivez-vous, Sephora Pondi ? Parce que ça me fait… parce que ça me rend verticale ! Avale, par Sephora Pondi. Éditions Grasset, 224 pages, 20 euros.

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  4. 11/30/2025

    Explorer notre part d’Algérie, avec Aïda Amara

    Franco-Algérienne, Aïda Amara est journaliste. Avec ma tête d’arabe est son premier roman. Le soir du 13 novembre 2015, Aïda Amara, prenait un café avec ses amis à Paris, sur la terrasse du restaurant le Petit Cambodge lorsque les terroristes ont ouvert le feu. La suite, c’est l’Histoire avec un grand « H ». Pour Aïda Amara, le traumatisme de l’attentat a rouvert des plaies psychiques profondes, conduisant la jeune femme à s’interroger sur sa condition franco-algérienne. Le poids de l’événement l’oblige à se reconstruire morceau par morceau, puisant sa force dans le récit des combats de sa famille dans l’Algérie coloniale et celui de leur traversée de la guerre et de ses abominations. En cinquante brefs chapitres, organisés comme autant de sketches partagés entre l’Algérie et Paris, le passé et le présent et le tragique et l’ironique, Aïda Amara raconte sa quête identitaire qui la conduit de la survie à la renaissance. Une romancière est née. Entretien. RFI : Vous livrez avec votre roman Avec ma tête d’arabe un magnifique texte sur l’identité, l’identité franco-algérienne, comme l’attestent les pages que vous y consacrez à Ménilmontant où vous avez grandi. On pourrait peut-être commencer cet entretien par la lecture d’un bref passage tiré de cet extrait ?  Aïda Amara: « J'ai grandi dans le 20ᵉ arrondissement de Paris, à Ménilmontant, comme l'a si bien chanté Maurice Chevalier. C'est là que j'ai laissé mon cœur. C'est là que je viens retrouver mon âme. Ménilmontant et le vingtième font partie intégrante de mon identité. De la même façon que ma mère vient d'Annaba et mon père d’Ihitoussene. Je viens de Ménilmontant, petit village parisien qui m'a toujours protégé du racisme. Les équipes éducatives et les associatifs que je fréquentais souvent avec mon père, utilisaient tous le même terme pour désigner les jeunes du quartier : " les enfants ". Quand ils se sentaient d'une humeur plus titi parisien, c'était : " les gamins ". Je n'ai jamais retrouvé une telle mixité ailleurs. Dans les autres arrondissements populaires parisiens, d'une rue à l'autre, l'ambiance change radicalement. Mais dans le vingtième, noirs, arabes, juifs, musulmans, asiatiques, blancs, bourgeois ou prolétaires, on vit ensemble. Tout n'est pas rose, bien sûr, mais tout le monde y partage un sentiment d'appartenance envers ce quartier. » Merci pour cette lecture. La question d’identité apaisée traverse de long en large les 250 pages de votre ouvrage. Pourquoi ne pas avoir commencé par Ménilmontant plutôt que par les terribles attentats du Bataclan perpétrés par ceux que vous appelez « nos monstres » ? Je n'ai pas commencé par Ménilmontant, parce qu’en fait, la Genèse de ce roman, c'est une déflagration dans ma vie, ce sont les attentats du 13 novembre et c'est cet événement qui va en fait me faire exploser et me lancer dans cette quête de tous les petits morceaux de mon identité au sens large du terme. Je commence par les attentats pour cette raison, parce que c'est l'an zéro. C'est à ce moment-là que, comme un arbre un peu chahuté dans la tempête, je vais chercher quelque chose de solide. Je vais chercher mes racines. Et mes racines, ce sont mes parents, ce sera l'Algérie. L’Algérie est en effet très présente dans ces pages. Diriez-vous que votre projet était de retrouver à travers l’écriture vos racines algériennes ? Quand j'ai commencé à écrire, mon ambition était d’écrire. Je trouve que dans un essai, on a une volonté très claire, alors que dans un roman, ou en tout cas dans la forme un peu hybride de ce livre, je ne sais pas s'il y a une intention, à part peut être l'intention de témoigner, de raconter juste une histoire. Celle d'une enfant d'immigrés, comme il y en a des millions en France. C'était aussi une manière de se remettre dans l'histoire, d'ancrer les personnes qu'on a souvent effacées de l'Histoire. Je parle beaucoup de Taous, ma grand-mère paternelle, par exemple. Taous est devenue veuve pendant la guerre d'indépendance algérienne. Elle a élevé ses enfants et a nourri, caché, soigné des maquisards, des résistants. On parle beaucoup des combattants, des gens qui ont pris les armes. Ces femmes-là, je trouve qu'elles ont été un peu effacées de l'Histoire, surtout en France où on en parle très peu. Moi, cette histoire coloniale, je ne l'ai pas apprise à l'école. Je l'ai apprise dans ma famille. C'était important pour moi de les ancrer, à ma petite échelle évidemment. Et là, cette fois-ci peut-être, c'est ancré avec un « e » dans l’histoire française. Dans Avec ma tête d’arabe, les violences et traumatismes déchaînés par les attentats du 13 novembre 2015 répondent en écho aux violences de la guerre d’Algérie. Que suggère ce rapprochement ? Je ne fais pas de sociologie, donc je n'irai pas jusqu'à établir des liens. Ce n'est pas mon rôle. Mais par contre, clairement, oui, il y a un fil à tirer et c'est le fil de la violence. Je l'explique à un moment dans le livre. Je dis que je devais être la première génération à ne pas voir des gens mourir. En fait, je me suis rendu compte, dans cette solitude qu'est le traumatisme, que je n'étais évidemment pas seule, et que mon père, lui aussi, avait vu des gens – et des cousins notamment – se faire exécuter par l'armée française quand il était petit. Ma grand-mère, c'est pareil. C'était une sorte de violence transgénérationnelle que j'avais envie d’explorer. Il y a quelque chose qui s'est transmis. Récit ? Roman ? Autobiographie ? Essai ? Comment faut-il qualifier votre livre ? Ce livre, c'est avant tout un récit de transmission. On a décidé avec mon éditrice Marie Herman de l’appeler « roman ». Toute une partie se passe en Algérie coloniale et puis en France, dans les années 1970-1980, puisque je parle aussi de l'arrivée de mon père à Paris. Donc de la vie d'un immigré algérien en France. Je n'étais pas née à ce moment-là. Je n'ai pas vécu non plus la guerre d'indépendance algérienne. Tout ça, ça ne pouvait qu’être imaginé, même si j'ai récolté les témoignages de ma famille sur ces années. On m’a raconté comment mon père a été élevé par sa mère parce que son père avait été tué par les harkis et l'armée française quand il avait cinq ans. Et moi, pour ma part, j'ai été élevée par mon père parce que ma mère est décédée quand j'étais jeune. Voilà la lignée, avec les trous qu'elle comporte, qui sont liés à la grande histoire et à la petite histoire. Mais la question qui s'est posée, c'est comment j'allais raconter mon père et ma grand-mère et l'Algérie de l’époque. Or cela me semblait beaucoup plus vivant de les raconter comme de la fiction. Après, je ne vais pas me cacher derrière mon petit doigt. Tout ce qui concerne un peu mon expérience en France, oui, c'est une forme de récit autobiographique. Mais comme il y a plusieurs parties dans ce livre, je trouvais ça plus juste de l'appeler « roman ». Ce format s'est tout de suite imposé à moi. Cette forme un peu romanesque, c'est aussi ce que j'aime aussi lire. Enfin, il y a aussi une part de provocation dans votre livre, dont témoigne le titre : Avec ma tête d’arabe. Vous reprenez le cliché, un peu comme l’ont fait les poètes africains en leur temps avec des mots comme « nègres » et « négritude »… Exactement. En fait, quand je dis « arabe », c'est évidemment comment on est perçu en France. C'est aussi un terme que l'on utilise pour souvent nous dévaloriser. J’utilise pour provoquer. Je l'explique dans le roman, c’est aussi un peu comme ça que j'ai été élevée par mon père dans l’idée de toujours provoquer les personnes qui essayent de nous assigner à des identités qui ne sont pas forcément les nôtres. Donc oui, quand je dis « arabe », c’est comme je l’explique dans le livre. Voilà une gifle que je retourne à l'envoyeur. Évidemment que c'est voulu, c'est travaillé. Avec ma tête d’arabe, c'est le cliché que j'essaye de déconstruire pendant tout le livre et d'expliquer qu'en fait, on est tellement plus que ça. En moi, il y a une part d'Algérie. En moi, évidemment, il y a une part de France et une part de Paris. Même l'Algérie en moi, elle est multiple parce que mon père est kabyle, donc il se considère comme berbère. Il n'est pas arabophone. Sa langue maternelle, c'est le kabyle. Donc il y a tellement de choses. Et évidemment, en grandissant en France, on est aussi bourré de contradictions. Nos identités sont tellement riches que parfois, c'est très compliqué de les contenir dans un terme.   Avec ma tête d'arabe, par Aïda Amara. Éditions Hors d'Atteinte, 240 pages, 21 euros.

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  5. 11/23/2025

    Il y a un an disparaissait Breyten Breytenbach, poète iconique de la révolution sud-africaine

    Le poète sud-africain Breyten Breytenbach, disparu en 2024, a laissé en héritage une œuvre protéïforme, profondément subversive et moderniste. À l’occasion du premier anniversaire de la mort du poète, les éditions Seghers publient une anthologie de poèmes les plus représentatifs du poète. « Je veux un dieu qui sente l’ail et le sperme/ qui fonce à travers les montagnes et les eaux/ qui soit faillible, cruel, humain, affreux,/ adorable comme une forêt de grenadiers dans la nuit argentée/ gras et coiffé d’une tête d’éléphant… » Ces vers ouvrent le recueil Capturer le vent réunissant une sélection de textes du grand poète sud-africain Breyten Breytenbach, disparu l’année dernière, à l’âge de 85 ans. Le recueil est préfacé par John Maxwell Coetzee, autre géant des lettres sud-africaines qui rappelle que Breytenbach était « le plus grand poète afrikaner de sa génération ». A la fois poète et activiste, l’homme a profondément marqué l’imaginaire sud-africain, avec deux ou trois générations de Sud-africains qui ont grandi l’écoutant déclamer sa poésie et aussi dénoncer les injustices du régime d’apartheid. Depuis la parution de son premier recueil en 1964, on n’a jamais cessé de lire sa poésie, même au plus fort du régime d’apartheid dont Breytenbach fut un critique farouche. « Le paradoxe est que, souligne Georges Lory, même quand il était emprisonné – rappelons qu’il est resté sept ans et demi en prison, - on continuait dans les écoles à étudier ses poèmes. Il y a un hiatus entre l’homme politique qu’il a été et le poète remarquable qu’il est resté, quoi qu’on pense de ses prises de position à lui. » Un écrivain moderniste Né en 1939 dans la province du Cap, Breytenbach a passé l’essentiel de sa vie en exil à Paris. C’était un homme à multiples talents. Poète, peintre, homme de théâtre, romancier, mémorialiste, il est l’auteur d’une cinquantaine de livres, dont plusieurs recueils de poésies aux titres modernistes. Leurs titres : Lady One (2002), Voix – Voice over (2010), La femme dans le soleil (2015), La main qui chante (2020)… Son premier recueil de poèmes, d’inspiration bouddhiste, s’intitulait : La vache de fer doit suer (1964). « Apparemment, explique Lory, c’est une maxime qui veut dire qu’il faut essayer des choses impossibles. Breytenbach a toujours été impressionné et admiratif de la méditation zen. Dès cette parution, il a été primé et d’emblée, il apportait un souffle complètement nouveau. Justement, cette inspiration de l’Orient, d’une sagesse et d’une philosophie qu’on ne connaissait pas en Afrique du Sud. » Dans les années 1960 lorsque Breytenbach a embrassé la carrière d’écrivain, le mouvement littéraire des « Sestigers » battait son plein. Sa doctrine révolutionnaire a profondément marqué les lettres sud-africaines. Qui étaient les « Sestigers » ? « C’est une génération qui s’est rebellée contre la génération précédente et qui s’est cristallisée autour de l’apartheid, déclare Georges Lory. Les écrivains afrikaners des années, mettons à partir des années 1955 – 1960, se sont violemment opposés à l’apartheid et rejeté la façon classique de faire de la littérature dans un système politique qui devenait de plus en plus fascisant. C’était des gens qui voulaient secouer le calvinisme puritain qui fleurissait à l’époque. On veut parler de sexualité, d’amitié interraciale. On veut parler d’une société beaucoup plus libre que cette société extrêmement pesante qui régnait dans les années 1950. Les plus connus sont André Brink, Etienne Leroux , Ingrid Jonker qui a été l’égérie de Brink pendant quelques années. Breytenbach était un sestiger malgré lui, pour la bonne et belle raison qu’il était parti dans les années 1960, quand ce mouvement a été le plus actif. » Chape de plomb En 1960, alors qu’il n’a que 20 ans, son rejet de la ségrégation pousse Breytenbach à abandonner ses études et à quitter l’Afrique du Sud. Il suffoquait, a-t-il raconté, sous la chape de plomb de la société ségrégationniste, régie par un calvinisme étroit. Il voyage en Europe, puis s’installe à Paris où il rencontre celle qui deviendra son épouse : Yolande Ngo Thi Hoang Lien, d’origine vietnamienne. Ce sera désormais quasi impossible pour le poète de retourner en Afrique du Sud où les mariages interraciaux étaient interdits et passibles de prison. Alors, c’est clandestinement qu’il retourne au pays en 1975 pour faire connaître le réseau anti-apartheid Okhela qu’il avait fondé à Paris, un mouvement proche de l’ANC. Il est arrêté, jugé pour terrorisme. Il passera sept ans en prison, dont deux en isolement, avant d’être libéré en 1982, grâce à l’intervention du président français François Mitterrand. Son expérience de prison a inspiré à Breytenbach quelques-uns de ses livres en prose les plus connus, dont Confession véridique d’un terroriste albinos. Il est question dans ces mémoires de la richesse de la vie intérieure, mais aussi des interrogations sur l’identité afrikaner égarée dans les impasses et obsessions de la pureté raciale que théorisaient les tenants de l’apartheid. Critique infatigable de la pensée identitaire monolithique, Breytenbach a souvent choqué ses compatriotes en affirmant que les Afrikaners étaient « un peuple bâtard avec une langue bâtarde. Voilà qui est beau et bon ». À lire aussiLe peintre et poète sud-africain Breyten Breytenbach est mort Les interrogations sur les origines, doublées de la capacité d’indignation du poète face aux errements du monde, portées par des « métaphores stupéfiantes » selon les admirateurs du poète, traversent les pages de Capturer le vent, un recueil représentatif de l’originalité de la poésie de Breytenbach. Dans ces pages résonnent aussi, « la langue afrikaans dans toute sa vigueur, sa souplesse, sa capacité à affirmer le monde et son étonnante aspiration à la beauté », comme l’écrit Coetzee dans sa belle et fraternelle préface à l’anthologie de son compatriote.   ► Capturer le vent, par Breyten Breytenbach. Traduit par Georges Lory. Edition bilingue français-afrikaans, 159 pages, 15 euros. (Date de parution : février 2026)

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  6. 11/16/2025

    La tragédie de l’exil: entretien avec Abdelaziz Baraka Sakin, romancier soudanais

    Le Corbeau qui m’aimait est le nouveau roman sous la plume du grand romancier soudanais Abdelaziz Baraka Sakin. Exilé en Europe depuis la confiscation de ses livres par les autorités de son pays, il vit en Europe, entre l’Autriche et la France. Son nouvel opus fait partie d’une série de cinq récits mettant en scène les drames de la migration et de l’exil. Gagné par la folie et protégé par les corbeaux, son protagoniste Adam l’Ingiliz est un personnage somptueux, à mi-chemin entre le roi Lear shakespearien et les héros des récits merveilleux latino-américains. Avec sensibilité et empathie, l’auteur brosse le portrait de cet homme sorti des mythologies contemporaines de la migration, tiraillé entre l’attrait de l'ailleurs et l’amour de son pays natal perdu à tout jamais.   RFI: Abdelaziz Baraka Sakin, vous avez fui votre pays pour vous réfugier en Autriche, puis en France où vous avez obtenu l’asile politique et où vous vivez depuis plusieurs années. Comment avez-vous découvert la Jungle de Calais qui sert de cadre à votre nouveau roman ? Abdelaziz Baraka Sakin: Vous savez, en tant que réfugié moi-même, il m’arrive de rencontrer d’autres réfugiés. Ils me parlent de la Jungle. C’est en les écoutant que je me suis dit qu’il fallait que j’aille voir cet endroit de mes propres yeux. J’ai sauté sur l’occasion, lorsqu’un jour une organisation chrétienne m’a appelé pour me demander si je voulais venir parler aux personnes vivant dans la Jungle. Je me suis rendu à Calais. J’y ai parlé aux migrants. Ils vivaient dans la misère et faisaient face à énormément de problèmes. Leur vie dans la Jungle est très compliquée. Mais ce qui m’intriguait surtout c’est de constater qu’ils voulaient tous poursuivre leur long périple, traverser la Manche pour se rendre en Grande-Bretagne. Pourquoi ? C’est cette question qui m’a poussé à écrire ce livre. Cette question du « pourquoi » est au cœur de votre roman Le Corbeau qui m’aimait. Croyez-vous avoir trouvé la réponse ? Voyez-vous, pour moi, lorsque j’ai fui mon pays et j’ai réussi à atteindre le premier endroit sûr, ce pays est devenu ma destination finale. Pourquoi devrais-je chercher un autre lieu sûr ? Mais ce n’est pas ainsi que pensent ces jeunes réfugiés de la Jungle. Bien qu’ils se retrouvent en France, un pays suffisamment sûr pour eux, où ils peuvent demander l’asile et trouver à peu près tout ce dont ils ont besoin pour survivre, ils veulent quand même s’engager dans une nouvelle aventure, qui risque d’être périlleuse. Ils peuvent y laisser leur peau. Mais ils prennent quand même le risque. En bavardant avec les intéressés, je me suis rendu compte que ces personnes étaient habitées par une ambition, un rêve plus grand que la simple recherche de sécurité : ils veulent accomplir quelque chose d’exceptionnel, donner un sens à leur existence. C’est aussi l’histoire de mon héros, Adam Ingiliz. Adam ne cherche pas seulement un lieu sûr : il cherche un lieu où ses désirs et ses rêves puissent s’accomplir. C’est une quête différente. On peut dire que ce sont les rêves et les désirs des exilés qui sont les véritables thèmes de ce nouveau livre. En réalité, j’ai commencé à écrire sur l’exil en 2016. J’ai dans mon tiroir cinq livres de la même taille, sorte de courts romans (des novellas) sur la vie en exil, sur la complexité de cette vie, sur le fait qu’en exil, on n’est plus soi-même. On devient quelqu’un d’autre. J’ai donc repris ce thème et je l’ai développé dans cinq livres. Le Corbeau qui m’aimait est le premier de la série à avoir été traduit en français. L’exil reste manifestement une expérience douloureuse pour vous ? Je dirais que vivre en exil est une véritable tragédie. On est tiraillé entre ici et là, sans vraiment y être. Nous vivons dans un entre-deux, dans une sorte de limbe. En exil, je vis dans le souvenir de ma vie passée. Mes sensibilités, mes rêves, mon mode de vie, ma façon de penser, rien n’a vraiment changé. En réalité, seul mon corps est ici, mais mon âme, mon être tout entier, sont restés au pays. Vous savez, quand je suis arrivé en Europe, je n’étais plus très jeune : je suis arrivé avec une personnalité déjà structurée et une mémoire déjà construite. Je vis ici comme un visiteur. Je ne peux pas du jour au lendemain me glisser dans la tête d’un Français ou d’un Autrichien. C’est très difficile pour moi, parce que j’ignore la langue du lieu — non seulement la langue écrite ou parlée, mais aussi la langue des rues, la langue de l’histoire du pays, la langue de ses bâtiments. Vous savez, dans mon pays, quand je marche dans la rue de mon village, je sais quand tel bâtiment a été construit et par qui. Je connais intimement les rues, je sais à quoi elles ressemblaient avant. Quand je parle à quelqu’un, je le comprends avant même que nous ne commencions à parler, parce que je connais le contexte, je partage nos histoires communes qui nous relient. Il m’est très difficile de m’adapter aux « langages » des nouveaux lieux où je vis en exil. Je ne m’y sens pas à ma place, tout simplement parce que ni moi, ni mes parents, ni mes grands-parents, ni mes arrière-grands-parents, n’ont participé à la création et au développement de cette culture. Je suis persuadé que le meilleur endroit pour vivre, pour un écrivain comme pour tout être humain, c’est son village, parmi sa famille, entouré de ses grands-parents, de ses amis, dans la proximité des tombes de ses ancêtres. C’est là que nous sommes faits pour vivre. Mais à cause des guerres qui ravagent nos pays, des situations politiques et sociales, des gouvernements qui nous enferment dans des identités étriquées, nous ne pouvons plus y vivre. Nous fuyons, nous nous réfugions dans des pays étrangers, où nous menons des vies empruntées, artificielles. Je crois que tout étranger est condamné à vivre des vies artificielles. Pouvez-vous revenir sur les circonstances dans lesquelles vous avez été amené à fuir votre pays ? Je travaillais comme tout le monde. Puis, ils ont commencé à me harceler, à cause de mes livres. En 2009, ils ont confisqué tous mes ouvrages, qui ont été officiellement interdits, afin que personne ne puisse les lire. J’ai même signé une déclaration écrite acceptant que je ne publierais plus de livres. Je l’ai fait parce qu’au Soudan, on ne peut pas dire « non » aux agents de sécurité, il faut toujours leur dire « oui ». Ensuite, un très jeune officier de sécurité m’a prévenu que ma vie était en danger. Alors, j’ai pris la poudre d’escampette. Je suis d’abord parti en Égypte, puis en Autriche. J’ai passé plus de dix ans en Autriche. Ce fut difficile pour moi, de renouer avec ma vie d’antan, en tant qu’écrivain. En Europe, dans de nombreux pays, un réfugié est considéré d’abord comme un travailleur manuel. On ne vous reconnaît pas comme écrivain, comme quelqu’un qui peut penser ou faire autre chose. J’ai compris que l’écriture n’était pas considérée en Autriche comme un vrai métier. Alors je suis venu en France. J’y ai beaucoup d’amis, et j’ai reçu une aide financière du Centre national du Livre, ainsi que le soutien de nombreuses autres organisations. Aujourd’hui, je suis libre d’écrire. Je vis à Paris. Pour moi, je peux dire… la France est vraiment mon paradis. Pourquoi les autorités soudanaises ont censuré vos livres ? Au Soudan, l’identité pose un très grand problème. Selon la doctrine officielle du gouvernement, nous sommes un pays arabe et musulman. C’est une vision très réductrice, car si le pays compte effectivement des personnes d’origine arabe, il y a aussi d’autres musulmans, comme moi, qui sont d’origine africaine. Moi, je ne suis pas arabe. Dans mon pays, nous avons plus d’une centaine de langues, plus d’une centaine de groupes ethniques. Nous sommes véritablement un pays de diversité. Nous ne sommes pas une nation, mais plusieurs nations vivant côte à côte sur un immense territoire. Le gouvernement n’a pas su gérer cette diversité et a commis de grandes erreurs dès le début. À l’indépendance, en 1956, le premier président du Soudan, Ismaïl Al-Azhari, a déclaré, dès son discours d’ouverture : « Nous proclamons l’arabisation. » C’était une erreur. Dans mon livre Les Jango, j’ai essayé de mettre l’accent sur les identités distinctes des peuples du Soudan, les différentes religions qui coexistent dans le pays, les diverses manières de penser et d’être – cela n’a pas été apprécié. Le Corbeau qui m’aimait est votre quatrième roman à être traduit en français, après Le Messie du Darfour, Les Jango et La Princesse de Zanzibar. Mais ce roman est différent. Il annonce l’avènement d’un nouveau monde, comme le nom de votre héros semble le suggérer. Il s’appelle Adam. Le roman compte aussi un personnage féminin appelé Eva, ce qui correspond à Hawa en arabe. Elle est la première mère des êtres humains, comme Adam en est le père. Les noms sont significatifs dans mes récits. Je ne choisis jamais un prénom au hasard. Par exemple, l’autre grande figure féminine du livre s’appelle Zahra. Elle est l’amante d’Adam. En arabe, Zahra signifie « fleur ». La fleur est le symbole de la Nature : elle est en quelque sorte le tout premier être vivant apparu sur terre. Mon roman parle des fondements de la vie, des piliers de l’existence. Selon nos croyances religieuses, la vie a commencé avec Adam et Ève, mais d’après la science basée sur les faits réels, au début il y avait les fleurs. Il y a un autre acteur important dans votre roman, c’est le « corbeau », qui a une valeur symbolique dans le livre. Mais sa di

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  7. 10/26/2025

    Bernard Magnier: «Les poètes africains parlent de la vie quotidienne, des difficultés de l'exil, et aussi du monde»

    Bernard Magnier est l’auteur de Poésie d’Afrique au Sud du Sahara, paru cet automne. L’ouvrage propose une version revue et augmentée de l’anthologie du même nom que ce spécialiste de littératures africaines avait fait paraître il y a trente ans. De nouvelles voix viennent s’ajouter aux grands et petits classiques de poésies africaines modernes dans une nouvelle version réactualisée et disponible en version poche. Entretien avec Bernard Magnier. RFI : Qu’est-ce qui change entre l’ancienne et la nouvelle version de l’Anthologie de poésie d’Afrique au sud du Sahara qui vient de paraître ? Bernard Magnier : la première a été publiée par l'Unesco et Actes Sud et celle-ci par Point Seuil « Poésie ». Il y a une volonté de passer dans un format livre de poche. Cela m'importait beaucoup, mais il s'agissait aussi de l’actualiser et de rajouter des textes. Il y en a environ 80 auteurs qui ont été ajoutés. On arrive à 280 textes et 240 auteurs pour 43 pays et une trentaine de langues. Quels sont les grands noms de la poésie africaine contemporaine ? C'est difficile de répondre. Dans cette Anthologie, j'ai essayé de faire en sorte, déjà dans le premier volume et dans celui-ci aussi, qu'il y ait les très grands noms : qu'il y ait Senghor, qu'il y ait Soyinka, qu'il y ait Achebe, qu'il y ait tous ces noms, qui résonnent et qui ne peuvent pas ne pas être dans une anthologie de la poésie africaine digne de ce nom. Mais j'ai essayé aussi de trouver des auteurs qui sont nés au XXIᵉ siècle. Il y a un auteur qui est né en 2001, qui fait écho à celui qui est né en 1896. Donc, on a trois siècles qui sont couverts. Il y a cette volonté d'être le plus large possible, ne pas oublier les grands noms, tout en mettant l'accent sur les jeunes, les jeunes voix et les nouvelles paroles. Qu’est-ce qui fait la nouveauté de ces jeunes voix ? Il y a beaucoup de jeunes auteurs qui se sont fait connaître par des biais qui n'existaient pas il y a trente ans. Ça, c'est une des particularités de notre époque. Beaucoup de jeunes se sont fait connaître, en particulier, par la scène d'une façon générale et par les réseaux sociaux. Désormais, on trouve des poèmes sur les réseaux sociaux, on ne les trouve plus seulement dans les recueils de poésie. Il y a aussi des poètes qui s'expriment eux-mêmes par le slam, par le rap, mais aussi simplement par la poésie qu'ils profèrent sur scène. Ça, c'est quelque chose qui est assez neuf, et ce qui donne une audience à ces auteurs et à ces autrices beaucoup plus larges, parce que la poésie est diffusée un petit peu partout dans le monde, instantanément. Sur les 240 poètes que compte ce recueil, le plus jeune est né, vous écrivez, en … … en 2001. Falmarès est Guinéen. Si le plus jeune est né en 2001, le plus ancien, Bakary Diallo, lui, est né en 1892, Sénégalais, suivi de peu par Hampâté BA, qui est né lui en 1900, officiellement en 1900. Est-ce qu’il y a des résonances entre leurs univers poétiques ? Absolument, parce que Falmarès dans son texte fait écho aux griots, aux anciens. C'est une poésie ancrée dans l'aujourd'hui, mais qui n'a pas oublié le passé. Quels sont les pays les plus féconds en poésie en Afrique ? Ce sont forcément les plus peuplés qui sont les plus grands producteurs de poésie. Le plus grand, c'est le Nigeria, c'est incontestable. C'est un pays qui est dix fois plus peuplé que beaucoup d'autres. Les poètes y sont plus nombreux. L'Afrique du Sud, pour d'autres raisons. Et sur le plan francophone, on trouve beaucoup plus de poètes du côté du Sénégal, historiquement, de la Côte d'Ivoire et du Congo-Brazzaville, du Congo-Kinshasa aussi, mais peut-être d'une façon moindre que le Congo-Brazzaville. Les grands noms sont probablement un peu plus du côté de Brazzaville. De quoi parle la poésie africaine ? De tout. Alors, historiquement, c'était très afro-africain, très centré. Les poètes disaient beaucoup « nous », ils utilisaient le « nous » collectif : « Nous les Noirs, nous les Africains, nous les Sénégalais, nous… »  Et de plus en plus, on a vu émerger une nouvelle tendance sur ces trente dernières années, qui est sans doute la présence du « je ». De plus en plus, ces poètes disent « je » et parlent en leur nom et non pas au nom d'une collectivité. Et à partir de là, ils parlent de tout, ils parlent de la vie quotidienne, des difficultés, de l'exil, mais ils parlent aussi du monde. Ils parlent du problème des migrants. Par exemple, Wole Soyinka a écrit un poème sur les migrants, les migrants qui traversent la Méditerranée. On parle de la pandémie. On parle de phénomènes urbains qui se passent sur d'autres continents. On parle un peu de tout dans cette poésie africaine, même si l'essentiel de la problématique reste une problématique africaine. La problématique politique occupe une place importante, on imagine ? Oui, mais avec une distance un petit peu différente. Dans la première version, je pense que les poètes étaient plus frontaux. On était à la limite du slogan, parfois politique. Aujourd'hui, il y a plus de distance, il y a plus d'humour. On passe par la distanciation, par l'allusion. Est-ce que ça veut dire qu’il n’y a plus de mouvement littéraire, comme la négritude autrefois ? Peut-être pas au point que ça puisse se comparer à la négritude, mais il y a des tendances. Les poètes d'aujourd'hui disent « je », mais c'est un « je » qui pense quand même aux autres. Ce n'est plus un « nous » collectif. C'est un « je » certes individuel, individuel, mais pas individualiste Il y a aussi, vous le signalez dans votre préface, beaucoup d’écrivains femmes ? Oui, c'est une des tendances. Il y en avait très peu et on partait de très loin. Parmi les jeunes, les plus jeunes, effectivement, des femmes sont présentes. Ernis, par exemple, pour prendre un exemple francophone, qui est née en 1994 ou 95, qui a donc 30 ans. Pour clore cette conversation, puis-je vous demander de citer un vers qui soit représentatif de la production africaine contemporaine ? Écoutez, j'ai choisi le dernier vers du dernier poème cité dans cette anthologie. Il est écrit par un Zimbabwéen qui s'appelle Musaemura Zimunya et il dit ceci : « qui apprendront que la fin du voyage en ouvre un autre » ! Poésie d’Afrique au sud du Sahara. Anthologie éditée par Bernard Magnier. Seuil, collection « Points », 418 pages, 14,90 euros *Bernard Magnier est journaliste. Spécialiste des littératures africaines, il a créé et dirigé la collection « Lettres africaines » chez Actes Sud. Il programme et anime de multiples rencontres et festival littéraires.

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  8. 10/19/2025

    Esprit, chaînes et échappée onirique, entretien avec Jesmyn Ward

    On ne présente plus l’Américaine Jesmyn Ward. Romancière, essayiste, poète, cette double lauréate du prestigieux National Book Award s’est imposée dans le paysage littéraire américain comme une voix importante et incontournable. Avec à son actif quatre romans, un livre de mémoires et deux essais, elle inscrit son œuvre dans la lignée de James Baldwin, de Toni Morrison, dont elle reprend en échos amplifiés les interrogations sur la race, le métissage et l’injustice sociale. Dans son nouveau roman Nous serons tempête qui vient de paraître en traduction française aux éditions Belfond, Ward explore le passé esclavagiste de son pays à travers l’odyssée d’une jeune esclave dans le sud étatsunien. Nous serons tempête est un récit puissant et réaliste, qui s’inspire aussi du réalisme magique latino-américain pour imaginer l’univers esclavagiste où il est question de chaînes, deuil et d’échappées oniriques. Entretien avec Jesmyn Ward. RFI : Dans la postface de votre nouveau roman où vous remerciez votre éditrice, vous écrivez combien ce livre a été « dur à créer ». Pourquoi c’était difficile, après cinq romans à votre actif ? Jesmyn Ward : C’était difficile d’écrire pour plusieurs raisons, la principale étant que j’étais à l'époque endeuillée par la mort brutale de mon compagnon, qui était aussi le père de mes enfants. Après sa disparition en janvier 2020, j’ai failli tout abandonner. Je n’ai plus rien écrit pendant presque six ou sept mois. Je me sentais tellement désespérée que je me disais que j’en avais peut-être fini avec l’écriture. Sans d’espoir, comment peut-on continuer à raconter des histoires ? Puis, j’ai suivi mon intuition. J’ai écouté la petite voix intérieure qui me répétait que la dernière chose que mon compagnon aurait voulu, c'est que sa perte me réduise au néant. Alors, je suis retournée à l’écriture. La difficulté venait peut-être aussi de la nature du sujet de ce cinquième roman ? Oui, dans le sens où raconter la vie de ma jeune héroïne, accablée par la misère et l’oppression, me renvoyait à mon propre désespoir. Annis est née esclave. Elle faisait partie de ces milliers de femmes noires qui étaient plongées dans une vie d’asservissement aux États Unis dans les années 1830. D’une certaine manière, ce livre est aussi un roman sur le deuil. Je crois que j’avais besoin d’écrire à ce moment-là l’histoire d’Annis, parce qu’elle m’a entraînée dans ce voyage. Je l’ai accompagnée tout au long de cette vie de servitude absolue, au terme de laquelle on la voit réaffirmer contre toute attente que la vie est un choix que l’on fait chaque jour, et qu’elle vaut la peine d’être vécue, même quand elle est difficile. Annis m’a consolée. J’avais besoin de raconter son histoire, pour en arriver à la même conclusion qu’elle, une fois l'écriture terminée. Nous serons tempête est le premier roman dans lequel vous vous aventurez dans le passé, pour raconter des vies en esclavage. Je ne savais pas grand-chose sur la vie des personnes réduites en esclavage avant d’écrire ce roman. J’ai fait beaucoup de recherches avant de commencer. L’une des choses que j’ai comprises en écrivant cette histoire, c’est à quel point les personnes esclavagisées étaient constamment confrontées au deuil, parce qu’elles étaient sans cesse séparées de ceux qu’elles aimaient et de ceux qui leur étaient chers. Même après avoir été séparées de leur famille de sang et envoyées ailleurs, lorsqu’elles retrouvaient un semblant de famille, un sentiment de communauté, ou qu’elles en créaient une avec d’autres personnes asservies rencontrées en cours de route, rien ne garantissait qu’elles ne seraient pas à nouveau séparées d’elles. De nouveau arrachées à leur vie, elles connaissaient de nouveaux traumatismes, de nouvelles souffrances. Ainsi, elles étaient condamnées à vivre dans un état de deuil infini, devant sans cesse apprendre à vivre malgré la perte, et avec la perte.   La littérature africaine-américaine fourmille de récits sur l’esclavage, son impact sur l’évolution sociale et psychologique de la minorité noire aux Etats Unis. En s’attaquant à ce topos, pensiez-vous pouvoir renouveler cette thématique ? Il y a eu effectivement des romans qui ont renouvelé l'imaginaire de l'esclavage. Avant de commencer à écrire mon roman, j'ai lu Underground Railroad de Colson Whitehead et The Water Dancer de Ta-Nehisi Coates. Je savais aussi qu’il existait déjà un grand nombre de livres et de films sur l’esclavage. Le récit d'Aniss me trottait dans la tête, mais comme je n’étais pas très sûre de vouloir écrire un énième livre sur ce sujet, j’ai demandé à Ta-Nehisi Coates ce qu’il en pensait. « Des Africains à avoir connu l’esclavage comptent par millions », m’a-t-il répondu. Chaque expérience est spécifique.En somme, il disait qu’il y a des millions d’histoires à raconter sur la vie sous l’esclavage. J’ai apprécié qu’il me dise cela, car çà voulait dire que toutes les facettes de l’esclavage et de la vie des esclaves en Amérique n’ont pas encore été explorées par la littérature. La question de savoir comment écrire de manière originale sur l’esclavage et proposer de nouvelles perspectives a été l’une de mes principales préoccupations pendant l’écriture de ce livre. Diriez-vous que c’est cette recherche d’une perspective originale qui vous a conduit à comparer le parcours de votre héroïne Aniss à l’« Inferno » dans la Divine comédie de Dante, le poète italien ? Pendant mes recherches sur l’esclavage, j’ai retrouvé par hasard mon exemplaire personnel de l’opus de Dante que je n’avais pas ouvert depuis mes années universitaires. En feuilletant le poème, je suis tombée sur les vers où le poète exprime son désir de sortir de l’enfer et de revoir les étoiles, qui se trouvent à la fin de la partie consacrée à L’Enfer. Le titre en anglais de mon roman est extrait d’une citation de L’Enfer : « Let us descend and enter this blind world… » (« Descendons et entrons dans ce monde aveugle… »). C’est exactement ce que fait mon héroïne, Annis, lorsqu’elle marche de la Caroline du Sud jusqu’à La Nouvelle-Orléans, tout au fond de la Louisiane, où elle sera vendue sur les marchés aux esclaves de la ville. Cela ressemblait à une descente aux enfers, car les conditions de vie pour les esclaves dans les plantations de canne à sucre du Mississippi et de la Louisiane étaient pires que dans les autres endroits du Sud où Annis a vécu. D’un point de vue géographique aussi il s’agit d’une descente puisque les États de Caroline du Nord et du Sud sont situées sur des terres plus élevées, alors que dans le Mississippi et la Louisiane on est au niveau de la mer. Il m’a donc semblé logique de citer L’Enfer comme un parallèle au voyage d’Annis — un parallèle à la fois géographique et moral.  Dans le contexte du suprémacisme blanc montant aux États-Unis, ne craignez-vous pas qu’on ne vous accuse d’avoir écrit avec ce nouveau roman un livre politique ? Non, ce n’est pas un roman politique, même si le pouvoir états-unien le verra comme une œuvre politique. Voyez-vous, j’ai passé toute mon adolescence à la Nouvelle-Orléans. Mais je n’ai jamais vu, au grand jamais, la moindre plaque historique signalant les sites d’anciens entrepôts d’esclaves ou de marchés aux esclaves. En faisant mes recherches, j’ai découvert qu’ils ont existé, et j’ai compris que les personnes au pouvoir avaient effacé cette partie de l’histoire de la ville. C’est en partie pour cela que j’ai voulu écrire sur cette expérience à travers la vie d’une jeune femme qui est passée par ces lieux emblématiques de La Nouvelle-Orléans. Je voulais réhabiliter ce passé et rendre hommage à la vie de celles et ceux qui ont tété victimes de l’esclavage. Mon désir de raconter cette histoire est né d’une émotion très personnelle : quand j’ai appris l’existence de ces lieux et que j’ai constaté que ces récits avaient été effacés, j’ai ressenti une profonde tristesse. Le politique est ici d'abord personnel et c'est pourquoi on peut difficilement réduire ce roman à une revendication politique.  Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de recourir au surnaturel pour raconter l’esclavage ? L’une des raisons pour lesquelles j’ai fait appel au surnaturel, c’est parce qu’on sait aujourd’hui que les esclaves pratiquaient une forme de spiritualité. Ils voyaient le monde non pas uniquement comme une réalité matérielle ou physique, mais comme un monde à plusieurs couches, où les esprits cohabitent avec les hommes et où le spirituel influence la marche des choses. C’est ce que croyaient les personnes asservies. C’est ce que croyaient aussi mes ancêtres. Je pense que ce sont ces croyances qui ont permis aux Africains déportés en Amérique de survivre à l’esclavage, en cultivant une conscience spirituelle et en la perpétuant dans leurs vies. Ils ont transmis cette spiritualité à leurs enfants. Comment êtes-vous venue à l’écriture, Jesmyn Ward ? J’ai été lectrice avant d’être écrivaine. La lecture a été pour moi une expérience si immersive, si magique, que je pouvais me plonger dans une histoire et vivre avec ses personnages, oubliant complètement ma propre vie. Les écrivains que je lisais me fascinaient, car ils savaient faire émerger des mondes par la seule magie de leurs paroles ou de leurs plumes. Je voulais faire comme eux, même si je n’ai pas la moitié de leurs talents. Depuis l’enfance, je nourrissais cette ambition secrète de devenir écrivaine, mais ce n’est qu’à la mort de mon

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«Écrire, c'est être», aiment dire les écrivains d'Afrique et de la diaspora. Ils sont poètes, romanciers, dramaturges, slameurs, certains ont même été des footballeurs «recyclés» en écrivains. D’autres ont, plus banalement, quitté la politique pour se consacrer à l’écriture. «Chemins d’écriture» met à l’honneur les parcours de ces écrivains d’hier et d’aujourd’hui. Comment sont-ils devenus écrivains ? Quel rôle leur famille a-t-elle joué dans leur choix de la plume comme arme d’affirmation de soi et de leurs pensées les plus intimes ? Qui ont été leurs modèles ? Pourquoi écrivent-ils  ?

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